[Note 161: Cet article a été donné au _Journal des Débats_ (21 avril
1843), avec destination aux victimes du tremblement de terre de la
Guadeloupe: l'humble obole marquée au nom de Léonard revenait de droit à
ses infortunés compatriotes.]
Dans mon goût bien connu pour les poëtes lointains et plus qu'à demi
oubliés, pour les étoiles qui ont pâli, j'avais toujours eu l'idée de
revenir en quelques pages sur un auteur aimable dont les tableaux riants
ont occupé quelques matinées de notre enfance, et dont les vers faciles
et sensibles se sont gravés une fois dans nos mémoires encore tendres.
Mais, tout en berçant ce petit projet, je le laissais dormir avec tant
d'autres plus graves et qui ont toute chance de ne jamais éclore. Je ne
m'attendais pas que parler de Léonard pût redevenir une occasion qu'il
fallût saisir au passage, un rapide et triste à-propos.
C'est un âge en tout assez fâcheux pour le poëte entré dans la postérité
(s'il n'est pas décidément du petit nombre des seuls grands et des
immortels) que de devenir assez ancien déjà pour être hors de mode et
paraître suranné d'élégance, et de n'être pas assez vieux toutefois
pour qu'on l'aille rechercher à titre de curiosité antique ou de rareté
refleurie. La plupart de nos poëtes agréables du XVIIIe siècle se
trouvent aujourd'hui dans ce cas; ils ne sont pas encore passés à l'état
de poëtes du XVIe. Il y a là, pour les noms qui survivent, un âge
intermédiaire, ingrat, qui ne sollicite plus l'intérêt et appelle plutôt
une sévérité injuste et extrême, à peu près comme, pour les vivants, cet
espace assez maussade qui s'étend entre la première moitié de la vie
et la vieillesse. On n'a plus du tout la fleur; on n'est pas encore
respecté et consacré. La renommée posthume des poètes a aussi sa
cinquantaine.
Léonard y échappera aujourd'hui. Sa destinée incomplète et touchante,
revenant se dessiner, comme sur un fond de tableau funèbre, dans le
malheur commun des siens, rappellera l'intérêt qu'elle mérita d'inspirer
tout d'abord, et nul ici ne s'avisera de reprocher l'indulgence.
Nicolas-Germain Léonard, né à la Guadeloupe en 1744, vint très-jeune
en France, y passa la plus grande partie des années de sa vie, mais il
retourna plusieurs fois dans sa patrie première. Absent, il y pensa
toujours; elle exerça sur lui, à distance et à travers toutes les
vicissitudes de fortune, une attraction puissante et pleine de secrètes
alternatives. Il mettait le pied sur le vaisseau qui devait l'y ramener
encore, lorsqu'il expira.
Léonard avait dix-huit ans lorsque parut en France (1762) la traduction
des Idylles de Gessner par Huber, laquelle obtint un prodigieux succès
et enflamma beaucoup d'imaginations naissantes. Les journaux, les
recueils du temps, les étrennes et almanachs des Muses furent inondés de
traductions et imitations en vers, d'après la version en prose. Gessner,
le libraire-imprimeur de Zurich, devint une des idoles de la jeunesse
poétique, comme cet autre imprimeur Richardson pour sa _Clarisse_. De
tels contrastes flattaient les goûts du XVIIIe siècle, qui était dans
la meilleure condition d'ailleurs pour adorer l'idylle à laquelle ses
moeurs se rapportaient si peu. On eut alors en littérature comme la
monnaie de Greuze. Parmi la foule des noms, aujourd'hui oubliés, qui se
firent remarquer par l'élégance et la douceur des imitations, Léonard
fut le premier en date et en talent, Berquin le second. L'idylle, telle
que la donnait Gessner et que la reproduisait Léonard, était simplement
la pastorale dans le sens restreint du genre. Le genre idyllique, en
effet, peut se concevoir d'une manière plus étendue, plus conforme, même
dans son idéal, à la réalité de la vie et de la nature. M. Fauriel,
dans les ingénieuses _Réflexions_ qui précèdent sa traduction de _la
Parthénéide_ de Baggesen, établit que ce n'est point la condition des
personnages représentés dans la poésie idyllique qui en constitue
l'essence, mais que c'est proprement l'accord de leurs actions avec
leurs sentiments, la conformité de la situation avec les désirs
humains, en un mot la rencontre harmonieuse d'un certain état de calme,
d'innocence et de bonheur, que la nature comporte peut-être, bien
qu'il soit surtout réservé au rêve. Ainsi, dans les grands poëmes
non idylliques, chacun sait d'admirables morceaux qu'on peut, sans
impropriété, qualifier d'idylles, et qui sont, même en ce genre, les
exemples du ton certes le plus élevé et du plus grand caractère. Qu'on
se rappelle dans _l'Odyssée_ l'épisode charmant de Nausicaa au sortir
de la plus affreuse détresse d'Ulysse; dans Virgile, la seconde vie des
hommes vertueux sous les ombrages de l'Elysée; dans le Tasse, la fuite
d'Herminie chez les bergers du Jourdain; dans Camoëns, l'arrivée de Gama
à l'île des Néréides; dans Milton, les amours de l'Éden. En tous ces
morceaux, l'émotion se redouble du contraste de ce qui précède ou de ce
qui va suivre, du bruit lointain des combats ou des naufrages, et
du cercle environnant de toutes les calamités humaines un moment
suspendues. Si idéal, si divin que soit le tableau, il garde encore du
réel de la vie.
Le genre idyllique, du moment qu'il se circonscrit, qu'il s'isole et se
définit en lui-même, devient à l'instant quelque chose de bien moins
élevé et de moins fécond. Il y a lieu pourtant dans les poëmes d'une
certaine étendue qui s'y rapportent, dans _Louise_, dans _Hermann
et Dorothée_, à des contrastes ménagés qui sauvent la monotonie et
éloignent l'idée du factice. Cet écueil est encore évitable dans les
pièces plus courtes, dans les simples églogues et idylles proprement
dites, qui, d'ailleurs, permettent bien moins de laisser entrevoir le
revers de la destinée et de diversifier les couleurs; mais Théocrite
bien souvent, et Goldsmith une fois, y ont réussi. Léonard, s'il ne
vient que très-loin après eux pour l'originalité du cadre et de la
pensée, pour la vigueur et la nouveauté du pinceau, a su du moins
conserver du charme par le naturel.
Né sous le ciel des tropiques, au sein d'une nature à part, dont il ne
cessa de se ressouvenir avec amour, il ne semble jamais avoir songé à ce
que le hasard heureux de cette condition pouvait lui procurer de traits
singuliers et nouveaux dans la peinture de ses paysages, dans la
décoration de ses scènes champêtres. Parny lui-môme et Bertin, en leurs
élégies, n'ont guère songé à retremper aux horizons de l'Ile-de-France
les descriptions trop affadies de Paphos et de Cythère. En son poëme des
_Saisons_, au chant de l'_Été_, Léonard disait:
Quels beaux jours j'ai goûtés sur vos rives lointaines,
Lieux chéris que mon coeur ne saurait oublier!
Antille merveilleuse, où le baume des plaines
Va jusqu'au sein des mers saisir le nautonier!
Ramène-moi, Pomone, à ces douces contrées....
Toujours _Pomone_. Et plus loin, en des vers d'ailleurs bien élégants,
le poëte ajoute:
Mais ces riches climats fleurissent en silence;
Jamais un chantre ailé n'y porte sa cadence:
Ils n'ont point Philomèle et ses accents si doux,
Qui des plaisirs du soir rendent le jour jaloux.
Autour de ces rochers où les vents sont en guerre,
Le terrible Typhon a posé son tonnerre....
Passe pour _Philomèle_. On peut la rappeler pour dire avec regret que
ces printemps éternels ne l'ont pas. Mais s'il s'agit de ces ouragans
que rien n'égale, pourquoi ne pas laisser le vieux _Typhon_ sous son
Etna? C'est la gloire propre de Bernardin de Saint-Pierre d'avoir, le
premier, reproduit et comme découvert ce nouveau monde éclatant, d'en
avoir nommé par leur vrai nom les magnificences, les félicités, les
tempêtes, dans sa grande et virginale idylle.
Léonard, d'ailleurs, en même temps qu'il épanchait au sein d'un genre
riant son âme honnête et sensible, étudiait beaucoup et recherchait tout
ce qui pouvait composer et assortir le bouquet pastoral qu'il voulait
faire agréer au public. Il ne se tient pas du tout à Gessner; les
anciens, Tibulle, Properce, lui fournissent des motifs à demi élégiaques
qu'il s'approprie et paraphrase avec une grâce affaiblie; il en demande
d'autres à Sapho, à Bion et à Moschus; il en emprunte surtout aux
Anglais, si riches alors en ce genre de tableaux. L'imitation qu'il
a donnée du _Village détruit_, de Goldsmith, a de l'agrément, de
l'aisance; et offre môme une sorte de relief, si on évite de la comparer
de trop près avec l'original. En un mot, dans cette carrière ouverte au
commencement du siècle par Racine fils et par Voltaire, et suivie si
activement en des sens divers par Le Tourneur et Ducis, par Suard et
l'abbé Arnaud, Léonard à son tour fait un pas; il est de ceux qui
tendent à introduire une veine des littératures étrangères modernes dans
la nôtre. Il représente assez bien chez nous un diminutif de Thompson,
de Collins, ou mieux un Penrose, quelqu'un de ces doux poëtes vicaires
de campagne. Mais puisque ce n'est pas, comme chez André Chénier, l'art
des combinaisons (_junctura pollens_), le procédé savant, la fermeté
des tons et des couleurs qu'on espère trouver en lui, on doit préférer
celles de ses pièces où, à travers les réminiscences de ses modèles,
il nous a donné quelques marques directes et attendrissantes, quelques
témoignages intimes de lui-même: _l'Ermitage, le Bonheur, les Regrets,
les Deux Ruisseaux_.
Un grand événement de coeur remplit sa jeunesse et semble avoir décidé
de toute sa destinée. Il aima, il fut aimé; mais, au moment de posséder
l'objet promis, une mère cruelle et intéressée préféra un survenant
plus riche. La jeune fille mourut de douleur, non sans avoir senti fuir
auparavant sa raison égarée; et lui, il passa de longues années à gémir
amèrement en lui-même, à moduler avec douceur ses regrets. On peut lire
cette histoire sous un voile très-légèrement transparent dans le roman
qu'il a intitulé _la Nouvelle Clémentine_. De plus, ses vers à chaque
instant la rappellent et en empruntent une teinte mélancolique, une
note plaintive et bien vraie. Il chante Arpajon et les bords de l'Orge,
témoins des serments, et les bosquets de Romainville où les lilas lui
disaient d'espérer. _Félicité passée pour ne plus revenir!_ c'est le
refrain de romance qu'il emprunte au vieux Bertaut et qu'il approprie à
sa peine. Il ne vit plus désormais, il attend l'heure du soir, la fin de
la journée, le moment de la réunion future avec ce qu'il a perdu.
Un seul être me manque et tout est dépeuplé,
il dit à peu près cela, comme l'a dit le chantre d'Elvire, mais il ne
cesse de le répéter, de le croire. Les grands poëtes ont en eux de
puissantes et aussi de cruelles ressources de consolation; leur âme,
comme une terre fertile, se renouvelle presque à plaisir, et elle
retrouve plusieurs printemps. Celui qui fit _Werther_ domine sa propre
émotion et semble, du haut de son génie, regarder sa sensibilité un
moment brisée, comme le rocher qui surplombe regarde à ses pieds l'écume
de la cascade insensée. Le poëte plus faible est souvent aussi, le
dirai-je? plus sincère, plus vrai. Il prend au sérieux la poésie,
l'élégie; il la pratique, il en vit, il en meurt: c'est là une bien
grande faiblesse, j'en conviens, mais c'est humain et touchant.
Une des plus jolies idylles de Léonard est celle des _Deux Ruisseaux_,
bien connue sans doute, mais qui mérite d'être citée encore, éclairée
comme elle l'est ici par la connaissance que nous avons de son secret
douloureux:
Daphnis privé de son amante
Conta cette fable touchante
A ceux qui blâmaient ses douleurs:
Deux Ruisseaux confondaient leur onde,
Et sur un pré semé de fleurs
Coulaient dans une paix profonde.
Dès leur source, aux mêmes déserts
La même pente les rassemble,
Et leurs voeux sont d'aller ensemble
S'abîmer dans le sein des mers.
Faut-il que le destin barbare
S'oppose aux plus tendres amours?
Ces Ruisseaux trouvent dans leur cours
Un roc affreux qui les sépare.
L'un d'eux, dans son triste abandon,
Se déchaînait contre sa rive,
Et tous les échos du vallon
Répondaient à sa voix plaintive.
Un passant lui dit brusquement:
Pourquoi sur cette molle arène
Ne pas murmurer doucement?
Ton bruit m'importune et me gêne.
--N'entends-tu pas, dit le Ruisseau,
A l'autre bord de ce coteau,
Gémir la moitié de moi-même?
Poursuis ta route, ô voyageur!
Et demande aux Dieux que ton coeur
Ne perde jamais ce qu'il aime.
La protection du marquis de Chauvelin, homme de beaucoup d'esprit et
poëte agréable lui-même, valut à Léonard un emploi diplomatique qui le
retint pendant dix années environ (1773-1783), tantôt comme secrétaire
de légation, tantôt même comme chargé d'affaires auprès du
Prince-Évêque de Liége. Le pays était beau, les fonctions médiocrement
assujettissantes; il paraît les avoir remplies avec, plus de conscience
et d'assiduité que de goût. Je dois aux communications parfaitement
obligeantes de M. Mignet, des renseignements plus précis sur cette
époque un peu disparate de la vie de Léonard. Il eut l'honneur d'être
trois fois chargé d'affaires durant l'absence de son ministre, M.
Sabatier de Cabre; la première depuis le 18 novembre 1775 jusqu'au
21 juin 1777; la seconde depuis le 16 mars jusqu'au 9 août 1778; la
troisième depuis le 9 janvier jusqu'au 8 décembre 1782. C'est à ce
moment que, le marquis de Sainte-Croix ayant succédé comme ministre
plénipotentiaire à M. Sabatier, Léonard se retira et rentra en France.
Grétry, dans le même temps, arrivait à Liége, et y recevait des ovations
patriotiques que la correspondance de M. de Sainte-Croix mentionne et
que Léonard eût été heureux d'enregistrer.
Les dépêches de celui-ci, adressées à M. de Vergennes et conservées
au dépôt des Affaires étrangères, sont au nombre de soixante; plus de
dépêches en tout que d'idylles. On s'aperçoit aisément, en y jetant les
yeux, que le poëte diplomate redouble d'efforts, et que, novice en cela
peut-être, il s'applique à justifier par son zèle la distinction dont
il est honoré. Les affaires de la France avec le Prince et les États
de Liège étaient nécessairement très-petites; affaires surtout de
libellistes à poursuivre et de déserteurs à réclamer. Pourtant, par
Liège, on avait les communications libres tant avec la Basse-Allemagne,
dont cet État faisait partie, qu'avec la Hollande, dont les Pays-Bas
autrichiens nous tenaient séparés. L'intérêt des Pays-Bas était
de mettre un mur entre la France et Liège pour fermer cette voie
d'écoulement à notre commerce. La France, au contraire, cherchait à
faciliter le passage. Aussi presque toutes les dépêches de Léonard
roulent sur l'exécution de certaines routes et chaussées, de certains
canaux qui avaient été stipulés par un traité récent. Il faut voir comme
le tendre auteur des _Deux Ruisseaux_ s'y évertue. Le Prince-Évêque a
l'air d'être bien disposé pour la France; mais il ne fait pas de ses
États ce qu'il veut. Ceux-ci tâchent de tirer de Versailles un secours
d'argent pour les routes demandées. Le chancelier ou chef du ministère
du prince est au fond moins favorable que son maître. Il s'agit de
pénétrer ses vues, de s'assurer que le secours, si on le donne, sera
bien affecté à l'emploi promis. Il y a là un autre _M. de Léonard_ qui
n'est pas le nôtre, mais une espèce d'ingénieur du Prince, et qu'il
s'agit de capter en tout honneur: une boîte d'or avec portrait de Sa
Majesté paraît produire un effet merveilleux.
A travers cela, et dans les intervalles après tout assez monotones,
l'occupation favorite de Léonard était la composition d'un roman
sentimental intitulé _Lettres de deux Amants de Lyon_ (Thérèse et
Faldoni), qu'il ne publia qu'à son retour, en France et qui eut dans
le temps un succès de larmes. Sous une forme détournée, il y caressait
encore le souvenir de ses propres douleurs. L'épigraphe qu'il emprunte à
Valère-Maxime déclare tout d'abord sa pensée: «Du moment qu'on s'aime
de l'amour à la fois le plus passionné et le plus pur, mieux vaut mille
fois se voir unis dans la mort que séparés dans la vie.»
Je crois pouvoir rapporter aussi à ce séjour de Liège la jolie pièce
intitulée _le Nouveau Philémon_, où figurent
Deux ermites voisins des campagnes belgiques.
C'est une variante et un peu une parodie de la métamorphose du _Philémon
et Baucis_ de La Fontaine. On dirait qu'un grain de gaieté flamande s'y
fait sentir. Une versification familière et charmante, tout à fait digne
de Gresset, amène, en se jouant, de spirituels détails dans un ton de
malice adoucie. On y voit quelle devait être la nuance d'esprit de
l'aimable auteur, quand il s'égayait.
Quelques idylles et poésies champêtres, composées en ces mêmes années,
s'ajoutèrent à une nouvelle et assez jolie édition que donna Léonard
(La Haye, 1782). Cette publication littéraire amena un petit incident
diplomatique, un cas d'étiquette que je ne veux pas omettre; et, puisque
je suis aux sources officielles, voici _in extenso_ la grave dépêche du
ministre plénipotentiaire, Sabatier de Cabre, au comte de Vergennes (2
janvier 1782):
«M. Léonard avait présenté la nouvelle édition de ses _Pastorales_
au Prince-Évêque, qui fait autant de cas de sa personne que de ses
ouvrages. Son Altesse me prévint hier qu'elle lui destinait une
très-belle tabatière d'or émaillé, et me dit qu'elle allait le faire
appeler pour la lui offrir devant moi. Je représentai au prince que M.
Léonard ne pouvait la recevoir sans votre aveu. Il me parut peiné du
délai qu'entraînerait cette délicatesse qu'il juge outrée, puisque c'est
seulement à titre de poëte distingué qu'il s'acquitte envers lui du
plaisir qu'il a dû à la lecture de ses Idylles.
«Comme il insistait vivement, j'imaginai de lui proposer de garder
moi-même en dépôt la tabatière, jusqu'à ce que M. Léonard et moi
eussions eu l'honneur de vous écrire et de vous demander si vous trouvez
bon qu'il l'accepte. Cet expédient a satisfait Son Altesse, à qui M.
Léonard a exprimé toute sa reconnaissance. J'ai ajouté qu'elle devait
être bien persuadée du regret que j'avais de retarder le bonheur que
goûterait M. Léonard, en se parant des témoignages flatteurs de ses
bontés et de son estime.»
M. de Vergennes répondit qu'il ne voyait aucun inconvénient au cadeau,
et la tabatière fut remise. Une tabatière pour des idylles! Le XVIIIe
siècle ne concevait rien de plus galant que ce prix-là:
........Pocula ponam
Fagina, caelatum divini opus Alcimedontis[162].
[Note 162: La tabatière était alors le meuble indispensable,
l'ornement de contenance, la source de l'esprit, _fons leporum_. Quand
on réconcilia l'abbé Delille et Rivarol à Hambourg dans l'émigration,
ils n'imaginèrent rien de mieux que d'échanger leurs tabatières. Le
Prince-Évêque de Liège aurait bien pu dire à Berquin et à Léonard:
«_Et vitula tu dignus et hic..._ Vous êtes dignes tous les deux de la
tabatière. »Léonard, sur la fin de son séjour à Liège, dut connaître le
jeune baron de Villenfagne qui aimait la littérature, qui se fit éditeur
des _oeuvres choisies_ du baron de Walef (1779), et qui a depuis
publié deux volumes de _Mélanges_ (1788 et 1810) sur l'histoire et la
littérature tant liégeoises que françaises. J'y ai cherché vainement le
nom de Léonard; mais on y lit ce jugement sur le Prince-Evêque, alors
régnant: «La Société d'émulation a pris naissance sous Welbruck; on le
détermina à s'en déclarer le protecteur, mais il fit peu de chose pour
consolider cet établissement. Welbruck était un prince aimable et léger,
qui ne cherchait qu'à, s'amuser, et qui n'a paru favoriser un instant
les belles-lettres et les arts que pour imiter ce qu'il voyait faire à
presque tous les souverains de l'Europe.» (_Mélanges_, 1810, page 62.)
Nous voilà édifiés, mieux que nous ne pouvions l'espérer, sur le Léon X
de l'endroit. La _Biographie universelle_ (article _Welbruck_) lui est
plus favorable. (Voir dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, tome IV,
page 241, une Notice sur Léonard par M. Ferd. Hénaux, 1847.)]
Cependant la chaîne dorée, si légère qu'elle parût, allait peu à l'âme
habituellement sensible et rêveuse, et, pour tout dire, à l'âme malade
de Léonard; plus d'une fois il y fait allusion en ses vers, et toujours
pour témoigner la gêne secrète et pour accuser l'empreinte. Il
regrettait cette chère liberté, comme il disait,
Aux dieux de la faveur si follement vendue.
Son voeu de poëte et de créole se reportait par delà les mers, vers ce
berceau natal des Antilles, qui lui semblait recéler pour son
existence fatiguée le dernier abri du bonheur. Lui-même, en des vers
philosophiques, nous a confessé avec grâce le faible de son inconstance:
Mais le temps même à qui tout cède
Dans les plus doux abris n'a pu fixer mes pas!
Aussi léger que lui, l'homme est toujours, hélas!
Mécontent de ce qu'il possède
Et jaloux de ce qu'il n'a pas.
Dans cette triste inquiétude
On passe ainsi la vie à chercher le bonheur:
A quoi sert de changer de lieux et d'habitude,
Quand on ne peut changer son coeur?
Revenu de Liège à Paris au commencement de 1783, il partit l'année
suivante pour les colonies, où il passa trois années, après lesquelles
on le retrouve à Paris en 1787, prêt à repartir de nouveau pour la
Guadeloupe, mais cette fois avec le titre de lieutenant général de
l'Amirauté et de vice-sénéchal de l'île. Ainsi la sirène des tropiques
l'appelait et le repoussait tour à tour. Dès qu'il s'en éloignait,
elle reprenait à ses veux tout son charme: telle l'Ile-de-France pour
Bernardin de Saint-Pierre, qui de près l'aima peu, et qui ne nous l'a
peinte si belle que de souvenir. Mais pour Léonard, c'était plus. Il
semblait en vérité que la patrie fût pour lui la Guadeloupe quand il
était en France, et la France quand il était à la Guadeloupe. Celle des
deux patries qu'il retrouvait devenait vite son exil; le mal du pays en
lui ne cessait pas. _Romoe Titur amem ventosus, Tibure Romam_. En ses
meilleurs jours, il est pareil encore à ce pasteur de Sicile, dont il
emprunte la chanson à Moschus, et auquel il se compare: si la mer est
calme, le voilà qui convoite le départ et le voyage aux îles Fortunées;
mais, dès que le vent s'élève, il se reprend au rivage, à aimer les
bruits du pin sonore et l'ombre sûre du vallon.
Chacun, plus ou moins, est ainsi; chacun a son rêve, sa patrie d'au
delà, son île du bonheur. Plus heureux peut-être quand on n'y aborde
jamais! on y croit toujours. Pour Léonard, cette île avait un nom; il y
alla, il en revint, il y retourna pour en revenir encore. Dans cette âme
imbue des idées philanthropiques de son siècle, les désappointements
furent grands, on le conçoit, surtout lorsqu'il eut à exercer des
fonctions austères, à maintenir et à distribuer la justice. Ses
fonctions diplomatiques elles-mêmes ne l'y avaient guère préparé. Lui
dont tout le code semblait se résumer d'un mot: _Et moi aussi, je suis
pasteur en Arcadie_, il se trouve brusquement transformé en Minos,
siégeant, glaive en main, sur un tribunal. La révolution de 89 ne manqua
pas d'avoir là-bas son contre-coup, et de susciter des tentatives
d'anarchie. Léonard faillit être assassiné; il paraît même qu'il
n'échappa que blessé. Dégoûté encore une fois et de retour en France
au printemps de 1792, il exhalait à l'ombre du bois de Romainville
ses tristesses dernières, en des stances qui rappellent les plus doux
accents de Chaulieu et de Fontanes; elles sont peu connues, et la
génération nouvelle voudra bien me pardonner de les citer assez au long,
car ce qui est du coeur ne vieillit pas.
Enfin je suis loin des orages!
Les Dieux ont pitié de mon sort!
O mer, si jamais tu m'engages
A fuir les délices du port,
Que les tempêtes conjurées,
Que les flots et les ouragans
Me livrent encore aux brigands,
Désolateurs de nos contrées!
Quel fol espoir trompait mes voeux
Dans cette course vagabonde!
Le bonheur ne court pas le monde;
Il faut vivre où l'on est heureux.
Je reviens de mes longs voyages
Chargé d'ennuis et de regrets,
Fatigué de mes goûts volages,
Vide des biens que j'espérais.
Dieux des champs! Dieux de l'innocence!
Le temps me ramène à vos pieds;
J'ai revu le ciel de la France,
Et tous mes maux sont oubliés.
Ainsi le pigeon voyageur,
Demi-mort et traînant son aile,
Revient, blessé par le chasseur,
Au toit de son ami fidèle.
Devais-je au gré de mes désirs
Quitter ces retraites profondes?
Avec un luth et des loisirs
Qu'allais-je faire sur les ondes?
Qu'ai je vu sous de nouveaux cieux?
La soif de l'or qui se déplace,
Les crimes souillant la surface
De quelques marais désastreux.
Souvent les Nymphes pastorales
Me l'avaient dit dans leur courroux:
«Aux régions des Cannibales
«Que vas-tu chercher loin de nous?...»
Combien de fois dans ma pensée
J'ai dit, les yeux baignés de pleurs:
Ne verrai-je plus les couleurs
Du dieu qui répand la rosée?
Les voilà, ces jonquilles d'or,
Ces violettes parfumées!
Jacinthes que j'ai tant aimées,
Enfin je vous respire encor!
Quelle touchante mélodie!
C'est Philomèle que j'entends.
Que ses airs, oubliés longtemps,
Flattent mon oreille attendrie!
J'ai vu le monde et ses misères;
Je suis las de les parcourir.
C'est dans ces ombres tutélaires,
C'est ici que je veux mourir!
Je graverai sur quelque hêtre:
Adieu fortune, adieu projets!
Adieu rocher qui m'as vu naître!
Je renonce à vous pour jamais.
Que je puisse cacher ma vie
Sous les feuilles d'un arbrisseau,
Comme le frêle vermisseau
Qu'enferme une lige fleurie!
Amours, Plaisirs, troupe céleste,
Ne pourrai-je vous attirer,
Et le dernier bien qui me reste
Est-il la douceur de pleurer?
Mais, hélas! le temps qui m'entraîne
Va tout changer autour de moi:
Déjà mon coeur que rien n'enchaîne
Ne sent que tristesse et qu'effroi...
Ce bois même avec tous ses charmes,
Je dois peut-être l'oublier;
Et le temps que j'ai beau prier
Me ravira jusqu'à mes larmes.
C'était là le chant de bienvenue qu'il adressait à la France de 92, à
cette France du 20 juin, et tout à l'heure du 10 août, du 2 septembre!
il ne tarda pas à se rendre compte de l'anachronisme. On a dit
très-spirituellement des bergeries de Florian qu'il y manquait _le
loup_. S'il est absent aussi dans les idylles de Léonard, ce n'est pas
que le poëte ne l'ait certainement aperçu. Il s'est écrié en finissant:
Aux champs comme aux cités, l'homme est partout le même,
Partout faible, inconstant, ou crédule, ou pervers,
Esclave de son coeur, dupe de ce qu'il aime:
Son bonheur que j'ai peint n'était que dans mes vers.
Chose singulière! et comme pour mieux vérifier sa maxime, l'agitation de
son coeur le reprit. Ces contrées qu'il venait presque de maudire, où la
haine l'a poursuivi, où le rossignol ne chante pas, il veut tout d'un
coup les revoir. Un mal étrange le commande; rien ne le retient; ses
amis ont beau s'opposer à un voyage que sa santé délabrée ne permet
plus: il part pour Nantes, et y expire le 26 janvier 93, le jour même
fixé pour son embarquement. Il avait quarante-huit ans.
Comme Florian, comme Legouvé, comme Millevoye, comme bien des talents de
cet ordre et de cette famille, Léonard ne put franchir cet âge critique
pour l'homme sensible, pour le poëte aimable, et qui a besoin de la
jeunesse. Il ne réussit pas à s'en détacher, à laisser mourir ou
s'apaiser en lui ses facultés aimantes et tendres; il mourut avec
elles et par elles. Lorsque tant d'autres assistent et survivent à
l'affaiblissement de leur sensibilité, à la déchéance de leur coeur, il
resta en proie au sien, et son nom s'ajoute, clans le martyrologe des
poëtes, à la liste de ces infortunes fréquentes, mais non pas vulgaires.
Sa réputation modeste, et qui eût demandé pour s'établir un peu de
silence, s'est trouvée comme interceptée dans les grands événements
qui ont suivi. Au sortir de la Révolution, un homme de goût, un poëte
gracieux, M. Campenon, a pieusement recueilli les Oeuvres complètes de
l'oncle qui fute son premier maître et son ami. Passant à la Guadeloupe
quelques années après la mort de Léonard, une jeune muse, qui n'est
autre que madame Valmore, semble avoir recueilli dans l'air quelques
notes, devenues plus brûlantes, de son souffle mélodieux. Qu'aujourd'hui
du moins l'horrible ébranlement qui retentit jusqu'à nous aille
réveiller un dernier écho sur sa pierre longtemps muette! que cet
incendie lugubre éclaire d'un dernier reflet son tombeau!
Avril 1843.