[Note 163: Ce morceau a été écrit pour servir d'introduction au volume
de Bertrand, intitulé _Fantaisies à la manière de Rembrandt et de
Callot_, qui s'est publié par les soins de M. Victor Pavie, alors
imprimeur-libraire à Angers (1842).]
Il doit être démontré maintenant par assez d'exemples que le mouvement
poétique de 1824-1828 n'a pas été un simple engouement de coterie,
le complot de quatre ou cinq têtes, mais l'expression d'un sentiment
précoce, rapide, aisément contagieux, qui sut vite rallier, autour des
noms principaux, une grande quantité d'autres, secondaires, mais encore
notables et distingués. Si la plupart de ces promesses restèrent en
chemin, si les trop confiants essais n'aboutirent en général à rien de
complet ni de supérieur, j'aime du moins à y constater, comme
cachet, soit dans l'intention, soit dans le faire, quelque chose de
_non-médiocre_, et qui même repousse toute idée de ce mol amoindrissant.
La province fut bientôt informée du drapeau qui s'arborait à Paris, et,
sur une infinité de points à la fois, l'élite de la jeunesse du lieu se
hâta de répondre par plus d'un signal et par des accents qui n'étaient
pas tous des échos. Il suffisait dans chaque ville de deux ou trois
jeunes imaginations un peu vives pour donner l'éveil et sonner le tocsin
littéraire. Au XVIe siècle, les choses s'étaient ainsi passées lors de
la révolution poétique proclamée par Ronsard et Du Bellay: le Mans,
Angers, Poitiers, Dijon, avaient aussitôt levé leurs recrues et fourni
leur contingent. Ainsi, de nos jours, l'aiglon romantique (les ennemis
disaient l'orfraie) parut voler assez rapidement de clocher en clocher,
et, finalement, à voir le résultat en gros après une quinzaine d'années
de possession de moins en moins disputée, il semble qu'il y ait
conquête.
Louis Bertrand, ou, comme il aimait à se poétiser, _Ludovic_, ou plutôt
encore _Aloisius_ Bertrand, qui nous vint de Dijon vers 1828, est un de
ces Jacques Tahureau, de ces Jacques de La Taille, comme en eut aussi la
moderne école, mis hors de combat, en quelque sorte, dès le premier feu
de la mêlée. S'attacher à tracer, à deviner l'histoire des poëtes de
talent morts avant d'avoir réussi, ce serait vouloir faire, à la guerre,
l'histoire de tous les grands généraux tués sous-lieutenants; ou ce
serait, en botanique, faire la description des individus plantes dont
les beaux germes avortés sont tombés sur le rocher. La nature en tous
les ordres n'est pleine que de cela. Mais ici un sort particulier, une
fatalité étrange marque et distingue l'infortune du poëte dont nous
parlons: il a ses stigmates à lui. Si Bertrand fût mort en 1830, vers
le temps où il complétait les essais qu'on publie aujourd'hui pour la
première fois, son cercueil aurait trouvé le groupe des amis encore
réunis, et sa mémoire n'aurait pas manqué de cortège. Au lieu de cette
opportunité du moins dans le malheur, il survécut obscurément, se fit
perdre de vue durant plus de dix années sans donner signe de vie au
public ni aux amis; il se laissa devancer sur tous les points; la mort
même, on peut le dire, la mort dans sa rigueur tardive l'a trompé.
Galloix, Farcy, Fontaney, ont comme prélevé cette fraîcheur d'intérêt
qui s'attache aux funérailles précoces; et en allant mourir, hélas!
sur le lit de Gilbert après Hégésippe Moreau, il a presque l'air d'un
plagiaire.
Nous venons, ses oeuvres en main, protester enfin contre cette série de
méchefs et de contre-temps comblés par une terminaison si funeste. Quand
même, en mourant, il ne se serait pas souvenu de nous à cet effet, et ne
nous aurait pas expressément nommé pour réparer à son égard et autant
qu'il serait en nous, ce qu'il appelait _la félonie du sort_, nous
aurions lieu d'y songer tout naturellement. C'est un devoir à chaque
groupe littéraire, comme à chaque bataillon en campagne, de retirer et
d'enterrer ses morts. Les indifférents, les empressés qui surviennent
chaque jour ne demanderaient pas mieux que de les fouler. Patience un
moment encore! et honneur avant tout à ceux qui ont aimé la poésie
jusqu'à en mourir!
Louis-Jacques-Napoléon Bertrand naquit le 20 avril 1807, à Ceva en
Piémont (alors département de Montenotte), d'un père lorrain, capitaine
de gendarmerie, et d'une mère italienne. Il revint en France, à la
débâcle de l'Empire, âgé d'environ sept ans, et gardant plus d'un
souvenir d'Italie. Sa famille s'établit à Dijon; il y fit ses études, y
eut pour condisciple notre ami le gracieux et sensible poëte Antoine de
Latour; mais Bertrand, fidèle au gîte, suça le sel même du terroir et se
naturalisa tout à fait Bourguignon.
Dijon a produit bien des grands hommes; il en est, comme Bossuet, qui
sortent du cadre et qui appartiennent simplement à la France. Ceux qui
restent en propre à la capitale de la Bourgogne, ce sont le président de
Brosses, La Monnoie, Piron, au XVIe siècle Tabourot; ils ont l'accent.
Bertrand, à sa manière, tient d'eux, et jusque dans son romantisme il
suit leur veine. Le Dijon qu'il aime sans doute est celui des ducs,
celui des chroniques rouvertes par Walter Scott et M. de Barante, le
Dijon gothique et chevaleresque, plutôt que celui des bourgeois et des
vignerons; pourtant il y mêle à propos la plaisanterie, la _gausserie_
du crû, et, sous air de Callot et de Rembrandt, on y retrouve du piquant
des vieux _noëls_. Son originalité consiste précisément à avoir voulu
relever et enfermer sous forme d'art sévère et de fantaisie exquise ces
filets de vin clairet, qui avaient toujours jusque-là coulé au hasard et
comme par les fentes du tonneau.
Destinée bizarre, et qui dénote bien l'artiste! il passa presque toute
sa vie, il usa sa jeunesse à ciseler en riche matière mille petites
coupes d'une délicatesse infinie et d'une invention minutieuse, pour y
verser ce que nos bons aïeux buvaient à même de la gourde ou dans le
creux de la main.
Il achevait ses études en 1827, et déjà la poésie le possédait tout
entier. Dijon et ses antiquités héroïques, et cette fraîche nature
peuplée de légendes, emplissaient son coeur. Les bords de la Suzon
et les prairies de l'Armançon le captivaient. La nuit, aux grottes
d'Asnières, bien souvent, lui et quelques amis allaient effrayer les
chauves-souris avec des torches et pratiquer un gai sabbat. Un journal
distingué paraissait alors à Dijon et y tentait le même rôle honorable
que remplissait _le Globe_, à Paris. _Le Provincial_, rédigé par M.
Théophile Foisset (l'historien du président de Brosses), surtout par
Charles Brugnot, poëte d'une vraie valeur, enlevé bien prématurément
lui-même en septembre 1831, ouvrit durant quelques mois ses colonnes
aux essais du jeune Bertrand[164]. Je retrouve là le premier jet et la
première forme de tout ce qu'il n'a fait qu'augmenter, retoucher et
repolir depuis. C'est dans ce journal qu'il dédiait à l'auteur des _Deux
Archers_, à l'auteur de _Trilby_, les jolies ballades en prose dont la
façon lui coûtait autant que des vers. Les vers non plus n'y manquaient
pas; je lis, à la date du 10 juillet, _la Chanson du Pèlerin qui heurte,
pendant la nuit sombre et pluvieuse, à l'huis d'un châtel_; elle était
adressée _au gentil et gracieux trouvère de Lutéce, Victor Hugo_, et
pouvait sembler une allusion ou requête poétique ingénieuse:
[Note 164: Le premier numéro, qui parut le 1er mai 1828, contenait, de
lui, une petite chronique de l'an 1304, intitulée _Jacques-les-Andelys_,
et depuis lors presque dans chaque numéro, jusqu'à la fin de septembre,
époque de la suspension du journal, il y inséra quelque chose.]
--Comte, en qui j'espère,
Soient, au nom du Père
Et du Fils,
Par tes vaillants roîtres
Les félons et traîtres
Déconfits!
J'entends un vieux garde,
Qui de loin regarde
Fuir l'éclair,
Qui chante et s'abrite,
Seul en sa guérite,
Contre l'air.
Je vois l'ombre naître,
Près de la fenêtre
Du manoir,
De dame en cornette
Devant l'épinette
De bois noir.
Et moi, barbe blanche,
Un pied sur la planche
Du vieux pont,
J'écoute, et personne
A mon cor qui sonne
Ne répond.
--Comte, en qui j'espère,
Soient, au nom du Père, etc.
Voilà des rimes et un rhythme qui, ce semble, suffiraient à dater la
pièce à défaut d'autre indication. C'était le moment de la ballade du
_roi Jean_ et de la ballade _à la Lune_, le lendemain de _la Ronde du
Sabbat_ et la veille des _Djinns_. L'espiègle _Trilby_ faisait des
siennes, et Hoffmann aussi allait opérer. Bertrand, dans sa fantaisie
mélancolique et nocturne, était fort atteint de ces diableries; on peut
dire qu'entre tous il était et resta féru du lutin, cette fine muse:
_Quem tu Melpomene semel...._
Son rôle eût été, si ses vers avaient su se rassembler et se publier
alors, de reproduire avec un art achevé, et même superstitieux, de jolis
ou grotesques sujets du Moyen-Age finissant, de nous rendre quelques-uns
de ces joyaux, j'imagine, comme les Suisses en trouvèrent à Morat dans
le butin de Charles le Téméraire[165]. Bertrand me fait l'effet d'un
orfèvre ou d'un bijoutier de la Renaissance; un peu d'alchimie par
surcroît s'y serait mêlé, et, à de certains signes et procédés, Nicolas
Flamel aurait reconnu son élève.
[Note 165: Je n'en yeux pour témoin que ce chapelet de menus couplets
défilés grain à grain en l'honneur de la défunte cité chevaleresque: