M. JOUBERT[158]

[Note 158: _Recueil des Pensées_ de M. Joubert, 1 vol. in-8, Paris,

1838. Imprimerie de Le Normant, rue de Seine, 8.--M. Paul Raynal, neveu

de M. Joubert, a depuis publié (1842), en deux volumes et avec un soin

tout à fait pieux, les _Pensées_ plus complètes, plus correctes, et un

choix de lettres de son oncle. Je laisse subsister mon premier jugement,

que chacun désormais peut achever et contrôler.]

Bien que les _Pensées_ de l'homme remarquable, dont le nom apparaît dans

la critique pour la première fois, ne soient imprimées que pour l'oeil

de l'amitié, et non publiées ni mises en vente, elles sont destinées, ce

me semble, à voir tellement s'élargir le cercle des amis, que le public

finira par y entrer. Parlons donc de ce volume que solennise d'abord au

frontispice le nom de M. de Chateaubriand _éditeur_, parlons-en comme

s'il était déjà public: trop heureux si nous hâtions ce moment et si

nous provoquions une seconde édition accessible à la juste curiosité de

tous lecteurs!

Et qu'est-ce donc que M. Joubert? Quel est cet inconnu tout d'un

coup ressuscité et dévoilé par l'amitié, quatorze ans après sa mort?

Qu'a-t-il fait? Quel a été son rôle? A-t-il eu un rôle?--La réponse à

ces diverses questions tient peut-être à des considérations littéraires

plus générales qu'on ne croit.

M. Joubert a été l'ami le plus intime de M. de Fontanes et aussi de M.

de Chateaubriand. Il avait de l'un et de l'autre; nous le trouvons un

lien de plus entre eux: il achève le groupe. L'attention se reporte

aujourd'hui sur M. de Fontanes, et M. Joubert en doit prendre sa part.

Les écrivains illustres, les grands poëtes, n'existent guère sans

qu'il y ait autour d'eux de ces hommes plutôt encore essentiels que

secondaires, grands dans leur incomplet, les égaux au dedans par la

pensée de ceux qu'ils aiment, qu'ils servent, et qui sont rois par

l'art. De loin ou même de près, on les perd aisément de vue; au sein de

cette gloire voisine, unique et qu'on dirait isolée, ils s'éclipsent,

ils disparaissent à jamais, si cette gloire dans sa piété ne détache un

rayon distinct et ne le dirige sur l'ami qu'elle absorbe. C'est ce rayon

du génie et de l'amitié qui vient de tomber au front de M. Joubert et

qui nous le montre.

M. Joubert de son vivant n'a jamais écrit d'ouvrage, ou du moins rien

achevé: «_Pas encore_, disait-il quand on le pressait de produire, _pas

encore_, il me faut une longue paix.» La paix était venue, ce semble,

et alors il disait: «Le Ciel n'avait donné de la force à mon esprit que

pour un temps, et le temps est passé.» Ainsi, pour lui, pas de milieu:

il n'était pas temps encore, ou il n'était déjà plus temps. Singulier

génie toujours en suspens et en peine, qui se peint en ces mots: «Le

Ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donné pour

éloquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'élever, et pour

vertu qu'une certaine incorruptibilité.» Il disait encore, en se rendant

compte de lui-même et de son incapacité à produire: «Je ne puis faire

bien qu'avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière la force de

beaucoup de gens il y a de la faiblesse. Derrière ma faiblesse il y a de

la force; la faiblesse est dans l'instrument.» Mais s'il n'écrivait pas

de livres, il lisait tous ceux des autres, il causait sans fin de ses

jugements, de ses impressions: ce n'était pas un goût simplement délicat

et pur que le sien, un goût correctif et négatif de Quintilius et de

Patru; c'était une pensée hardie, provocante, un essor. Imaginez

un Diderot qui avait de la pureté antique et de la chasteté

pythagoricienne, _un Platon à coeur de La Fontaine_, a dit M. de

Chateaubriand.

«Inspirez, mais n'écrivez pas,» dit Le Brun aux femmes.--«C'est, ajoute

M. Joubert, ce qu'il faudrait dire aux professeurs (_aux professeurs de

ce temps-là_); mais ils veulent écrire et ne pas ressembler aux Muses.»

Eh bien! lui, il suivait son conseil, il ressemblait aux Muses. Il était

le public de ses amis, l'orchestre, le chef du choeur qui écoute et qui

frappe la mesure.

Il n'y a plus de public aujourd'hui, il n'y a plus d'orchestre; les

vrais M. Joubert sont dispersés, déplacés; ils écrivent. Il n'y a plus

de Muses, il n'y a plus de juges, tout le monde est dans l'arène.

Aujourd'hui toi, demain moi. Je te siffle ou je t'applaudis, je te loue

ou je te raille: à charge de revanche! Vous êtes orfèvre, monsieur

Josse.--Tant mieux, dira-t-on, on est jugé par ses pairs.--En

littérature, je ne suis pas tout à fait de cet avis constitutionnel, je

ne crois pas absolument au jury des seuls confrères, ou soi-disant tels,

en matière de goût. L'alliance offensive et défensive de tous les gens

de lettres, la société en commandite de tous les talents, idéal que

certaines gens poursuivent, ne me paraîtrait pas même un immense

progrès, ni précisément le triomphe de la saine critique.

Sérieusement, la plaie littéraire de ce temps, la ruine de l'ancien bon

goût (en attendant le nouveau), c'est que tout le monde écrit et a

la prétention d'écrire autant et mieux que personne. Au lieu d'avoir

affaire à des esprits libres, dégagés, attentifs, qui s'intéressent, qui

inspirent, qui contiennent, que rencontre-t-on? des esprits tout

envahis d'eux-mêmes, de leurs prétentions rivales, de leurs intérêts

d'amour-propre, et, pour le dire d'un mot, des esprits trop souvent

perdus de tous ces vices les plus hideux de tous que la littérature

seule engendre dans ses régions basses. J'y ai souvent pensé, et j'aime

à me poser cette question quand je lis quelque littérateur plus ou moins

en renom aujourd'hui: «Qu'eût-il fait sous Louis XIV? qu'eût-il fait au

XVIIIe siècle?» J'ose avouer que, pour un grand nombre, le résultat de

mon plus sérieux examen, c'est que ces hommes-là, en d'autres temps,

n'auraient pas écrit du tout. Tel qui nous inonde de publications

spécieuses à la longue, de peintures assez en vogue, et qui ne sont

pas détestables, ma foi! aurait été commis à la gabelle sous quelque

intendant de Normandie, ou aurait servi de poignet laborieux à

Pussort. Tel qui se pose en critique fringant et de grand ton, en juge

irréfragable de la fine fleur de poésie, se serait élevé pour toute

littérature (car celui-là eût été littérateur, je le crois bien) à

raconter dans _le Mercure galant_ ce qui se serait dit en voyage au

dessert des princes. Un honnête homme, né pour l'_Almanach du

Commerce_, qui aura griffonné jusque-là à grand'peine quelques pages de

statistique, s'emparera d'emblée du premier poème épique qui aura

paru, et, s'il est en verve, déclarera gravement que l'auteur vient de

renouveler la face et d'inventer la forme de la poésie française. Je

regrette toujours, en voyant quelques-uns de ces jeunes écrivains à

moustache, qui, vers trente ans, à force de se creuser le cerveau,

passent du tempérament athlétique au nerveux, les beaux et braves

colonels que cela aurait faits hier encore sous l'Empire. En un mot, ce

ne sont en littérature aujourd'hui que vocations factices, inquiètes et

surexcitées, qui usurpent et font loi. L'élite des connaisseurs n'existe

plus, en ce sens que chacun de ceux qui la formeraient est isolé et ne

sait où trouver l'oreille de son semblable pour y jeter son mot. Et

quand ils sauraient se rencontrer, les délicats, ce qui serait fort

agréable pour eux, qu'en résulterait-il pour tous? car, par le bruit,

qui se fait, entendrait-on leur demi-mot; et, s'ils élevaient la voix,

les voudrait-on reconnaître? Voilà quelques-unes de nos plaies. Au temps

de M. Joubert, il n'en était pas encore ainsi. Déjà sans doute les

choses se gâtaient: «Des esprits rudes, remarque-t-il, pourvus de

robustes organes, sont entrés tout à coup dans la littérature, et ce

sont eux qui en pèsent les fleurs.» La controverse, il le remarque

aussi, devenait hideuse dans les journaux; mais l'_aménité_ n'avait pas

fui de partout, et il y avait toujours les _belles-lettres_. Lui qui

avait besoin, pour déployer ses ailes, _qu'il fit beau_ dans la société

autour de lui, il trouvait à sa portée d'heureux espaces; et j'aime à

le considérer comme le type le plus élevé de ces connaisseurs encore

répandus alors dans un monde qu'ils charmaient, comme le plus original

de ces gens de goût finissants, et parmi ces conseillers et ces juges

comme le plus inspirateur.

La classe libre d'intelligences actives et vacantes qui se sont succédé

dans la société française à côté de la littérature qu'elles soutenaient,

qu'elles encadraient, et que, jusqu'à un certain point, elles formaient;

cette dynastie flottante d'esprits délicats et vifs aujourd'hui perdus,

qui à leur manière ont régné, mais dont le propre est de ne pas laisser

de nom, se résume très-bien pour nous dans un homme et peut s'appeler M.

Joubert.

Ainsi, de même que M. de Fontanes a été véritablement le dernier des

poëtes classiques, M. Joubert aurait été le dernier de ces membres

associés, mais non moins essentiels, de l'ancienne littérature, de ces

écoutants écoutés, qui, au premier rang du cercle, y donnaient souvent

le ton. Ces deux rôles, en effet, se tenaient naturellement, et devaient

finir ensemble.

Mais, pour ne pas trop prêter notre idée générale, et, comme on dit

aujourd'hui, notre formule, à celui qui a été surtout plein de liberté

et de vie, prenons l'homme d'un peu plus près et suivons-le dans ses

caprices mêmes; car nul ne fut moins régulier, plus hardi d'élan et plus

excentrique de rayons, que cet excellent homme de goût.

La vie de M. Joubert compte moins par les faits que par les idées.

Joseph Joubert était né le 6 mai 1754, à Montignac en Périgord. Ses amis

le croyaient souvent et le disaient né à Brive, cette patrie du cardinal

Dubois: Montignac ou Brive, il aurait dû naître plutôt à Scillonte

ou dans quelque bourg voisin de Sunium. Il fit ses études, et

très-rapidement, dans sa ville natale. Après avoir, de là, redoublé et

professé même quelque temps aux Doctrinaires de Toulouse, il vint jeune

et libre à Paris, y connut presque d'abord Fontanes dès les années 1779,

1780; une pièce de vers qu'il avait lue, un article de journal qu'il

avait écrit, amenèrent entre eux la première rencontre qui fut aussitôt

l'intimité: il avait alors vingt-cinq ans, à peu près trois ans de plus

que son ami. Sa jeunesse dut être celle d'alors: «Mon âme habite un lieu

par où les passions ont passé, et je les ai toutes connues,» nous dit-il

plus tard; et encore: «Le temps que je perdais autrefois dans les

plaisirs, je le perds aujourd'hui dans les souffrances.» Les idées

philosophiques l'entraînèrent très-loin: à l'âge du retour, il disait:

«Mes découvertes (et chacun a les siennes) m'ont ramené aux préjugés.»

Ce qu'on appelle aujourd'hui le _panthéisme_ était très-familier, on a

lieu de le croire, à cette jeunesse de M. Joubert; il l'embrassait dans

toute sa profondeur, et, je dirai, dans sa plus séduisante beauté:

sans avoir besoin de le poursuivre sur les nuages de l'Allemagne, son

imagination antique le concevait naturellement revêtu de tout ce premier

brillant que lui donna la Grèce: «Je n'aime la philosophie et surtout la

métaphysique, ni quadrupède, ni bipède: je la veux ailée et chantante.»

En littérature, les enthousiasmes, les passions, les jugements de M.

Joubert le marquaient entre les esprits de son siècle et en vont faire

un critique à part. Nous en avons une première preuve tout à fait

précise par une correspondance de Fontanes avec lui. Fontanes, alors en

Angleterre (fin de 1785), et y voyant le grand monde, cherche à ramener

son ami à des admirations plus modérées sur les modèles d'outre-Manche:

on s'occupait alors en effet de Richardson et même de Shakspeare à

Londres beaucoup moins qu'à Paris: «Encore un coup, lui écrit Fontanes,

la patrie de l'imagination est celle où vous êtes né. Pour Dieu, ne

calomniez point la France à qui vous pouvez faire tant d'honneur.» Et

il l'engage à choisir dorénavant dans Shakspeare, mais à, relire toute

_Athalie_. M. Joubert, à cette époque, suivait avec ardeur ce mouvement

aventureux d'innovation que prêchaient Le Tourneur par ses préfaces,

Mercier par ses brochures. Il était de cette jeunesse _délirante_ contre

qui La Harpe fulminait. Il avait chargé Fontanes de prendre je ne

sais quelle information sur le nombre d'éditions et de traductions,

à Londres, du _Paysan perverti_, et son ami lui répondait: «Assurez

hardiment que le conte des quarante éditions du _Paysan perverti_ est du

même genre que celui des armées innombrables qui sortaient de Thèbes aux

cent portes... Les deux romans français dont on me parle sans cesse,

c'est _Gil Blas_ et _Marianne_, et surtout du premier.» M. Joubert avait

peine à accepter cela. Il se débarrassa vite pourtant de ce qui n'était

pas digne de lui dans ce premier enthousiasme de la jeunesse; cette boue

des Mercier et des Rétif ne lui passa jamais le talon: il réalisa de

bonne heure cette haute pensée: «Dans le tempéré, et dans tout ce qui

est inférieur, on dépend malgré soi des temps où l'on vit, et, malgré

qu'on en ait, on parle comme tous ses contemporains. Mais dans le beau

et le sublime, et dans tout ce qui y participe en quelque sorte que ce

soit, on sort des temps, on ne dépend d'aucun, et, dans quelque siècle

qu'on vive, on peut être parfait, seulement avec plus de peine en

certains temps que dans d'autres.» Il devint un admirable juge du style

et du goût français, mais avec des hauteurs du côté de l'antique qui

dominaient et déroutaient un peu les perspectives les plus rapprochées

de son siècle.

Bien avant De Maistre et ses exagérations sublimes, il disait de

Voltaire:

«Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits

hideux.»

«Voltaire avait l'âme d'un singe et l'esprit d'un ange.»

«Voltaire est l'esprit le plus débauché, et ce qu'il y a de pire, c'est

qu'on se débauche avec lui.»

«Il y a toujours dans Voltaire, au bout d'une habile main, un laid

visage.»

«Voltaire connut la clarté, et se joua dans la lumière, mais pour

l'éparpiller et en briser tous les rayons comme un méchant.»

Je ne me lasserais pas de citer; et pour le style, pour la poésie

de Voltaire, il n'est pas plus dupe que pour le caractère de sa

philosophie:

«Voltaire entre souvent dans la poésie, mais il en sort aussitôt; cet

esprit impatient et remuant ne peut pas s'y fixer, ni même s'y arrêter

un peu de temps.»

«Il y a une sorte de netteté et de franchise de style qui tient à

l'humeur et au tempérament; comme la franchise au caractère.

«On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger.

«Voltaire l'avait, les anciens ne l'avaient pas.»

Le style de son temps, du XVIIIe siècle, ne lui paraît pas l'unique dans

la vraie beauté française:

«Aujourd'hui le style a plus de fermeté, mais il a moins de grâce;

on s'exprime plus nettement et moins agréablement; on articule trop

distinctement, pour ainsi dire.»

Il se souvient du XVIe, du XVIIe siècle et de la Grèce; il ajoute avec

un sentiment attique des idiotismes:

«Il y a, dans la langue française, de petits mots dont presque personne

ne sait rien faire.»

Ce _Gil Blas_, que Fontanes lui citait, n'était son fait qu'à demi:

«On peut dire des romans de Le Sage, qu'ils ont l'air d'avoir été écrits

dans un café, par un joueur de dominos, en sortant de la comédie.»

Il disait de La Harpe: «La facilité et l'abondance avec lesquelles La

Harpe parle le langage de la critique lui donnent l'air habile, mais il

l'est peu.»

Il disait d'_Anacharsis_: «Anacharsis donne l'idée d'un beau livre et ne

l'est pas.»

Maintenant on voit, ce me semble, apparaître, se dresser dans sa hauteur

et son peu d'alignement cette rare et originale nature. Il portait dans

la critique non écrite, mais parlée, à cette fin du XVIIIe siècle,

quelque chose de l'école première d'Athènes; l'abbé Arnaud ne lui

suffisait pas et lui semblait malgré tout son esprit et son savoir en

contre-sens perpétuel avec les anciens. Que n'a-t-il rencontré André

Chénier, ce jeune Grec contemporain? Comme ils se seraient vite entendus

dans un même culte, dans le sentiment de la forme chérie! Mais M.

Joubert était bien autrement platonicien de tendance et idéaliste:

«C'est surtout dans la spiritualité des idées que consiste la poésie.»

«La lyre est en quelque manière un instrument ailé.»

«La poésie à laquelle Socrate disait que les Dieux l'avaient averti de

s'appliquer, doit être cultivée dans la captivité, dans les infirmités,

dans la vieillesse.

«C'est celle-là qui est les délices des mourants.»

«Dieu, ne pouvant pas départir la vérité aux Grecs, leur donna la

poésie.»

«Qu'est-ce donc que la poésie? Je n'en sais rien en ce moment; mais je

soutiens qu'il se trouve dans tous les mots employés par le vrai poëte,

pour les yeux un certain phosphore, pour le goût un certain nectar, pour

l'attention une ambroisie qui n'est point dans les autres mots.»

«Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums.»

«Il y a des vers qui, par leur caractère, semblent appartenir au règne

minéral; ils ont de la ductilité et de l'éclat.

«D'autres au règne végétal; ils ont de la sève. «D'autres enfin

appartiennent au règne animal ou animé, et ils ont de la vie.

«Les plus beaux sont ceux qui ont de l'âme; ils appartiennent aux trois

règnes, mais à la Muse encore plus.»

C'est le sentiment de cette _Muse_ qui lui inspirait ces jugements d'une

_concision ornée_, laquelle fait, selon lui, la beauté unique du style:

«Racine:--son élégance est parfaite; mais elle n'est pas suprême comme

celle de Virgile.»

«Notre véritable Homère, l'Homère des Français, qui le croirait? c'est

La Fontaine.»

«Le talent de J.-B. Rousseau remplit l'intervalle qui se trouve entre La

Motte et le vrai poëte.» Quelle place immense, et d'autant plus petite!

ironie charmante!

Et la poésie, la beauté sous toutes les formes, il la sentait:

«Naturellement, l'âme se chante à elle-même tout ce qui est beau ou tout

ce qui semble tel.

«Elle ne se le chante pas toujours avec des vers ou des paroles

mesurées, mais avec des expressions et des images où il y a un certain

sens, un certain sentiment, une certaine forme et une certaine couleur

qui ont une certaine harmonie l'une avec l'autre et chacune en soi.»

Par l'attitude de sa pensée, il me fait l'effet d'une colonne antique,

solitaire, jetée dans le moderne, et qui n'a jamais eu son temple.

Vieux et blanchissant, il se comparait avec grâce à un peuplier: «Je

ressemble à un peuplier; cet arbre a toujours l'air d'être jeune, même

quand il est vieux.» _Albaque populus_.

M. Joubert, jeune encore en 89, vit arriver la Révolution française avec

des espérances vastes comme son amour des hommes. Il persista longtemps

à ne l'envisager que par son côté profitable à l'avenir, et, à travers

tout, régénérateur. Lié avec le conventionnel Lakanal, il eut moyen

d'être de bon conseil pour les choses de l'instruction publique le

lendemain des jours de terreur et de ruine. Ses idées en philosophie

sociale ne se modifièrent que par un contre-coup assez éloigné de

ce moment: au sortir du 9 thermidor, il paraît avoir cru encore aux

ressources du gouvernement par (ou avec) le grand nombre: il écrivait à

Fontanes, qui, caché durant quelques mois, reparaissait au grand jour:

«Je vous vois où vous êtes avec grand plaisir. Le temps permet aux

gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont

changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant

de crimes et sains de tant d'affreux périls! Vive à jamais la liberté!»

Noble soupir de délivrance qui s'exhale d'une poitrine généreuse

longtemps oppressée! Le chapitre si remarquable de ses _Pensées_,

intitulé _Politique_, nous le montre revenu à l'autre pôle, c'est-à-dire

à l'école monarchique, à l'école de ceux qu'il appelle les sages:

«Liberté! liberté! s'écriait-il alors comme pour réprimander son premier

cri; en toutes choses point de liberté; mais en toutes choses justice,

et ce sera assez de liberté.» Il disait: «Un des plus sûrs moyens de

tuer un arbre est de le déchausser et d'en faire voir les racines. Il en

est de même des institutions; celles qu'on veut conserver, il ne faut

pas trop en désenterrer l'origine. Tout commencement est petit» Je dirai

encore cette magnifique pensée qui, dans son anachronisme, ressemble

à quelque _post-scriptum_ retrouvé d'un traité de Platon ou à quelque

sentence _dorée_ de Pythagore: «La multitude aime la multitude ou la

pluralité dans le gouvernement. Les sages y aiment l'unité.

«Mais, pour plaire aux sages et pour avoir la perfection, il faut que

l'unité ait pour limites celles de sa juste étendue, que ses limites

viennent d'elle; ils la veulent éminente pleine, semblable à un disque

et non pas semblable à un point.»

En songeant à ses erreurs, à ce qu'il croyait tel, il ne s'irritait pas;

sa bienveillance pour l'humanité n'avait pas souffert: «Philanthropie et

repentir, c'est ma devise.»

Trompé par une ressemblance de nom, nous avons d'abord cru et dit que,

comme administrateur du département de la Seine, il contribua à la

formation des _Écoles centrales_; nous avions sous les yeux un discours

qu'un M. Joubert prononça à une rentrée solennelle de ces écoles en l'an

V: ce n'était pas le nôtre. La seule fonction publique de M. Joubert

durant la Révolution consista à être juge de paix à Monugnac où ses

compatriotes l'avaient rappelé; il y resta deux ans, de 90 à 92; puis il

revint à Paris et se maria. Nous le suivons d'assez près dans les années

suivantes par de charmantes lettres à Fontanes, son plus vieil ami,

qu'il retrouvait, après la séparation de la Terreur, avec la vivacité

d'une reconnaissance:

«Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres, lorsque nous

pourrons converser; mais, pour vous rien écrire qui ait le sens commun,

c'est à quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier

blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer

avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur

l'airain. Je suis ménager de mon encre; mais je parle tant que l'on

veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont

la continuité m'épuise. Vous verrez que quelque beau jour j'expirerai au

milieu d'une belle phrase et plein d'une belle pensée. Cela est d'autant

plus probable, que depuis quelque temps je ne travaille à exprimer que

des choses inexprimables.»

Comme ceci est tout à fait inédit et pourra s'ajouter heureusement à une

réimpression des _Pensées_, je ne crains pas de transcrire: c'est un

régal que de telles pages. M. Joubert continue de s'analyser lui-même

avec une sorte de délices qui sent son voisin bordelais du XVIe siècle,

le discoureur des _Essais_:

«Je m'occupais ces jours derniers à imaginer nettement comment était

fait mon cerveau. Voici comment je le conçois: il est sûrement composé

de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements; mais ils ne

sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes sortes

d'idées; il ne l'est point aux longs travaux.

«Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte. La

quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais

muscles du monde. Cela me rend le goût très-difficile et la fatigue

insupportable. Cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail,

car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme

chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester

oisif, ni suffire à mes mouvements. Il en résulte (pour me juger en

beau) que je ne suis propre qu'à la perfection. Du moins elle me

dédommage lorsque je puis y parvenir, et, d'ailleurs, elle me repose en

m'interdisant une foule d'entreprises; car peu d'ouvrages et de matières

sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle

exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence et

rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-je, être parfait. Il n'y

a que cela qui me siée et qui puisse me contenter. Je vais donc me faire

une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me

rappelle, et de qui la capacité ainsi que la température se trouve

exactement conforme à la nature et l'étendue de mon pauvre petit

cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu.

J'y veux donner à mes pensées plus de pureté que d'éclat, sans pourtant

bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce que l'on

nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en

servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai quand

je voudrai prendre mon vol; et lorsque j'en redescendrai, pour converser

avec les hommes pied à pied et de gré à gré, je ne prendrai jamais la

peine de savoir ce que je dirai; comme je fais en ce moment où je vous

souhaite le bonjour.»

Il y a sans doute quelque chose de fantasque, d'un peu bizarre si l'on

veut, dans tout cela: M. Joubert est un humoriste en sourire. Mais

même lorsqu'il y a quelque _affectation_ chez lui (et il n'en est pas

exempt), il n'a que celle qui ne déplaît pas parce qu'elle est sincère,

que lui-même définit comme tenant plus aux mots, tandis que la

_prétention_, au contraire, tient à la vanité de l'écrivain: «Par l'une

l'auteur semble dire seulement au lecteur: _Je veux être clair_, ou _je

veux être exact_, et alors il ne déplaît pas; mais quelquefois il semble

dire aussi: _Je veux briller_, et alors on le siffle.»

Marié depuis juin 93, retiré de temps en temps à Villeneuve-sur-Yonne,

il y conviait son ami et la famille de son ami; il voudrait avoir à

leur offrir, dit-il, une cabane au pied d'un arbre, et il ne trouve de

disponible qu'une chaumière au pied d'un mur. Il parle là-dessus avec un

frais sentiment du paysage, avec un tour et une coupe dans les moindres

détails, qui fait ressembler sa phrase familière à quelque billet de

Cicéron:

«Cette chaumière au pied d'un mur est une maison de curé au pied d'un

pont. Vous y auriez notre rivière sous les yeux, notre plaine devant vos

pas, nos vignobles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur

votre tête. Cela est assez attrayant.

«Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne; des

voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville à l'autre bord, des

bateaux entre les deux rives, et un isolement commode; tout cela est

d'assez grand prix, mais aussi vous le payeriez: le site vaut mieux que

le lieu.»

Lorsque, revenu de sa proscription de Fructidor, Fontanes fut réinstallé

en France, nous retrouvons M. Joubert en correspondance avec lui. Il le

console, en sage tendre, de la mort d'un jeune enfant:

«Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleures longuement comme des

hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens,

quand je songe surtout que votre malheur peut, à chaque instant, devenir

le mien. Je vous remercie d'y avoir songé. Je ne doute pas qu'en cas

pareil vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments comme je partage

les vôtres. Les consolations sont un secours qu'on se prête et dont tôt

ou tard chaque homme a besoin à son tour.»

Il revient de là à sa difficulté d'écrire, à ses ennuis, à sa santé, à

se peindre lui-même selon ce faible aimable et qu'on lui pardonne; car,

si occupé qu'il soit de lui, il a toujours _un coin à loger les autres_:

c'est l'esprit et le coeur le plus _hospitaliers_. Il se récite donc en

détail à son ami; il se plaint de son esprit qui le maîtrise par accès,

qui le surmène: madame Victorine de Chastenay disait, en effet, de lui

qu'il avait l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui

s'en tire comme elle peut. Mais aussi il désarçonne parfois cette âme,

cet esprit, ce cavalier intraitable, et alors il vit des mois entiers

_en bête_ (il nous l'assure), sans penser, couché sur sa litière: «Vous

voyez, poursuit-il, que mon existence ne ressemble pas tout à fait à

la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai

quelquefois cependant; et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules

sur les arbres que je rencontre, à proportion qu'elles se forment et

que je passe, vous trouveriez, en venant les déchiffrer dans ce pays-ci

après ma mort, que je vécus par-ci par-là plus Platon que Platon

lui-même: _Platone platonior._»

Une de ces pensées, par exemple, qui s'inscrivaient toutes seules

sur les arbres, sur quelque vieux tronc bien chenu, tandis qu'il se

promenait par les bois un livre à la main, la voulez-vous savoir? la

voici; elle lui échappe à la fin de cette même lettre:

«Il me reste à vous dire sur les livres et sur les styles une chose

que j'ai toujours oubliée: achetez et lisez les livres faits par les

vieillards qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de

leur âge. J'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable.

D'abord le vieil Homère, mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non

plus du vieil Eschyle: vous les connaissez amplement en leur qualité

de poètes. Mais procurez-vous un peu Vairon, _Maculphi Formuloe_ (ce

Marculphe était un vieux moine, comme il le dit dans sa préface dont

vous pourrez vous contenter); Cornaro, _de la Vie sobre_. J'en connais,

je crois, encore un ou deux, mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir.

Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez

pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits

verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des

cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux

en mettent toujours dans leurs cabinets; il faut qu'un connaisseur en

livres en mette dans sa bibliothèque.»--Que vous en semble? Montaigne

dirait-il mieux? Vraie pensée de Socrate touchée à la Rembrandt!

M. Joubert est un esprit délicat avec des pointes fréquentes vers le

sublime; car, selon lui, «les esprits délicats sont _tous_ des esprits

nés sublimes, qui n'ont pas pu prendre _l'essor_, parce que, ou des

organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles

habitudes, ont retenu leurs élans.» Charmante et consolante explication!

Quelle délicatesse il met à ennoblir les délicats! Il s'y pique

d'honneur. Ainsi la qualité du cavalier est bien la même, ce n'est que

le cheval qui a manqué.

L'année 1800 lui amena un de ces cavaliers au complet pour ami. M. de

Chateaubriand arriva d'Angleterre; il y avait d'avance connu M. Joubert

par les récits passionnés de Fontanes; une grande liaison commença. Les

illustres Mémoires ont déjà fixé en traits d'immortelle jeunesse cette

petite et admirable société d'alors, soit au village de Savigny, soit

dans la rue Neuve-du-Luxembourg, Fontanes, M. Joubert, M. de Bonald, M.

Molé, cette brillante et courte union d'un moment à l'entrée du siècle,

avant les systèmes produits, les renommées engagées, les emplois

publics, tout ce qui sépare; cette conversation d'élite, les soirs,

autour de madame de Beaumont, de madame de Vintimille: «Hélas! se

disait-on quelquefois en sortant, ces femmes-là sont les dernières;

elles emporteront leur secret.»

M. Joubert n'eut d'autres fonctions, sous l'Empire, que dans

l'instruction publique, inspecteur, puis conseiller de l'Université par

l'amitié de M. de Fontanes. Il continua de lire, de rêver, de causer,

de marcher, bâton en main, aimant mieux dans tous les temps faire dix

lieues qu'écrire dix lignes; de promener et d'ajourner l'oeuvre, étant

de ceux qui sèment, et qui ne bâtissent ni ne fondent: «Quand je luis,

je me consomme.»--«J'avais besoin de l'âge pour apprendre ce que je

voulais savoir, et j'aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que

je sais.» Au milieu de ces plaintes, sa jeunesse d'imagination rayonnait

toujours sur de longues perspectives:

De la paix et de l'espérance

Il a toujours les yeux sereins,

disait de lui Fontanes en chantant sa bienvenue à Courbevoie. Les idées

religieuses prenaient sur cet esprit élevé plus d'empire de jour en

jour. Au sein de l'orthodoxie la plus fervente, il portait de singuliers

restes de ses anciennes audaces philosophiques. A propos de ce beau

chapitre de la _Religion_, qui est de la volée de Pascal, M. de

Chateaubriand a remarqué que jamais pensées n'ont excité de plus grands

doutes jusqu'au sein de la foi. Je renvoie au livre; ceux qui en seront

avides et dignes sauront bien se le procurer; ils forceront d'ailleurs

par leur clameur à ce qu'on le leur donne: il est impossible que de tels

élixirs d'âme restent scellés. Il a dit de ce siècle-ci, bien avant

tant de déclamations et de redites, et avec le plus sublime accent de

l'humilité pénétrée qui a foi en la miséricorde:

«Dieu a égard aux siècles. Il pardonne aux uns leurs grossièretés, aux

autres leurs raffinements. Mal connu par ceux-là, méconnu par ceux-ci,

il met à notre décharge, dans ses balances équitables, les superstitions

et les incrédulités des époques où nous vivons.

«Nous vivons dans un temps malade; il le voit. Notre intelligence est

blessée; il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut

nous rester de sain.»

Il comprenait la piété, _le plus beau et le plus délié de tous les

sentiments_, comme on a vu qu'il entendait la poésie; il y voyait des

harmonies touchantes avec le dernier âge de la vie: «Il n'y a d'heureux

par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.» Il

s'élevait et cheminait dans ce bonheur en avançant; la vieillesse lui

apparaissait comme purifiée du corps et voisine des Dieux. Il entendait

plus distinctement cette voix de la Sagesse, _qui, comme une voix

céleste, n'est d'aucun sexe_, cette voix, à lui familière, des Fénelon

et des Platon. «La Sagesse, c'est le repos dans la lumière!»

Mais, comme critique littéraire, il en faut tirer encore certains mots

qui s'ajouteraient bien au chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_ de La

Bruyère, et dont quelques-uns vont droit à nos travers d'aujourd'hui:

«Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté

acquise.»

«Il est des mots _amis de la mémoire_; ce sont ceux-là qu'il faut

employer. La plupart mettent leurs soins à écrire de telle sorte, qu'on

les lise sans obstacle et sans difficulté, et qu'on ne puisse en aucune

manière se souvenir de ce qu'ils ont dit; leurs phrases amusent la voix,

l'oreille, l'attention même, et ne laissent rien après elles; elles

flattent, elles passent comme un son qui sort d'un papier qu'on a

feuilleté.» Ceci s'adresse en arrière à l'école de La Harpe, au Voltaire

délayé, et, en général, le péril n'est pas aujourd'hui de tomber dans ce

coulant.

Voici qui nous touche de plus près: «Avant d'employer un beau mot,

faites-lui une place.» Avec la quantité de beaux mots qu'on empile,

sait-on encore le prix de ces places-là?

«L'ordre littéraire et poétique tient à la succession naturelle et libre

des mouvements; il faut qu'il y ait entre les parties d'un ouvrage de

l'harmonie et des rapports, que tout s'y tienne et que rien ne soit

cloué.» Maintenant, dans la plupart des ouvrages, les parties ne se

tiennent guère; en revanche (je parle des meilleurs), ce ne sont que

clous martelés et rivés, à tête d'or.

A nos poëtes lyriques ou épiques, il semble dire: «On n'aime plus que

l'esprit colossal.»

A tel qui violente la langue et qui est pourtant un maître:

«Nous devons reconnaître pour maîtres des mots ceux qui savent _en

abuser_, et ceux qui savent en user; mais ceux-ci sont les rois des

langues, et ceux-là en sont les _tyrans_.»--Oui, tyrans! nos Phalarîs

ne font-ils pas mugir les pensées dans les mots façonnés et fondus en

taureaux d'airain?

A tel romancier qui réussit une fois sur cent, je dirai avec lui: «Il ne

faut pas seulement qu'un ouvrage soit bon, mais qu'il soit fait par un

bon auteur.»

A tel critique hérissé et coupe-jarret, à tel autre aisément fatrassier

et sans grâce: «Des belles-lettres. Où n'est pas l'agrément et quelque

sérénité, là ne sont plus les belles-lettres.

«Quelque aménité doit se trouver même dans la critique; si elle en

manque absolument, elle n'est plus littéraire... Où il n'y a aucune

délicatesse, il n'y a point de littérature.»

A aucune en particulier, mais à toutes en général, ce qui ne peut,

certes, blesser personne, dans ce sexe plus ou moins émancipé: «Il est

un besoin d'admirer, ordinaire à certaines femmes dans les siècles

lettrés, et qui est une altération du besoin d'aimer.»

Et ces pensées qui semblent dater de ce matin, étaient écrites il y

a quinze ans au moins, avant 1824, époque où mourait M. Joubert, âgé

d'environ soixante-dix ans[159].

[Note 159: Soixante-dix ans moins trois jours; il mourut le 3 mai. M.

de Chateaubriand dans les _Débats_ du 8 mai, el M. de Bonald dans _la

Quotidienne_ du 24, ont consigné leurs publics regrets.]

Je n'aurais pas fini de sitôt, si j'extrayais tout ce qui, chez lui,

s'attache au souvenir et vous suit. Combien de vues fines et profondes

sur les anciens, sur leur genre de beauté, leur modération décente! «On

parle de leur imagination: c'est de leur goût qu'il faut parler; lui

seul réglait toutes leurs opérations, appliquant leur discernement à ce

qui est beau et convenable.

«Leurs philosophes même n'étaient que de beaux écrivains dont le goût

était plus austère.»

Paul-Louis Courier les jugeait ainsi. Et sur les formes particulières

des styles, sur Cicéron qu'on croit circonspect et presque timide, et

qui, par l'expression, est le plus téméraire peut-être des écrivains,

sur son éloquence claire, mais qui sort _à gros bouillons et cascades

quand il le faut_; sur Platon, qui _se perd dans le vide_, mais

tellement qu'_on voit le jeu de ses ailes_, qu'on _en entend le bruit_;

sur Platon encore et Xénophon, et les autres écrivains de l'école de

Socrate, qui ont, dans la phrase, les circuits et _les évolutions du vol

des oiseaux_, qui _bâtissent_ véritablement _des labyrinthes, mais des

labyrinthes en l'air_, M. Joubert est inépuisable de vues et perpétuel

d'images. Cicéron surtout lui revient souvent, comme Voltaire; il le

comprend par tous les aspects et le juge, car lui-même est un homme de

_par-delà_, plus antique de goût: «La facilité est opposée au sublime.

Voyez Cicéron, rien ne lui manque que l'obstacle et le saut.»

«Il y a mille manières d'apprêter et d'assaisonner la parole: Cicéron

les aimait toutes.»

«Cicéron est dans la philosophie une espèce de lune; sa doctrine a une

lumière fort douce, mais d'emprunt: cette lumière est toute grecque. Le

Romain l'a donc adoucie et affaiblie.»

Mais je m'aperçois que je me rengage.--Nul livre, en résumé, ne

couronnerait mieux que celui de M. Joubert cette série française,

ouverte aux _Maximes_ de La Rochefoucauld, continuée par Pascal, La

Bruyère, Vauvenargues, et qui se rejoint, par cent retours, à Montaigne.

Il suffisait, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de le connaître,

d'avoir rencontré et entendu une fois M. Joubert, pour qu'il demeurât à

jamais gravé dans l'esprit: il suffît maintenant pour cela, en ouvrant

son volume au hasard, d'avoir lu. Sur quantité de points qui reviennent

sans cesse, sur bien des thèmes éternels, on ne saurait dire mieux ni

plus singulièrement que lui: «Il n'y a pas, pense-t-il, de musique plus

agréable que les _variations_ des airs connus.» Or, ses _variations_,

à lui, mériteraient bien souvent d'être retenues comme définitives.

Sa pensée a la forme comme le fond, elle fait-image et _apophthegme_.

Espérons, à tant de titres, qu'elle aura cours désormais, qu'elle

entrera en échange habituel chez les meilleurs, et enfin qu'il vérifiera

à nos yeux sa propre parole: «Quelques mots dignes de mémoire peuvent

suffire pour illustrer un grand esprit[160].»

1er Décembre 1838.

[Note 160: J'ajoutais, en terminant, quelques conseils de détail

relatifs à une future réimpression; ils deviennent inutiles à

reproduire, le voeu que j'exprimais ayant été surabondamment

rempli.--(Voir encore sur M. Joubert un article de moi au tome 1er des

_Causeries du Lundi_, et l'ouvrage intitulé: _Chateaubriand et son

Groupe littéraire..._; il revient presque à chaque page.)]

Portraits littéraires, Tome II · 第 13 / 38 题