II

Il l'était déjà par le discours qui précède l'_Essai sur l'Homme_: mais,

ici, il ne se renfermera plus dans un jugement formé à loisir sur

des oeuvres passées et déjà classées: c'est à la critique actuelle,

polémique, irritable, qu'il met la main. Dans ce rapide détroit de

l'entrée du siècle, il se lance avec décision; d'une part il nie, de

l'autre il accueille; il va proclamer avec éclat M. de Chateaubriand, il

repousse d'abord madame de Staël.

Dans le premier numéro du _Mercure_ régénéré parut son premier _extrait_

contre le livre de _la Littérature_: on vient de voir sa disposition

de longue date envers l'auteur. J'ai moi-même analysé en détail et

apprécié, dans un travail sur madame de Staël,[128] cette polémique de

Fontanes. Ne voulant pas imiter un estimable et du reste excellent

biographe, qui, dans la _Vie de Fénelon_, est pour Fénelon contre

Bossuet, et qui, dans la _Vie de Bossuet_, passe à celui-ci contre

Fénelon, je n'ai rien à redire ni à modifier. Seulement, tout ce qui

précède explique mieux, de la part de Fontanes, cette spirituelle et

éclatante malice de 1800; en étendant le tort sur un plus grand espace,

je l'allège d'autant en ce point-là. Qu'y faire d'ailleurs? On relira

toujours, en les blâmant, les deux articles de Fontanes contre madame

de Staël, comme on relit les deux petites lettres de Racine contre

Port-Royal: et Racine a de plus contre lui ce que M. de Fontanes n'a

pas, l'ingratitude.

[Note 128: Voir le volume de _Portraits de Femmes_.]

Dès la fin de son premier extrait sur le livre de madame de Staël,

Fontanes y opposait et citait quelques fragments du _Génie du

Christianisme_, non encore publiés, et que son ami lui avait adressés de

Londres. M. de Chateaubriand arrivait lui-même en France au mois de mai

1800, et s'apprêta à publier. Fontanes, dont les conseils retardèrent

l'apparition de tout l'ouvrage et déterminèrent le courageux auteur

à une entière retouche[129], soutint de son présage heureux

l'avant-courrière _Atala_[130]; il appuya surtout, par deux extraits[131],

le _Génie du Christianisme_ qui se lançait enfin: son suffrage frappait

juste plutôt que fort, comme il convient à un ami. La critique, en une

main habile et puissante, à ce moment décisif de la sortie, est comme ce

dieu _Portunus_ des anciens, qui poussait le vaisseau hors du port:

Et pater ipse manu magna Portunus euntem

Impulit....

[Note 129: Un jour, dans une des discussions vives qui décidèrent de

la refonte du _Génie du Christianisme_, Fontanes dit à Chateaubriand une

de ces paroles qui sifflent et volent au but comme une flèche: «Vous

pouvez vous mettre à la tête du siècle qui se lève, et vous vous

traîneriez à la queue du siècle qui s'en va!»]

[Note 130: _Mercure_, germinal an IX.]

[Note 131: _Mercure_, germinal et fructidor an X.]

On a relu depuis longtemps les articles de Fontanes, recueillis à la

suite du _Génie du Christianisme_: pareils encore à ces barques de

pilote, qui, après avoir guidé le grand vaisseau à la sortie périlleuse,

sont ensuite reprises à son bord et traversent par lui l'Océan.

Je trouve quelques renseignements bien précis sur ce moment littéraire

décisif où parut le _Génie du Christianisme_. L'attention publique était

grandement éveillée par les fragments donnés au _Mercure_, puis, en

dernier lieu, par _Atala_. Le parti philosophique, irrité, se tenait à

l'affût; le parti religieux se serrait, s'étendait, s'animait comme

à une victoire. M. de Bonald venait au corps de bataille, M. de

Chateaubriand ne se considérait qu'à l'avant-garde; La Harpe, vieilli,

était en tête de l'artillerie; mais on craignait tout bas que, pour le

cas présent, _ses lingots, d'un trop gros calibre_, ne portassent pas

très-loin. Fontanes servit la pièce en sa place; le coup porta. Dans

une seule journée le libraire Migneret vendait pour _mille écus_, et il

parlait déjà d'une seconde édition; la première était tirée à quatre

mille exemplaires. La Harpe ne connut d'abord le livre que par le

premier extrait de Fontanes; il envoya aussitôt chercher l'auteur par

Migneret. Il était hors de lui: «Voilà de la critique, voilà de la

littérature! Ah! messieurs les philosophes, vous avez affaire à forte

partie! voici deux hommes: le jeune homme (_c'était Fontanes_) est

mon élève, c'est moi qui l'ai annoncé.» Et il ajoutait que Fontanes

finissait l'antique école, et que Chateaubriand en commençait une

nouvelle. Il était même de l'avis de celui-ci contre Fontanes en

faveur du merveilleux chrétien réprouvé par Boileau. Il passait, sans

marchander, sur les hardiesses, sur les incorrections premières: «Bah!

bah! ces gens-là ne voient pas que cela tient à la nature même de votre

talent. Oh! laissez-moi faire, je les ferai crier, je serre dur!» La

passion, enlevait ainsi le vieux critique au-dessus de ses propres

théories; sa personnalité pourtant, son _moi_ revenait à travers tout,

et perçait dans sa trompette. Il s'échauffa si fort à son monologue,

qu'il tomba à la fin en une espèce d'étourdissement.

Outre les articles de critique active, Fontanes donna au _Mercure_[132] un

morceau sur Thomas, dans lequel l'élégance la plus parfaite exprime les

plus incontestables jugements. Il n'y a rien de mieux en cette manière;

c'est du La Harpe fini et perfectionné, et plus que cela; pour une

certaine rapidité de goût, c'est du Voltaire. Ainsi, voulant dire de

Thomas qu'il savait rarement saisir dans un sujet les points de vue les

plus simples et les plus féconds, le critique ajoute: «Il pensait en

détail, si l'on peut parler ainsi, et ne s'élevait point assez haut pour

trouver ces idées premières qui font penser toutes les autres.»

[Note 132: Germinal an X.]

Mais Fontanes n'était déjà plus un homme privé. Quelque temps employé

sous Lucien au ministère de l'intérieur[133], puis nommé député au Corps

législatif, il fut bientôt désigné par les suffrages de ses collègues au

choix du Consul pour la présidence. Poëte d'avant 89, critique de 1800,

il va devenir orateur impérial. La même distinction le suit partout:

son nom y gagne et s'étend. Toutefois ces palmes entrecroisées se

supplantent un peu et se nuisent. Ce qui augmenta sa considération de

son vivant ne saurait servir également sa gloire.

[Note 133: Voir sur Fontanes à Morfontaine et au Plessis-Chamant,

dans la société des frères et des soeurs de Bonaparte, les _Souvenirs

historiques_ de M. Méneval, tome I, pages 29, 33.]

J'irais plus haut peut-être au Temple de Mémoire,

Si dans un genre seul j'avais usé mes jours,

a dit La Fontaine, lequel pourtant n'était ni Recteur ni président

d'aucun Conseil sous Louis XIV.

Un avantage demeure, et il est grand: le caractère historique remplace

à distance l'intérêt littéraire pâlissant. Il n'est pas indifférent,

devant la postérité, d'avoir figuré au premier rang dans le cortège

impérial et d'y avoir compté par sa parole. Ces discours, présentés dans

de sobres échantillons, suffisent à marquer l'époque qu'ils ornèrent, et

où ils parurent d'accomplis témoignages de contenance toujours digne, de

flatterie toujours décente, et de réserve parfois hardie. M. de Fontanes

n'avait nullement partagé les idées de la fin du XVIIIe siècle sur la

perfectibilité indéfinie de l'humanité, et la Révolution l'avait plus

que jamais convaincu de la décadence des choses, du moins en France. Il

l'a dit dans une belle ode:

Hélas! plus de bonheur eût suivi l'ignorance!

Le monde a payé cher la douteuse espérance

D'un meilleur avenir;

Tel mourut Pélias, étouffé par tendresse

Dans les vapeurs du bain dont la magique ivresse

Le devait rajeunir.

Après le bain de sang, après les triumvirs et leurs proscriptions, que

faire? qu'espérer? Le siècle d'Auguste eût été l'idéal; mais, pour la

gloire des lettres, ce siècle d'Auguste, en France, était déjà passé

avec celui de Louis XIV. Ainsi désormais c'était, au mieux, un siècle

d'Auguste sans la gloire des lettres, c'était un siècle des Antonins,

qui devenait le meilleur espoir et la plus haute attente de Fontanes.

Son imagination, grandement séduite par le glorieux triomphateur, y

comptait déjà. L'assassinat du duc d'Enghien lui tua son Trajan. Il

continua pourtant de servir, enchaîné par ses antécédents, par ses

devoirs de famille, par sa modération même. Il était _monarchiste_ par

goût, par principe: «Un pouvoir unique et permanent convient seul aux

grands États,» disait-il; sa plus grande peur était l'anarchie. Il resta

donc attaché au seul pouvoir qui fût possible alors, s'efforçant en

toute occasion, et dans la mesure de ses paroles ou même de ses actes,

de lui insinuer, à ce pouvoir trop ensanglanté d'une fois, mais non pas

désespéré, la paix, l'adoucissement, de l'humaniser par les lettres, de

le spiritualiser par l'infusion des doctrines sociales et religieuses:

Graecia capta ferum victorem cepit...

Quand on lit aujourd'hui cette suite de vers où se décharge et s'exhale

son arrière-pensée, l'ode sur _l'Assassinat du Duc d'Enghien_, l'ode sur

_l'Enlèvement du Pape_, on est frappé de tout ce qu'il dut par moments

souffrir et contenir, pour que la surface officielle ne trahît rien au

delà de ce qui était permis. Si l'on ne voyait ses discours publics que

de loin, on n'en découvrirait pas l'accord avec ce fond de pensée, on

n'y sentirait pas les intentions secrètes et, pour ainsi dire, les

nuances d'accent qu'il y glissait, que le maître saisissait toujours,

et dont il s'irrita plus d'une fois; on serait injuste envers Fontanes,

comme l'ont été à plaisir plusieurs de ses contemporains, qui,

serviteurs aussi de l'Empire, n'ont jamais su l'être aussi décemment que

lui[134].

[Note 134: Ils ont été odieux sous le couvert d'autrui, et avec tout

le fiel de la haine, dans l'histoire dite de _l'abbé de Montgaillard_:

on ne craint pas d'indiquer de telles injures, que détruit l'excès même

du venin et que leur grossièreté flétrit.]

Pour nous, qui n'avons jamais eu affaire aux rois ni aux empereurs de ce

monde, mais qui avons eu maintes fois à nous prononcer devant ces autres

rois, non moins ombrageux, ou ces _prétendants_ de la littérature, nous

qui savons combien souvent, sous notre plume, la louange apparente n'a

été qu'un conseil assaisonné, nous entrerons de près dans la pensée de

M. de Fontanes, et, d'après les renseignements les plus précis, les

plus divers et les mieux comparés, nous tâcherons de faire ressortir, à

travers les vicissitudes, l'esprit d'une conduite toujours honorable, de

marquer, sous l'adresse du langage, les intentions d'un coeur toujours

généreux et bon.

M. de Fontanes fut président du Corps législatif depuis le commencement

de 1804 jusqu'au commencement de 1810; en tout, six fois porté par ses

collègues, six fois nommé par Napoléon; mais, comme tel, il cessa de

plaire dès 1808, et son changement fut décidé. Déjà, tout au début, la

mort du duc d'Enghien avait amené une première et violente crise. Le 21

mars 1804, de grand matin, Bonaparte le fit appeler, et, le mettant sur

le chapitre du duc d'Enghien, lui apprit brusquement l'événement de la

nuit. Fontanes ne contint pas son effroi, son indignation. «Il s'agit

bien de cela! lui dit «le Consul Fourcroy va clore après-demain le Corps

législatif; dans son discours il parlera, comme il doit, du complot

réprimé; il faut, vous, que, dans le vôtre, vous y répondiez; il le

faut.»--«Jamais!» s'écria Fontanes; et il ajouta que, bien loin de

répondre par un mot d'adhésion, il saurait marquer par une nuance

expresse, au moins de silence, son improbation d'un tel acte. A cette

menace, la colère faillit renverser Bonaparte; ses veines se gonflaient,

il suffoquait: ce sont les termes de Fontanes, racontant le jour même

la scène du matin à M. Molé, de la bienveillance de qui nous tenons

le détail dans toute sa précision[135]. En effet, deux jours après (3

germinal), Fourcroy, orateur du gouvernement, alla clore la session

du Corps législatif, et, dans un incroyable discours, il parla des

_membres_ de cette FAMILLE DÉNATURÉE «qui auraient voulu noyer la France

dans son sang pour pouvoir régner sur elle; mais s'ils osaient souiller

de leur présence notre sol, s'écriait l'orateur, la volonté du Peuple

français est qu'ils y trouvent la mort!» Fontanes répondit à Fourcroy:

dans son discours, il n'est question d'un bout à l'autre que du Code

civil qu'on venait d'achever, et de l'influence des bonnes lois: «C'est

par là, disait-il (et chaque mot, à ce moment, chaque inflexion de voix

portait), c'est par là que se recommande encore la mémoire de Justinien,

_quoiqu'il ait mérité de graves reproches_.» Et encore: «L'épreuve de

l'expérience va commencer: qu'ils (_les législateurs du Code civil_) ne

craignent rien pour leur gloire: tout ce qu'ils ont fait de juste et de

raisonnable demeurera éternellement; car la raison et la justice sont

deux puissances indestructibles qui survivront à toutes les autres[136].»

Il y a plus: le lendemain (4 germinal), Fontanes, à la tête de la

députation du Corps législatif, porta la parole devant le Consul, à

qui l'assemblée, en se séparant, venait de décerner une statue comme à

l'auteur du Code civil (singulière et sanglante coïncidence); il disait:

«Citoyen premier Consul, un empire immense repose depuis quatre ans sous

l'abri de votre puissante administration. La sage uniformité de vos lois

en va réunir de plus en plus tous les habitants.» Le discours parut dans

le _Moniteur_, et, au lieu de _la sage uniformité_ DE VOS LOIS, on y

lisait DE VOS MESURES. Qu'on n'oublie toujours pas le duc d'Enghien

fusillé quatre jours auparavant: le Consul espérait, par cette fraude,

confisquer à la _mesure_ l'approbation du Corps législatif et de son

principal organe. Fontanes, indigné, courut au _Moniteur_, et exigea un

_erratum_ qui fut inséré le 6 germinal, et qu'on y peut lire imprimé en

aussi petit texte que possible. Cela fait, il se crut perdu; de même

qu'il avait de ces premiers mouvements qui sont de l'honnête homme avant

tout, il avait de ces crises d'imagination qui sont du poëte. En ne le

jugeant que sur sa parole habile, on se méprendrait tout à fait sur le

mouvement de son esprit et sur la vivacité de son âme. Quoi qu'il en

soit, il avait quelque lieu ici de redouter ce qui n'arriva pas. Mais

Bonaparte fut profondément blessé, et, depuis ce jour, la fortune de

Fontanes resta toujours un peu barrée par son milieu. Nous sommes si

loin de ces temps, que cela aura peine à se comprendre; mais, en effet,

si comblé qu'il nous paraisse d'emplois et de dignités, certaines

faveurs impériales, alors très-haut prisées, ne le cherchèrent jamais.

Que sais-je? dotation modique, pas le grand cordon; ce qu'on appelait

_les honneurs du Louvre_, qu'il eut jusqu'à la fin à titre de sénateur,

mais que ne conserva pas madame de Fontanes dès qu'il eut cessé d'être

président du Corps législatif: l'_errata_ du _Moniteur_, au fond, était

toujours là.

[Note 135: Ceci confirme et complète sur un point la Notice de

M. Roger, qui nous complète nous-même sur quelques autres

points.--Aujourd'hui que M. Roger n'est plus, nous nous permettrons

d'ajouter que sa Notice est d'ailleurs tout empreinte d'une couleur

royaliste exagérée et rétroactive; elle sent l'homme de parti. M. Roger

n'a jamais été que cela.]

[Note 136: A la façon dont les auteurs de l'_Histoire parlementaire de

la Révolution française_ parlent de ce discours (tome XXXIX, page 59),

on voit qu'au sortir des couleurs fortes et tranchées des époques

antérieures, ils n'ont pas pris la peine d'entrer dans les nuances, ni

de les vouloir distinguer.]

Un autre _errata_ s'ajouta ensuite au premier, nous le verrons; et, même

en plein Empire, à dater d'un certain moment, il pouvait dire tout bas à

sa muse intime dans ses tristesses _de l'Anniversaire_:

De tant de voeux trompés fais rougir mon orgueil!

Pourtant Fontanes continua, durant quatre années, de tenir sans

apparence de disgrâce la présidence du Corps législatif. Proposé à

chaque session par les suffrages de ses collègues, il était choisi

par l'Empereur. La situation admise, on avait en lui par excellence

l'orateur bienséant. Les discours qu'il prononçait à chaque occasion

solennelle tendaient à insinuer au conquérant les idées de la paix et de

la gloire civile, mais enveloppées dans des redoublements d'éloges qui

n'étaient pas de trop pour faire passer les points délicats. Napoléon

avait un vrai goût pour lui, pour sa personne et pour son esprit; et

lui-même, à ces époques d'Austerlitz et d'Iéna, avait, malgré tout, et

par son imagination de poëte, de très-grands restes d'admiration pour un

tel vainqueur. Mais un orage se forma: Napoléon était en Espagne, et

de là il eut l'idée d'envoyer douze drapeaux conquis sur l'armée

d'Estramadure au Corps législatif, comme _un gage de son estime_.

Fontanes, en tête d'une députation, alla remercier l'Impératrice:

celle-ci, prenant le _gage d'estime_ trop au sérieux, répondit

qu'elle avait été très-satisfaite de voir que le premier sentiment de

l'Empereur, dans son triomphe, eût été pour _le Corps qui représentait

la Nation_. Là-dessus une note, arrivée d'Espagne comme une flèche,

et lancée au _Moniteur_, fit une manière d'_errata_ à la réponse

de l'Impératrice, un _errata_ injurieux et sanglant pour le Corps

législatif, qu'on remettait à sa place de _consultatif_[137]. Fontanes

sentit le coup, et dans la séance de clôture du 31 décembre 1808,

c'est-à-dire quinze Jours après l'offense, au nom du Corps blessé,

répondant aux orateurs du Gouvernement, et n'épargnant pas les

félicitations sur les trophées du vainqueur de l'Èbre, il ajouta: «Mais

les paroles dont l'Empereur accompagne l'envoi de ses trophées méritent

une attention particulière: il fait participer à cet honneur les

Collèges électoraux. Il ne veut point nous séparer d'eux, et nous l'en

remercions. Plus le Corps législatif se confondra dans le peuple, plus

il aura de véritable lustre; il n'a pas besoin de distinction, mais

d'estime et de confiance...» Et la phrase, en continuant, retournait

vite à l'éloge; mais le mot était dit, le coup était rendu. Napoléon le

sentit avec colère, et dès lors il résolut d'éloigner Fontanes de la

présidence. L'établissement de l'Université, qui se faisait, en cette

même année, sur de larges bases, lui avait déjà paru une occasion

naturelle d'y porter Fontanes comme Grand-Maître, et il songea à l'y

confiner; car, si courroucé qu'il fût à certains moments, il ne se

fâchait jamais avec les hommes que dans la mesure de son intérêt et de

l'usage qu'il pouvait faire d'eux. Il dut pourtant, faute du candidat

qu'il voulait lui substituer[138], le subir encore comme président du

Corps législatif durant toute l'année 1809. Fontanes, toujours président

et déjà Grand-Maître, semblait cumuler toutes les dignités, et il était

pourtant en disgrâce positive.

[Note 137: Mais il faut donner le texte même, l'incomparable texte de

cette Note insérée au _Moniteur_ du 15 décembre 1808, et qui résume,

comme une charte, toute la théorie politique de l'Empire:

Plusieurs de nos journaux ont imprimé que S. M. l'Impératrice, dans sa

réponse à la députation au Corps législatif, avait dit qu'elle était

bien aise de voir que le premier sentiment de l'Empereur avait été pour

le Corps législatif, qui représente la Nation.

«S. M. l'Impératrice n'a point dit cela: elle connaît trop bien nos

Constitutions, elle sait trop bien que le premier représentant de la

Nation, c'est l'Empereur; car tout pouvoir vient de Dieu et de la

Nation.

«Dans l'ordre de nos Constitutions, après l'Empereur est le Sénat; après

le Sénat, est le Conseil d'État; après le Conseil d'État, est le Corps

législatif; après le Corps législatif, viennent chaque tribunal et

fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions; car, s'il y avait

dans nos Constitutions un Corps représentant la Nation, ce Corps serait

souverain; les autres ne seraient rien, et ses volontés seraient tout.

«La Convention, même le Corps législatif (_l'Assemblée législative_),

ont été représentants. Telles étaient nos Constitutions alors. Aussi le

Président disputa-t-il le fauteuil au Roi, se fondant sur ce principe,

que le Président de l'Assemblée de la Nation était avant les Autorités

de la Nation. Nos malheurs sont venus en partie de cette exagération

d'idées. Ce serait une prétention chimérique, et même criminelle, que de

vouloir représenter la Nation avant l'Empereur.

«Le Corps législatif, improprement appelé de ce nom, devrait être appelé

Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de faire les lois, n'en

ayant pas la proposition. Le Conseil législatif est donc la réunion

des mandataires des Collèges électoraux. On les appelle députés des

départements, parce qu'ils sont nommés par les départements....»

Le reste de la Note ne fait que ressasser les mêmes idées, la même

logique, et dans le même ton. Cet injurieux bulletin arriva à travers

le vote de je ne sais quelle loi fort innocente (une portion du Code

d'instruction criminelle, je crois), qui essuya du coup plus de

quatre-vingts boules noires; ce qui, de mémoire de Corps législatif, ne

s'était guère vu.]

[Note 138: M. de Montesquiou, qui ne fut nommé qu'en 1810.]

Il s'y croyait autant et plus que jamais, lorsque, dans l'automne de

1809, une lettre du maréchal Duroc lui notifia que l'Empereur l'avait

désigné pour le voyage de Fontainebleau; c'était, à une certaine

politesse près, comme les _Fontainebleau_ et les _Marly_ de Louis XIV,

et le plus précieux signe de la faveur souveraine. Il se rendit à

l'ordre, et, dans la galerie du château, après le défilé d'usage,

l'Empereur, repassant devant lui, lui dit: _Restez_; et quand ils furent

seuls, il continua: «Il y a longtemps que je vous boude, vous avez dû

vous en apercevoir; j'avais bien raison.» Et comme Fontanes s'inclinait

en silence, et de l'air de ne pas savoir: «Quoi! vous m'avez donné un

soufflet à la face de l'Europe, et sans que je pusse m'en fâcher... Mais

je ne vous en veux plus;... c'est fini.»

Durant cette année 1809, Fontanes, comme Grand-Maître, avait eu à

lutter contre toutes sortes de difficultés et de dégoûts: de perpétuels

conflits, soit avec le ministre de l'intérieur, duquel il se voulait

indépendant, soit avec Fourcroy, resté directeur de l'instruction

publique, et qui ne pouvait se faire à l'idée d'abdiquer, allaient

rendre intolérable une situation dans laquelle la bienveillance

impériale ne l'entourait plus. Il offrait vivement sa démission: «D'un

côté, écrivait-il, je vois un ministre qui surveille l'instruction

publique, de l'autre un conseiller d'État qui la dirige; je cherche la

place du Grand-Maître, et je ne la trouve pas.» Il récidiva cette offre

pressante de démission jusqu'à trois fois. La troisième (c'était sans

doute après le voyage de Fontainebleau), l'Empereur lui dit: «Je

n'en veux pas, de votre démission; s'il y a quelque chose à faire,

exposez-le-moi dans un mémoire; j'en prendrai connaissance moi-même; j'y

répondrai.» La rentrée ouverte de Fontanes dans les bonnes grâces du

chef aplanit dès lors beaucoup de choses.

Dès septembre 1808, et aussitôt qu'il avait été nommé Grand-Maître,

Fontanes avait songé à faire de l'Université l'asile de bien des hommes

honorables et instruits, battus par la Révolution, soit membres du

clergé, soit débris des anciens Ordres, des Oratoriens, par exemple,

pour lesquels il avait conservé une haute idée et une profonde

reconnaissance. Ces noms, suivant lui (et il les présentait de la sorte

à l'Empereur), étaient des garanties pour les familles, des indications

manifestes de l'esprit social et religieux qu'il s'agissait de

restaurer. A cette idée générale se joignait chez lui une inspiration de

bonté et d'obligeance infinie pour les personnes, qui faisait dans le

détail sa direction la plus ordinaire. Il penchait donc pour un Conseil

de l'Université très-nombreux, et il aurait voulu tout d'abord en

remplir les places avec des noms que désignaient d'autres services. Ce

n'était pas l'avis de l'Empereur, toujours positif et spécial. Nous

possédons là-dessus une précieuse Note, qui rend les paroles mêmes

prononcées par Napoléon dans une conversation avec M. de Fontanes

à Saint-Cloud, le lundi 19 septembre 1808: nous la reproduisons

religieusement. Patience! Le côté particulier de la question va vite

s'agrandir en même temps que se creuser sous son coup d'oeil. Ce n'est

pas seulement de l'administration en grand, c'est de la nature humaine

éclairée par un Machiavel ou un La Rochefoucauld empereur.

«Dans une première formation, tous les esprits diffèrent. Mon opinion

est qu'il ne faut pas nommer pendant plusieurs années les conseillers

ordinaires.

«Il faut attendre que l'Université soit organisée comme elle doit

l'être.

«Trente conseillers dans une première formation ne produiraient que

désordre et qu'anarchie.

«On a voulu que cette tête opposât une force d'inertie et de résistance

aux fausses doctrines et aux systèmes dangereux.

«Il ne faut donc composer successivement cette tête que d'hommes qui

aient parcouru toute la carrière et qui soient au fait de beaucoup de

choses.

«Les premiers choix sont en quelque sorte faits comme on prend des

numéros à la loterie.

«Il ne faut pas s'exposer aux chances du hasard. Dans les premières

séances d'un Conseil ainsi nommé, je le répète, tous les esprits

diffèrent; chacun apporte sa théorie et non son expérience.

«On ne peut être bon conseiller qu'après une carrière faite.

«C'est pourquoi j'ai fait moi-même voyager mes conseillers d'État

avant de les fixer auprès de moi. Je leur ai fait amasser beaucoup

d'observations diverses avant d'écouter les leurs.

«Les inspecteurs, dans ce moment, sont donc vos ouvriers les plus

essentiels. C'est par eux que vous pouvez voir et toucher toute votre

machine. Ils rapporteront au Conseil beaucoup de faits et d'expérience,

et c'est là votre grand besoin. Il faut donc les faire courir à franc

étrier dans toute la France, et leur recommander de séjourner au moins

quinze jours dans les grandes villes. Les bons jugements ne sont que la

suite d'examens répétés.

«Souvenez-vous que tous les hommes demandent des places.

«On ne consulte que son besoin, et jamais son talent.

«Peut-être même vingt conseillers ordinaires, c'est beaucoup; cela

compose la tête du Corps d'éléments hétérogènes. Le véritable esprit

de l'Université doit être d'abord dans le petit nombre. Il ne peut se

propager que peu à peu, que par beaucoup de prudence, de discrétion et

d'efforts persévérants.

«... Fontanes, savez-vous ce que j'admire le plus dans le monde?...

C'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose.

«Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'esprit.

«J'entends par l'esprit les institutions civiles et religieuses... A la

longue, le sabre est toujours battu par l'esprit.»

Est-il besoin de faire ressortir tout ce qu'a de prophétique, dans une

telle bouche, cet aveu, ce cri éclatant, soudain, jeté là comme en

_post-scriptum_, sans qu'on nous en donne la liaison avec ce qui

précède, sans qu'il y ait eu d'autre liaison peut-être! vraies paroles

d'oracle!

O vous tous, Puissants, qui vous croiriez forts sans l'esprit,

rappelez-vous toujours qu'en ses heures de miracle, entre Iéna et

Wagram, c'est ainsi que le sabre a parlé[139].

[Note 139: Contradiction et illusion! En même temps qu'il proclamait

cette victoire définitive de l'esprit, Napoléon méconnaissait l'esprit

dans sa propre essence, et il croyait que, pour le produire, il suffit

de le commander. Je trouve dans les papiers de Fontanes la note

suivante, dictée par l'Empereur à Bordeaux le 12 avril 1808, et adressée

au ministre de l'intérieur. M. Halma, bibliothécaire de l'Impératrice,

avait demandé, par une note à l'Empereur, d'être nommé le continuateur

de Velly, Villaret et Garnier; il s'était proposé, en outre, pour

continuer l'_Abrégé chronologique_ du président Hénault. L'Empereur

avait renvoyé cette proposition au ministre de l'intérieur. M. Cretet

avait répondu que la demande de M. Halma ne pouvait être accueillie,

par la raison que ce n'était pas au gouvernement à intervenir dans une

semblable entreprise; qu'il fallait la laisser à la disposition des gens

de lettres, et qu'il convenait de réserver les encouragements pour des

objets d'un plus vaste intérêt. Informé de cette réponse, l'Empereur

prend feu, et dicte la Note secrète que voici:

«Je n'approuve pas les principes énoncés dans la note du ministre de

l'intérieur. Ils étaient vrais il y a vingt ans, ils le seront dans

soixante: mais ils ne le sont pas aujourd'hui. Velly est le seul auteur

un peu détaillé qui ait écrit sur l'histoire de France; l'_Abrégé

chronologique_ du président Hénault est un bon livre classique: il est

très-utile de les continuer l'un et l'autre. Velly finit à Henri IV, et

les autres historiens ne vont pas au delà de Louis XIV. _Il est de la

plus grande importance_ de s'assurer de l'_esprit_ dans lequel écriront

les continuateurs. La _jeunesse_ ne peut bien juger les faits que

d'après la manière dont ils lui seront présentés. _La tromper_ en lui

retraçant des souvenirs, c'est lui préparer des erreurs pour l'avenir.

J'ai chargé le ministre de la police de veiller à la continuation de

Millot, et je désire que les deux ministres se concertent pour faire

continuer Velly et le président Hénault. Il faut que ce travail soit

confié non-seulement à des auteurs d'un vrai talent, mais encore à des

hommes attachés, qui présentent les faits sous leur véritable point de

vue, et qui préparent une instruction saine, en prenant ces historiens

au moment où ils s'arrêtent et en conduisant l'histoire jusqu'en l'an

VIII.

«_Je suis bien loin de compter la dépense pour quelque chose_. Il est

même dans mon intention que le ministre fasse comprendre qu'il n'est

_aucun_ travail qui puisse _mériter davantage_ ma protection.

«Il faut faire sentir à chaque ligne l'influence de la cour de Rome, des

billets de confession, de la révocation de l'Édit de Nantes, du ridicule

mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, etc. Il faut que la

faiblesse qui a précipité les _Valois_ du trône, et celle des _Bourbons_

qui ont laissé échapper de leurs mains les rênes du gouvernement,

excitent les mêmes sentiments.

«On doit être juste envers Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Louis XV,

mais sans être adulateur. On doit peindre les massacres de _septembre_

et les horreurs de la Révolution du même pinceau que l'Inquisition et

les massacres des _Seize_. Il faut avoir soin d'éviter toute réaction en

parlant de la Révolution. Aucun homme ne pouvait s'y opposer. Le blâme

n'appartient ni à ceux qui ont péri, ni à ceux qui ont survécu. Il

n'était pas de force individuelle capable de changer les éléments et de

prévenir les événements qui naissaient de la nature des choses et des

circonstances.

«Il faut faire remarquer le désordre perpétuel des finances, le chaos

des assemblées provinciales, les prétentions des parlements, le défaut

de règle et de ressorts dans l'administration; cette France bigarrée,

sans unité de lois et d'administration, étant plutôt une réunion de

vingt royaumes qu'un seul État; de sorte qu'on _respire_ en arrivant

à l'époque où l'on a joui des bienfaits dus à l'unité des lois,

d'administration et de territoire. Il faut que la faiblesse constante

du gouvernement sous Louis XIV même, sous Louis XV et sous Louis XVI,

inspire _le besoin de soutenir l'ouvrage nouvellement accompli_ et la

prépondérance acquise. Il faut que le rétablissement du culte et des

autels inspire la crainte de l'influence d'un _prêtre_ étranger ou d'un

confesseur ambitieux, qui pourraient parvenir à détruire le repos de la

France.

«_Il n'y a pas de travail plus important_. Chaque passion, chaque parti,

peuvent produire de longs écrits pour égarer l'opinion; mais un ouvrage

tel que Velly, tel que l'_Abrégé chronologique_ du président Hénault, ne

doit avoir qu'un seul continuateur. Lorsque cet ouvrage, bien fait et

écrit dans une bonne direction, aura paru, personne n'aura la volonté et

la patience d'en faire un autre, surtout quand, loin d'être encouragé

par la police, on sera _découragé_ par elle.--L'_opinion_ exprimée par

le ministre, et qui, si elle était suivie, abandonnerait un tel travail

à l'industrie particulière et aux spéculations de quelques libraires,

n'est pas bonne et ne pourrait produire que des résultats fâcheux.

«Quant à l'individu qui se présente, la seule question à examiner

consiste à, savoir s'il a le talent nécessaire, s'il a un bon esprit, et

si l'on peut compter sur les sentiments qui guideraient ses recherches

et conduiraient sa plume.»

Tout ce qu'il y a de profondément vrai et de radicalement faux dans

cette Note mémorable serait matière à longue méditation. Napoléon

décrète l'_esprit_ de l'histoire; c'est heureux qu'il ne décrète pas

aussi le talent et la capacité de l'historien. Qu'en dirait Tacite? _Il

faut... il faut..._ Ce Tacite aurait été _découragé_ par la police. On

a souvent cité une réponse de Napoléon à Fontanes, quand celui-ci

recommandait un jeune homme de haute promesse, en disant: «C'est un beau

talent dans un si beau nom!»--«Eh! pour Dieu! monsieur de Fontanes,

aurait reparti Napoléon, laissez-nous au moins la république des

lettres!» Je ne sais si le mot a été dit: il a été mainte fois répété,

et avec variantes: ce sont de ces citations commodes. Mais de quel côté

donc (cela fait sourire) _la république des lettres_ était-elle en

danger, je vous prie?]

M. de Fontanes, en vue des générations survenantes, tendait à faire

entrer dans l'Université l'esprit moral, religieux, conservateur, et la

plupart de ses choix furent en ce sens. Il proposa ainsi M. de Bonald

à l'Empereur comme conseiller à vie, et, durant plus d'un an, il eut à

défendre la nomination devant l'Empereur impatient, et presque contre M.

de Bonald lui-même qui ne bougeait de Milhaud. Il eut moins de peine

à faire agréer l'excellent M. Eymery de Saint-Sulpice. Il fit nommer

conseiller encore le Père Ballan, oratorien, son ancien professeur de

rhétorique; M. Desèze, frère du défenseur de Louis XVI, fut recteur

d'académie à Bordeaux. Ces noms en disent assez sur l'esprit des

choix. Ceux de M. de Fontanes n'étaient pas d'ailleurs exclusifs; sa

bienveillance, par instants quasi naïve, les étendait à plaisir, et

lui-même proposa deux fois à la signature de l'Empereur la nomination de

M. Arnault, assez peu reconnaissant: «Ah! c'est vous, vous, Fontanes,

qui me proposez la nomination d'Arnault, fit l'Empereur à la seconde

insistance; allons, à la bonne heure[140]!» Quand M. Frayssinous vit

interdire ses conférences de Saint-Sulpice, et se trouva momentanément

sans ressources, M. de Fontanes, sur la demande d'une personne amie, le

nomma aussitôt inspecteur de l'Académie de Paris. Sa générosité n'eut

pas même l'idée qu'il pût y avoir inconvénient pour lui-même à venir

ainsi en aide à ceux que l'Empereur frappait. La vie de M. de Fontanes

est pleine de ces traits, et cela rachète amplement quelques faiblesses

publiques d'un langage, lequel encore, si l'on veut bien se reporter au

temps, eut toujours ses réserves et sa décence.

[Note 140: M. Arnault, conseiller de l'Université et à la fois

secrétaire du Conseil, fut à même de desservir de très-près le

Grand-Maître et de prêter secours sous main à la résistance de Fourcroy.

Il faut dire pourtant que, dans les Cent-Jours, devenu président du

Conseil, il se conduisit bien et avec égards pour les amis de M. de

Fontanes dans l'Université. Il a parlé de lui, un peu du bout des

lèvres, mais avec convenance, dans ses _Souvenirs d'un Sexagénaire_,

tome I, pages 291-292.]

Un jour, à propos des choix trop religieux et royalistes de M. de

Fontanes dans l'Université, l'Empereur le traita un peu rudement devant

témoins, comme c'était sa tactique, puis il le retint seul et lui dit en

changeant de ton: «Votre tort, c'est d'être trop pressé; vous allez

trop vite; moi, je suis obligé de parler ainsi pour ces régicides qui

m'entourent. Tenez, ce matin, j'ai vu mon architecte; il est venu me

proposer le plan du _Temple de la Gloire_. Est-ce que vous croyez que je

veux faire un _Temple de la Gloire_...? dans Paris?... Non, je veux une

église, et dans cette église il y aura une chapelle expiatoire, et l'on

y déposera les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Mais il

me faut du temps, à cause de ces gens (_il disait un autre mot_) qui

m'entourent.» Je donne les paroles: les prendra-t-on maintenant pour

sincères? La politique de Bonaparte était là: tenir en échec les uns

par les autres. Le dos tourné à Berlier et au côté de la Révolution, il

jetait ceci à l'adresse de Fontanes et des _monarchiens_.

En 1811, dans cet intervalle de paix, il s'occupa beaucoup d'Université.

Un jour, dans un conseil présidé par l'Empereur, Fontanes, en présence

de conseillers d'État qu'il jugeait hostiles, eut une prise avec

Régnault de Saint-Jean-d'Angély, et il s'emporta jusqu'à briser une

écritoire sur la table du conseil. L'Empereur le congédia immédiatement:

il rentra chez lui, se jugeant perdu et songeant déjà à Vincennes. La

soirée se passa en famille dans des transes extrêmes, dont on n'a plus

idée sous les gouvernements constitutionnels. Mais, fort avant dans la

soirée, l'Empereur le fit mander et lui dit en l'accueillant d'un air

tout aimable: «Vous êtes un peu vif, mais vous n'êtes pas un méchant

homme.»--Il se plaisait beaucoup à la conversation de Fontanes, et il

lui avait donné les petites entrées. Trois fois par semaine, le soir,

Fontanes allait causer aux Tuileries. Au retour dans sa famille, quand

il racontait la soirée de tout à l'heure, sa conversation si nette, si

pleine de verve, s'animait encore d'un plus vif éclat[141]. Il ne pouvait

s'empêcher pourtant de trouver, à travers son admiration, que, dans le

potentat de génie, perçait toujours au fond le soldat qui trône, et il

en revenait par comparaison dans son coeur à ses rêves de Louis XIV et

du bon Henri, au souvenir de ces vieux rois qu'il disait formés d'un

sang _généreux et doux_.

[Note 141: L'Empereur, dans ces libres entretiens, aimait fort à

parler littérature, théâtre, et il attaquait volontiers Fontanes sur ces

points. Un jour qu'on vantait Talma dans un rôle: «Qu'en pense Fontanes?

dit l'Empereur; il est pour les anciens, lui!»--«Sire, repartit le

spirituel contradicteur, Alexandre, Annibal et César ont été

remplacés, mais Le Kain ne l'est pas.» Cette sévérité pour Talma est

caractéristique ehez Fontanes, et tient à l'ensemble de ses jugements;

il ne voulait pas qu'on brisât trop le vers tragique, non plus que les

allées des jardins. Il avait vu Le Kain dans sa première jeunesse, et en

avait gardé une impression incomparable. Il convenait pourtant que, dans

l'_Oreste_ et l'_Oedipe_ de Voltaire, Talma était supérieur à Le Kain;

ce qui, de sa part, devenait le suprême aveu. Faut-il ajouter qu'il en

voulait à Talma d'être l'objet de je ne sais quelle, phrase de madame de

Staël, où elle disait qu'il avait dans les yeux l'_apothéose du regard_?

Et puis Talma s'est beaucoup varié sur les dernières années, et a grandi

dans des rôles modernes. M. de Fontanes, qui s'en tenait aux anciens,

s'irritait surtout qu'on en vînt à _causer_ comme de la prose le beau

vers racinien _un peu chanté_.--Souvent, dans ces conversations du soir,

l'Empereur indiquait à Fontanes et développait à plaisir d'étonnants

canevas de tragédies historiques; le poëte en sortait tout rempli.]

Ce que nous tâchons là de saisir et d'exprimer dans son mélange en pur

esprit de vérité, ce que Napoléon tout le premier sentait et rendait si

parfaitement lorsqu'il écrivait de Fontanes à M. de Bassano: «Il veut

de la royauté, mais pas la nôtre: il aime Louis XIV et ne fait que

consentir à nous,» la suite des vers qu'on possède aujourd'hui le dit et

l'achève mieux que nous ne pourrions. Car le haut dignitaire de l'Empire

ne cessa jamais d'être poëte, et comme ce berger à la cour, que la fable

a chanté, et à qui il se compare, il eut toujours sa musette cachée pour

confidente. Eh bien! qu'on lise, qu'on se laisse faire! l'explication,

l'excuse naturelle naîtra. Dans ses vers, si les griefs exprimés contre

Bonaparte restèrent secrets, les éloges, prodigués tout à côté, ne

devinrent pas publics. S'il se garda bien de divulguer l'_Ode au Duc

d'Enghien_, il s'abstint aussi de publier l'_Ode sur les Embellissements

de Paris_. C'est une consolation pour ceux qui jugent les éloges de ses

discours exagérés, de les retrouver dans ses poésies, où ils ont certes

deux caractères parfaitement nobles, la conviction et le secret.

Fontanes, sous son manteau d'orateur impérial, n'était pas une nature

de courtisan et de flatteur, comme on l'a tant cru et dit. Un jour,

l'Empereur lui demandait de lui réciter des vers, il désirait la pièce

sur _les Embellissements de Paris_ dont il avait entendu parler:

Fontanes lui récita des vers de _la Grèce sauvée_ qui étaient plutôt

républicains.--Un affidé de l'Empereur vint un jour et lui dit: «Vous

ne publiez rien depuis longtemps, publiez donc des vers, des vers où il

soit question de l'Empereur: il vous en saurait gré, il vous enverrait

100,000 francs, je gage!» Ces sortes de gratifications étaient d'usage

sous l'Empire, et elles ne venaient jamais hors de propos à cause

des frais énormes de représentation qui absorbaient les plus gros

appointements. Fontanes raconta l'insinuation à une personne amie, qui

lui dit: «Vous pourriez publier les vers sur _les Embellissements

de Paris_; ils sont faits, et l'éloge porte juste.»--«Oh! je m'en

garderais bien, s'écria-t-il en se frottant les mains comme un enfant;

ils seraient trop heureux dans les journaux de pouvoir tomber sur le

Grand-Maître en une occasion qui leur serait permise!»--Il ne publia

donc pas _les Embellissements de Paris_, mais il fit imprimer les

Stances _à M. de Chateaubriand_, lequel était peu en agréable odeur[142].

[Note 142: Lors du fameux discours de réception que M. de

Chateaubriand ne put prononcer à l'Académie, la contenance de Fontanes

fut d'un ami ferme et fidèle. On peut lire, au tome II du _Mémorial de

Sainte-Hélène_, la scène dont il fut l'objet à cette occasion, car

c'est de lui qu'il s'agit, bien qu'on ne le nomme pas. Dans la suite du

_Mémorial_, l'auteur a jugé à propos d'en venir à l'injure; mais, comme

preuve, il ne trouve à citer qu'un trait généreux. Esménard, qui avait

eu, disait-on, de graves torts envers Fontanes, visait à l'Académie. Un

académicien ami court chez celui qu'on croyait offensé pour s'assurer du

fait, déclarant qu'en ce cas Esménard n'aurait pas sa voix: «Tout ce que

je puis vous dire, c'est que je lui donne la mienne,» répondit Fontanes.

Il a plu à l'auteur du _Mémorial_ de voir là-dedans une preuve de

servilité: «_On peut juger de cet homme_, dit-il, _par le fait suivant_.

«A la bonne heure!--Pour compléter cet ensemble des relations de

Fontanes avec l'Empereur, il y aurait encore à relever les divers

traits honorables que M. le chevalier Artaud a consignés avec un zèle

d'admirateur et d'ami dans son _Histoire de Pie VII_, les courageux et

persévérants conseils qui poussaient à restaurer civilement la religion,

et à honorer ses ministres devant les peuples; ce mot a échappé à

Napoléon dans l'affaire du Sacre: «Il n'y a que vous ici qui ayez le

sens commun.» Oserons-nous croire pourtant avec M. Artaud (tome II, page

391) que l'ode sur _l'Enlèvement du Pape_ ait été lue à l'Empereur? Il

ne faut exagérer dans aucun sens.]

Au milieu des affaires et de tant de soins, Fontanes pensait toujours

aux vers; la paresse chez lui, en partie réelle, était aussi, en partie,

une réponse commode et un prétexte: il travaillait là-dessous. A

diverses reprises, avant ses grandeurs, il avait songé à recueillir et

à publier ses oeuvres éparses; il s'en était occupé en 89, en 96, et de

nouveau en 1800. Les volumes même ont été vus alors tout imprimés entre

ses mains; mais un scrupule le saisit: il les retint, puis les fit

détruire. Si ce fut par pressentiment de sa fortune politique, bien lui

en prit. Il n'eût peut-être jamais été Grand-Maître, s'il eût paru poëte

autant qu'il l'était. Son beau nom littéraire le servit mieux, sans trop

de pièces à l'appui.

Son poëme de _la Grèce sauvée_, qu'il avait poussé si vivement durant

les années de la proscription, ne lui tenait pas moins à coeur dans les

embarras de sa vie nouvelle. Forcé de renoncer à une gloire poétique

plus prochaine par des publications courantes, il se rejetait en

imagination vers la grande gloire, vers la haute palme des Virgile

et des Homère, et y fondait son recours. Il parlait sans cesse,

dans l'intimité, de ce poëme qu'il avait fait, presque fait,

disait-il;--qu'il faisait toujours! Il en hasardait parfois des

fragments à l'Institut. Il en expliquait à ses amis le plan, par malheur

trop peu fixé dans leur mémoire. Une fois, après avoir passé six

semaines presque sans interruption à Courbevoie, il écrivit à une

personne amie d'y venir, si elle avait un moment: celle-ci accourut.

Fontanes lui lut un chant tout entier terminé. Comme c'était au matin

et qu'il n'était ni coiffé ni poudré, sa tête parut plus dépouillée de

cheveux, et on le lui dit: «Oh! répondit Fontanes, j'en ai encore perdu

depuis quinze jours; quand je travaille, _ma tête fume!_» Contraste à

relever entre ce feu poétique ardent et ce que de loin on s'est

figuré de la veine pure et un peu froide de Fontanes!--Fontanes avait

l'imagination vive, ardente, _primesautière_, sous son talent

poétique élégant, comme, sous son habileté d'orateur et sa dignité

de représentation, il avait une inexpérience d'enfant en beaucoup de

choses, une vraie bonhomie et candeur et mène brusquerie de caractère,

le contraire du compassé, comme encore il avait de l'épicurien tout à

côté de son respect religieux et de son affection chrétienne; il était

plein de ces contrastes, le tout formant quelque chose de naïf et de

bien sincère.

En composant il n'écrivait jamais; il attendait que l'oeuvre poétique

fût achevée et parachevée dans sa tête, et encore il la retenait ainsi

en perfection sans la confier au papier. Ses brouillons, quand il s'y

décidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus

souvent qu'une dictée faite par lui à des amis, et sur leur instante

prière; plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais été écrits de sa main.

Je ne connaissais Fontanes que d'après les quelques vers d'ordinaire

reproduits, et je me rappelle encore mon impression étonnée lorsque

j'entendis, pour la première fois, ses odes inédites et d'éloquentes

tirades de _la Grèce sauvée_, récitées de mémoire, après des années, par

une bouche amie et admiratrice, comme par un rhapsode passionné. Cette

dernière tentative des épopées classiques élégantes et polies m'arrivait

oralement et toute vive, un peu comme s'il se fût agi, avant Pisistrate,

d'un antique chant d'Homère.

On s'explique pourtant ainsi comment il a dû se perdre bien des portions

de _la Grèce sauvée_. Et puis, dans son imagination volontiers riante et

prompte, Fontanes se figurait peut-être en avoir achevé plus de chants

qu'il n'en tenait en effet. La manière de travailler, dans l'école

classique, ressemblait assez, il faut le dire, à la toile de Pénélope:

on défaisait, on refaisait sans cesse; on s'attardait, on s'oubliait aux

_variantes_, au lieu de pousser en avant. On a réparé cela depuis: les

immenses poèmes humanitaires gagnent aujourd'hui de vitesse les simples

odes d'autrefois. Quoique les idées sur l'épopée proprement dite et

régulière aient fort mûri dans ces derniers temps, et quoique le

résultat le plus net de tant de dissertations et d'études soit

apparemment qu'il n'en faut plus faire, on a fort à regretter que

Fontanes n'ait pas donné son dernier mot dans ce genre épique virgilien.

Les beautés mâles et chastes qui marquent son second chant sur Sparte

et Léonidas, les beautés mythologiques, mystiques et magnifiquement

religieuses du huitième chant, sur l'initiation de Thémistocle aux fêtes

d'Éleusis, se seraient reproduites et variées en plus d'un endroit.

Mais, telle qu'elle est, cette époque inachevée renouvelle le sort et

le naufrage de tant d'autres. Elle est allée rejoindre, dans les limbes

littéraires, les poèmes persiques de Simonide de Céos, de Choerilus de

Samos [143]. De longue main, Eschyle, dans ses Perses, y a pourvu: c'est

lui qui a fait là, une fois pour toutes, l'épopée de Salamine.

[Note 143: Ce Choerilus de Samos disait, au début de son poème sur les

guerres persiques, se plaignant dès lors de venir trop tard:

O fortunatus quicumque erat illo tempore peritus caotare Musarum

famulus, cum intousum erat adhuc pratum!

Ce contemporain de la guerre du Péloponnèse pensait déjà comme La

Bruyère à la première ligne de ses Caractères; il sentait tout le poids

d'un grand siècle, de plusieurs grands siècles, comme Fontanes. Il y a

longtemps que la roue tourne et que le cercle toujours recommence.]

Properce, s'adressant en son temps au poëte Ponticus, qui faisait une

Thébaide et visait au laurier d'Homère, lui disait (liv. I, élég. vii):

Cum tibi Cadmeae dicuntur, Pontice, Thebae

Armaque fraternae tristia militiae

Atque, ita sim felix, primo contendis Homero,

Sint modo fata tuis mollia carminibus....;

ce que je traduis ainsi: «O Ponticus! qui seras, j'en réponds, un autre

Homère, _pour peu que les destins te laissent achever tes grands vers!_»

Et Properce oppose, non sans malice, ses modestes élégies qui prennent

les devants pour plus de sûreté, et gagnent les coeurs.

Par bonheur, ici, Fontanes est à la fois le Properce et le Ponticus.

Bien qu'on n'ait pas retrouvé les quatre livres d'odes dont il parlait

à un ami un an avant sa mort, il en a laissé une suffisante quantité de

belles, de sévères, et surtout de charmantes. Il peut se consoler par

ses petits vers, comme Properce, de l'épopée qu'il n'a pas plus

achevée que Ponticus. Quatre ou cinq des sonnets de Pétrarque me font

parfaitement oublier s'il a terminé ou non son _Afrique_.

Un jour donc que, sur sa terrasse de Courbevoie, Fontanes avait tenté

vainement de se remettre au grand poëme, il se rabat à la muse d'Horace;

et, comme il n'est pas plus heureux cette seconde fois que la première,

il se plaint doucement à un pêcheur qu'il voit revenir de sa poche, les

mains vides aussi:

Pêcheur, qui des flots de la Seine

Vers Neuilly remontes le cours,

A ta poursuite toujours vaine

Les poissons échappent toujours.

Tu maudis l'espoir infidèle

Qui sur le fleuve t'a conduit,

Et l'infatigable nacelle

Qui t'y promène jour et nuit.

Des deux pêcheurs de Théocrite

Ton sommeil t'offrit le trésor;

Hélas! désabusé trop vite,

Tu vois s'enfuir le songe d'or.

Ici, rêvant sur ma terrasse,

Je n'ai pas un sort plus heureux:

J'invoque la muse d'Horace,

La muse est rebelle à mes voeux.

Jouet de son humeur bizarre,

Je dois compatir à tes maux;

Tiens, que ce faible don répare

Le prix qu'attendaient tes travaux.

La nuit vient: vers le toit champêtre

D'un front gai reprends ton chemin,

Dors content: tes filets peut-être

Sous leur poids fléchiront demain.

Demain peut-être, en cet asile,

Au chant de l'oiseau matinal,

Mon vers coulera plus facile

Que les flots purs de ce canal.

Ainsi, au moment où il dit que la muse d'Horace le fuit, il la ressaisit

et la fixe dans l'ode la plus gracieuse. Il dit qu'il ne prend rien, et

la manière dont il le dit devient à l'instant cette fine perle qu'il a

l'air de ne plus chercher. De même, dans une autre petite ode exquise,

lorsqu'au lieu de se plaindre, cette fois, de son rien-faire, il s'en

console en le savourant:

Au bout de mon humble domaine,

Six tilleuls au front arrondi,

Dominant le cours de la Seine,

Balancent une ombre incertaine

Qui me cache aux feux du midi.

Sans affaire et sans esclavage,

Souvent j'y goûte un doux repos;

Désoccupé comme un sauvage

Qu'amuse auprès d'an beau rivage

Le flot qui suit toujours les flots.

Ici, la rêveuse Paresse

S'assied les yeux demi-fermés,

Et, sous sa main qui me caresse,

Une langueur enchanteresse

Tient mes sens vaincus et charmés.

Des feuillets d'Ovide et d'Horace

Flottent épars sur ses genoux;

Je lis, je dors, tout soin s'efface,

Je ne fais rien, et le jour passe;

Cet emploi du jour est si doux!

Tandis que d'une paix profonde

Je goûte ainsi la volupté,

Des rimeurs dont le siècle abonde

La muse toujours plus féconde

Insulte a ma stérilité.

Je perds mon temps s'il faut les croire,

Eux seuls du siècle sont l'honneur,

J'y consens: qu'ils gardent leur gloire;

Je perds bien peu pour ma mémoire,

Je gagne tout pour mon bonheur.

Mais ne peut-on pas lui dire comme à Titus: Il n'est pas perdu, ô Poëte,

le jour où tu as dit si bien que tu le perdais!

Dans l'ode _au Pêcheur_, un trait touchant et délicat sur lequel je

reviens, c'est le _faible don_ que le poëte déçu donne à son pauvre

semblable, plus déçu que lui: cette obole doit leur porter bonheur à

tous deux. Cet accent du coeur dénote dans le poëte ce qui était dans

tout l'homme chez Fontanes, une inépuisable humanité, une facilité

plutôt extrême. Jamais il ne laissa une lettre de pauvre solliciteur

sans y répondre; et il n'y répondait pas seulement par un faible don,

comme on fait trop souvent en se croyant quitte: il y répondait de

sa main avec une délicatesse, un raffinement de bonté: _haud

ignara mali_.--On aime, dans un poëte virgilien, à entremêler ces

considérations au talent, à les en croire voisines.

Les petites pièces délicieuses, à la façon d'Horace, nous semblent le

plus précieux, le plus sûr de l'héritage poétique de Fontanes. Elles

sont la plupart datées de Courbevoie, son Tibur: moins en faveur (somme

toute et malgré le pardon de Fontainebleau) depuis 1809[144], plus libre

par conséquent de ses heures, il y courait souvent et y faisait des

séjours de plus en plus goûtés. Les Stances _à une jeune Anglaise_, qui

se rapportaient à un bien ancien souvenir, ne lui sont peut-être venues

que là, dans cette veine heureuse. Pureté, sentiment, discrétion, tout

en fait un petit chef-d'oeuvre, à qui il ne manque que de nous être

arrivé par l'antiquité. C'est comme une figure grecque, à lignes

extrêmement simples, une virginale esquisse de la Vénusté ou de la

Pudeur, à peine tracée dans l'agate par la main de Pyrgotèle. IL en

faut dire autant de l'ode: _Où vas-tu, jeune Beauté_? Tout y est d'un

Anacréon chaste, sobre et attendri. Fontanes aimait à la réciter aux

nouvelles mariées, lorsqu'elles se hasardaient à lui demander des vers:

[Note 144: La défaveur cessant, il resta un refroidissement au moins

politique, et ce lut un arrêt définitif de fortune.]

Où vas-tu, jeune Beauté?

Bientôt Vesper va descendre;

Dans cet asile écarté

La nuit pourra te surprendre;

Du haut d'un tertre lointain,

J'ai vu ton pied clandestin

Se glisser sous la bruyère:

Souvent ton oeil incertain

Se détournait en arrière.

Mais ton pas s'est ralenti,

Il s'arrête, et lu chancelles;

Un bruit sourd a retenti.

Tu sens des craintes nouvelles:

Est-ce un faon qui te fait peur?

Est-ce la voix de ta soeur

Qui t'appelle à la veillée?

Est-ce un Faune ravisseur

Qui soulève la fouillée?

Dieux! un jeune homme paraît,

Dans ces bois il suit la route,

T'appelant d'un doigt discret

Au plus épais de leur voûte:

Il s'approche, et tu souris;

Diane sous ces abris

Dérobe son front modeste:

Un doux baiser t'est surpris,

Les bois m'ont caché le reste.

Pan, et la Terre, et Sylvain,

En ont pu voir davantage;

Jamais ne s'égare en vain

Une nymphe de ton âge.

Les Zéphyrs ont murmuré,

Philomèle a soupiré

Sa chanson mélodieuse;

Le ciel est plus azuré,

Vénus est plus radieuse.

Nymphe aimable, ah! ne crains pas

Que mon indiscrète lyre

Ose flétrir tes appas

En publiant ton délire;

J'aimai: j'excuse l'amour.

Pars sans bruit: qu'à ton retour

Nul écho ne te décèle,

Et que jusqu'au dernier jour

Ton amant te soit fidèle!

Si, perfide à ses serments,

Hélas! il devient volage,

Du coeur je sais les tourments,

Et ma lyre les soulage;

Je chanterai dans ces lieux:

Des pleurs mouilleront tes yeux

Au souvenir du parjure,

Mais ces pleurs délicieux

D'amour calment la blessure.

Dans cette adorable pièce, comme le rhythme sert bien l'intention, et

tout à la fois exprime le malin, le tendre et le mélancolique! Comme

cette strophe de neuf vers déjoue à temps et dérobe vers la fin la

majesté de la strophe de dix, et la piquant, l'excitant d'une rime

redoublée, la tourne soudain et l'incline d'une chute aimable à

la grâce! Fontanes sentait tout le prix du rhythme; il le variait

curieusement, il l'inventait. Dans la touchante pièce intitulée _Mon

Anniversaire_[145], il fait une strophe exprès conforme à la marche

attristée, résignée et finalement tombante de sa pensée. Il aimait à

employer ce rhythme de cinq vers de dix syllabes, depuis si cher à

Lamartine, et qui n'avait qu'à peine été traité encore, soit au XVIIe

siècle[146], soit même au XVIe. Sur les rimes, il a les idées les plus

justes; il en aime la richesse, mais sans recherche opiniâtre: «Une

affectation continue de rimes trop fortes et trop marquées donnerait,

pense-t-il[147], une pesante uniformité à la chute de tous les vers.»

On dirait qu'il entend de loin venir cette strophe magnifique et

formidable, trop pareille au guerrier du Moyen Age qui marche tout armé

et en qui tout sonne. En garde contre le relâchement de Voltaire, il

est, lui, pour l'excellent goût de Racine et de Boileau, _qui font

naître une harmonie variée d'un adroit mélange de rimes, tantôt riches

et tantôt exactes_. André Chénier sur ce point ne pratique pas mieux.

[Note 145: L'idée en est prise d'une épigramme d'Archias de Mitylène,

mais combien embellie!]

[Note 146: Je trouve, au XVIIe siècle, une pièce de vers dans ce

rhythme, par un abbé de Villiers, _Stances sur la Vieillesse_ (et tout à

fait séniles), qu'on lit au tome II de la _Continuation des Mémoires de

Sallengre_.]

[Note 147: Notes de l'_Essai sur l'Homme_.]

A Courbevoie, dans un petit cabinet au fond du grand, il y avait le

boudoir du poëte, le _lectulus_ des anciens: tout y était simple et

brillant (_simplex munditiis_). Les murs se décoraient d'un lambris en

bois des îles, espèce de luxe alors dans sa nouveauté. Une glace _sans

tain_ faisait porte au grand cabinet; la fenêtre donnait sur les

jardins, et la vue libre allait à l'horizon saisir les flèches élancées

de l'abbaye de Saint-Denis. En face d'un canapé, seul meuble du gracieux

réduit, se trouvait un buste de Vénus: elle était là, l'antique et jeune

déesse, pour sourire au nonchalant lecteur quand il posait son Horace au

_Donec gratus eram_, quand il reprenait son Platon entr'ouvert à quelque

page du _Banquet_. Or, une fois par semaine, le dimanche, M. de Fontanes

avait à dîner l'Université, recteurs, conseillers, professeurs, et il

faisait admirer sa vue, il ouvrait sans façon le pudique boudoir. Mais

le buste de Vénus! et dans le cabinet d'un Grand-Maître! Quelques-uns,

vieux ou jeunes, encore jansénistes ou déjà doctrinaires, se

scandalisèrent tout bas, et on le lui redit. De là sa petite ode

enchantée:

Loin de nous, Censeur hypocrite

Qui blâmes nos ris ingénus!

En vain le scrupule s'irrite,

Dans ma retraite favorite,

J'ai mis le buste de Vénus.

Je sais trop bien que la volage

M'a sans retour abandonné;

Il ne sied d'aimer qu'au bel âge;

Au triste honneur de vivre en sage

Mes cheveux blancs m'ont condamné.

Je vieillis; mais est-on blâmable

D'égayer la fuite des ans?

Vénus, sans loi rien n'est aimable;

Viens de ta grâce inexprimable

Embellir même le bon sens.

L'Illusion enchanteresse

M'égare encor dans tes bosquets;

Pourquoi rougir de mon ivresse?

Jadis les Sages de la Grèce

T'ont fait asseoir à leurs banquets.

Aux graves modes de ma lyre

Mêle des tons moins sérieux;

Phébus chante, et le Ciel admire;

Mais, si tu daignes lui sourire,

Il s'attendrit et chante mieux.

Inspire-moi ces vers qu'on aime,

Qui, tels que toi, plaisent toujours;

Répands-y le charme suprême

Et des plaisirs, et des maux même,

Que je t'ai dus dans mes beaux jours.

Ainsi, quand d'une fleur nouvelle,

Vers le soir, l'éclat s'est flétri,

Les airs parfumés autour d'elle

Indiquent la place fidèle

Où le matin elle a fleuri.

Nous saisissons sur le fait la contradiction naïve chez Fontanes: le

lendemain de cette ode toute grecque, il retrouvait les tons chrétiens

les plus sérieux, les mieux sentis, en déplorant avec M. de Bonald _la

Société sans Religion_[148]. Je l'ai dit, l'épicurien dans le poëte était

tout à côté du chrétien, et cela si naturellement, si bonnement! il y a

en lui du La Fontaine. Ce cabinet favori nous représente bien sa double

vue d'imagination: tout près le buste de Vénus, là-bas les clochers de

Saint-Denis!

[Note 148: Cette belle ode, dans l'intention du poëte, devait être, en

effet, dédiée à l'illustre penseur.]

Ce parfum de simplicité grecque, cet extrait de grâce, antique, qu'on

respire dans quelques petites odes de Fontanes, le rapproche-t-il

d'André Chénier? Ce dernier a, certes, plus de puissance et de hardiesse

que Fontanes, plus de nouveauté dans son retour vers l'antique; il sait

mieux la Grèce, et il la pratique plus avant dans ses vallons retirés

ou sur ses sauvages sommets. Mais André Chénier, en sa fréquentation

méditée, et jusqu'en sa plus libre et sa plus charmante allure, a du

studieux à la fois et de l'étrange; il sait ce qu'il fait, et il

le veut; son effort d'artiste se marque même dans son triomphe. Au

contraire, dans le petit nombre de pièces par lesquelles il rappelle

l'idée de la beauté grecque (les stances _à une jeune Anglaise_, l'ode

_à une jeune Beauté, au Buste de Vénus, au Pécheur_), Fontanes n'a pas

trace d'effort ni de ressouvenir; il a, comme dans la Grèce du meilleur

temps, l'extrême simplicité de la ligne, l'oubli du tour, quelque chose

d'exquis et en même temps d'infiniment léger dans le parfum. Par ces

cinq ou six petites fleurs, il est attique comme sous Xénophon, et pas

du tout d'Alexandrie. Si, dans la comparaison avec Chénier à l'endroit

de la Grèce, Fontanes n'a que cet avantage, on en remarquera du moins la

rare qualité. Il y a pourtant des endroits où il s'essaye directement,

lui aussi, à l'imitation de la forme antique: il y réussit dans l'ode

_au jeune Pâtre_, et dans quelques autres. Mais les habitudes du style

poétique du XVIIIe et même du XVIIe siècle, familières à Fontanes, vont

mal avec cette tournure hardie, avec ce relief heureux et rajeunissant,

ici nécessaire, qu'André Chénier possède si bien et qu'atteignit même

Ronsard.

Malgré tout, je veux citer comme un bel échantillon du succès de

Fontanes dans cette inspiration directe et imprévue de l'antique à

travers le plein goût de XVIIIe siècle, la fin d'une ode _contre

l'Inconstance_, qu'une convenance rigoureuse a fait retrancher à sa

place dans la série des oeuvres: Cette petite pièce est de 89. Le

poëte se suppose dans la situation de Jupiter, qui, après maint volage

égarement, revient toujours à Junon. En citant, je me place donc avec

lui au pied de l'Ida, et le plus que je puis sous le nuage d'Homère:

Que l'homme est faible et volage!

Je promets d'être constant,

Et du noeud qui me rengage

Je m'échappe au même instant!

Insensé, rougis de honte!

Quels faux plaisirs t'ont flatté!

Les jeux impurs d'Amathonte

Ne sont pas la Volupté.

Cette Nymphe demi-nue

En secret reçut le jour

De la Pudeur ingénue

Qu'un soir atteignit l'Amour...

Ce n'est point une Ménade

Qui va, l'oeil étincelant,

Des Faunes en embuscade

Braver l'essaim pétulant.

C'est la vierge aimable et pure

Qui, loin du jour ennemi,

Laisse échapper sa ceinture

Et ne cède qu'à demi.

Si quelquefois on l'offense,

On la calme sans effort,

Et sa facile indulgence

Fait toujours grâce au remord...

Tu sais qu'un jour l'Immortelle

Qu'Amour même seconda

Vers son époux infidèle

Descendit au mont Ida.

Jupiter la voit à peine,

Que les désirs renaissants,

Comme une flamme soudaine,

Ont couru dans tous ses sens:

«Non, dit-il, jamais Europe,

Lo, Léda, Sémélé,

Cérès, Latone, Antiope,

D'un tel feu ne m'ont brûlé!

«Viens...» Il se tait, elle hésite,

Il la presse avec ardeur;

Au Dieu qui la sollicite

Elle oppose la pudeur.

Un nuage l'environne

Et la cache à tous les yeux:

De fleurs l'Ida se couronne,

Junon cède au Roi des Dieux!

Leurs caresses s'entendirent,

L'écho ne fut pas discret,

Tous les antres les redirent

Aux Nymphes de la forêt.

Soudain, pleurant leur outrage,

Elles vont, d'un air confus,

S'ensevelir sous l'ombrage

De leurs bois les plus touffus.

La galanterie spirituelle et vive de Parny, et sa mythologie de Cythère,

n'avaient guère accoutumé la muse légère du XVIIIe siècle à cette

plénitude de ton, à cette richesse d'accent. Au sein d'un Zéphyr qui

semblait sortir d'une toile de Watteau, on sent tout d'un coup une

bouffée d'Homère:

De fleurs l'Ida se couronne,

Junon cède au Roi des Dieux!

Fontanes avait aussi ses retours d'Hésiode: il vient de peindre la

_Vénus-Junon_; il n'a pas moins rendu, dans un sentiment bien richement

antique, la _Vénus-Cérès_, si l'on peut ainsi la nommer; c'est au

huitième chant de la _Grèce sauvée_:

Salut, Cérès, salut! tu nous donnas des lois;

Nos arts sont tes bienfaits: ton céleste génie

Arracha nos aïeux au gland de Chaonie;

Et la Religion, fille des immortels,

Autour de ta charrue éleva ses autels.

Par toi changea l'aspect de la nature entière.

On dit que Jasion, tout couvert de poussière,

Premier des laboureurs, avec loi fut heureux:

La hauteur des épis vous déroba tous deux;

Et Plutus, qui se plaît dans les cités superbes,

Naquit de vos amours sur un trône de gerbes.

Ce sont là de ces beautés primitives, abondantes, dignes d'Ascrée,

comme Lucrèce les retrouvait dans ses plus beaux vers: l'image demi-nue

conserve chasteté et grandeur.

Vers 1812, Fontanes vieillissant, et enfin résigné à vieillir, eut dans

le talent un retour de séve verdissante et comme une seconde jeunesse:

Ce vent qui sur nos âmes passe

Souffle à l'aurore, ou souffle tard.

Ces années du déclin de la vie lui furent des saisons de progrès

poétique et de fertilité dans la production: signe certain d'une nature

qui est forte à sa manière. Qu'on lise son ode sur _la Vieillesse_: il

y a exprimé le sentiment d'une calme et fructueuse abondance dans une

strophe toute pleine et comme toute savoureuse de cette douce maturité:

Le temps, mieux que la science,

Nous instruit par ses leçons;

Aux champs de l'expérience

J'ai fait de riches moissons;

Comme une plante tardive,

Le bonheur ne se cultive

Qu'en la saison du bon sens:

Et, sous une main discrète,

Il croîtra dans la retraite

Que j'ornai pour mes vieux ans.

S'il n'a pas plus laissé, il en faut moins accuser sa facilité, au fond,

qui était grande, que sa _main_ trop _discrète_ et sa vue des choses

volontiers découragée. Ce qui met M. de Fontanes au-dessus et à part de

cette époque littéraire de l'Empire, c'est moins la puissance que la

qualité de son talent, surtout la qualité de son goût, de son esprit;

et par là il était plus aisément retenu, dégoûté, qu'excité. On le voit

exprimer en maint endroit le peu de cas qu'il faisait de la littérature

qui l'environnait. Sous Napoléon, il regrette qu'il n'y ait eu que des

Chérile comme sous Alexandre; sous les descendants de Henri IV, il

regrette qu'il n'y ait plus, de Malherbe: cette plainte lui échappe une

dernière fois dans sa dernière ode. Dans celle qu'il a expressément

lancée contre la littérature de 1812, il ne trouve rien de mieux pour

lui que d'être un Silius, c'est-à-dire un adorateur respectueux, et à

distance, du culte virgilien et racinien qui se perd. Les soi-disant

classiques et vengeurs du grand Siècle le suffoquent; Geoffroy, dans ses

injures contre Voltaire et sa grossièreté foncière de cuistre, ne lui

paraît, avec raison, qu'un violateur de plus. Cette idée de décadence,

si habituelle et si essentielle chez lui, honore plus son goût qu'elle

ne condamne sa sagacité; et si elle ne le rapproche pas précisément de

la littérature qui a suivi, elle le sépare, avec distinction de celle

d'alors, dans laquelle il n'excepté hautement que le chantre de

Cymodocée.

Je ne puis m'empêcher, en cherchant dans notre histoire littéraire

quelque rôle analogue au sien, de nommer d'abord le cardinal Du Perron.

En effet, Du Perron aussi, poète d'une école finissante (de celle de Des

Portes), eut le mérite et la générosité d'apprécier le chef naissant

d'une école nouvelle, et, le premier, il introduisit Malherbe près de

Henri IV. Bayle a appelé Du Perron le procureur-général du Parnasse de

son temps, comme qui dirait aujourd'hui le maître des cérémonies de

la littérature. Fontanes, dont on a dit quelque chose de pareil, lui

ressemblait par son vif amour pour ce qu'on appelait encore tes Lettres,

par sa bienveillance active qui le faisait promoteur des jeunes talents.

C'est ainsi qu'il distingua avec bonheur et produisit la précocité

brillante de M. Villemain. M. Guizot lui-même, qui commençait gravement

à percer, lui dut sa première chaire [149]. Du Perron, comme Fontanes,

était en son temps un oracle souvent cité, un poëte rare et plus

regretté que lu; après avoir brillé par des essais trop épars, lui aussi

il parut à un certain moment quitter la poésie pour les hautes dignités

et la représentation officielle du goût à la cour. Il est vrai que

Fontanes, Grand-Maître, n'écrivit pas de gros traités sur l'Eucharistie,

et qu'il lui manque, pour plus de rapport avec Du Perron, d'avoir été

cardinal comme l'abbé Maury. Celui-ci même semble s'être véritablement

chargé de certains contrastes beaucoup moins dignes de ressemblance.

Pourtant il y a cela encore entre l'hôte de Bagnolet et celui de

Courbevoie, que la légèreté profane et connue de quelques-uns de leurs

vers ne nuisit point à la chaleur de leurs manifestations chrétiennes

et catholiques. Le cardinal Du Perron avait, dans sa jeunesse, écrit de

tendres vers, tels que ceux-ci, à une infidèle:

M'appeler son triomphe et sa gloire mortelle,

Et tant d'autres doux noms choisis pour m'obliger,

Indignes de sortir d'un courage [150] fidèle,

Où, si soudain après, l'oubli s'est vu loger!

Tu ne me verras plus baigner mon oeil de larmes

Pour avoir éprouvé le feu de tes regards;

Le temps contre tes traits me donnera des armes,

Et l'absence et l'oubli reboucheront les dards.

Adieu, fertile esprit, source de mes complaintes,

Adieu, charmes coulants dont j'étois enchanté:

Contre le doux venin de ces caresses feintes

Le souverain remède est l'incrédulité.

[Note 149: C'est ainsi encore qu'il poussa très-vivement, par un

article au Journal de l'Empire (8 janvier 1806), et par ses éloges en

tout lieu, au succès du début tout à fait distingué de M. Molé.]

[Note 150: Courage, coeur.]

Et le théologien vieilli, en les relisant avec pleurs, regrettait aussi,

je le crains, la Déesse aux douces amertumes:

. . . . . Non est Dea nescia nostri

Quae dulcem curis miscet amaritiem;

ce qui revient à l'ode de Fontanes:

Répands-y le charme suprême

Et des plaisirs, et des maux même,

Que je t'ai dus dans mes beaux jours.

Mais c'est bien assez pousser ce parallèle pour ceux qui ont un peu

oublié Du Perron. Pour ceux qui s'en souviendraient trop, ne fermons

pas sans rompre. Le Courbevoie de Fontanes se décorait de décence,

s'ennoblissait par un certain air de voisinage avec le séjour de Rollin,

par un certain culte purifiant des hôtes de Bâville, de Vignai et de

Fresne.

Plus loin encore que Du Perron, et à l'extrémité de notre horizon

littéraire, je ne fais qu'indiquer comme analogue de Fontanes pour cette

manière de rôle intermédiaire, Mellin de Saint-Gelais, élégant et sobre

poète, armé de goût, qui, le dernier de l'école de Marot, sut se faire

respecter de celle de Ronsard, et se maintint dans un fort grand état de

considération à la cour de Henri II.

M. Villemain, d'abord disciple de M. de Fontanes dans la critique qu'il

devait bientôt rajeunir et renouveler, l'allait visiter quelquefois dans

ces années 1812 et 1813. La chute désormais trop évidente de l'Empire,

l'incertitude de ce qui suivrait, redoublaient dans l'âme de M. de

Fontanes les tristesses et les rêveries du déclin:

Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.

Sous le lent nuage sombre, l'entretien délicat et vif n'était que plus

doux. M. de Fontanes avait souvent passé sa journée à relire quelque

beau passage de Lucrèce et de Virgile; à noter sur les pages blanches

intercalées dans chacun de ses volumes favoris quelques réflexions

plutôt morales que philologiques, quelques essais de traduction fidèle:

«J'ai travaillé ce matin, disait-il; ces vers de Virgile, vous savez:

Et varios ponit foetus autumnus, et alte Milis in apricis coquitur

vindemia saxis;

«ces vers-là ne me plaisent pas dans Delille: _les côtes vineuses, les

grappes paresseuses_; voici qui est mieux, je crois:

Et des derniers soleils la chaleur affaiblie Sur les coteaux voisins

cuit la grappe amollie.»

Il cherchait par ces sons en i (cuit la grappe amollie) à rendre l'effet

mûrissant des désinences en is du latin. Sa matinée s'était passée de la

sorte sur cette douce note virgilienne, dans cet épicuréisme du goût. Ou

bien, la serpe en main, soignant ses arbustes et ses fleurs, il avait

peut-être redit, refait en vingt façons ces deux vers de sa _Maison

rustique_:

L'enclos où la serpette arrondit le pommier,

Où la treille en grimpant rit aux yeux du fermier;

et ce dernier vers enfin, avec ses r si bien redoublés et rapprochés,

lui avait, à son gré, paru sourire.

Ou encore, dans ce verger baigné de la Seine, au bruit de la vague

expirante, il avait exprimé amoureusement, comme d'un seul soupir, la

muse de l'antique idylle, Enflant près de l'Alphée une flûte docile; et

ce doux souffle divinement trouvé lui avait empli l'âme et l'oreille

presque tout un jour, comme tel vers du Lutrin à Boileau [151].

[Note 151: On peut dire de ces vers, comme de tant de vers bien

frappés de Boileau, ce que Fontanes a dit lui-même quelque part dans son

_Commentaire_ (imprimé) sur J.-B. Rousseau: «Il n'y a pas là ce qu'on

«appelle proprement _harmonie imitative_; mais il existe un rapport

très-sensible entre le choix des expressions et le caractère de

l'image.» On confond un peu tout cela maintenant.]

Insensiblement on parlait des choses publiques. M. Villemain avait été

chargé d'un Éloge de Duroc qui devait le produire près de l'Empereur. Il

s'y trouvait un portrait de l'aide de camp, piquant, rapide, brillamment

enlevé; l'autre jour le délicieux causeur, avec une pointe de raillerie,

nous le récitait encore; rien que ce portrait-là portait avec lui toute

une fortune sous l'Empire; mais y avait-il encore un Empire? Et si M.

Villemain, qui déjà, dans sa curiosité éveillée, lisait Pitt, Fox,

venait à en parler, et se rejetait à l'espoir d'un gouvernement libre

et débattu, comme en Angleterre: «Allons, allons, lui disait M. de

Fontanes, vous vous gâterez le goût avec toutes ces lectures. Que

feriez-vous sous un gouvernement représentatif? Bédoch vous passerait!»

Mot charmant, dont une moitié au moins reste plus vraie qu'on n'ose

le dire! N'est-ce pas surtout dans les gouvernements de majorité, si

excellents à la longue pour les garanties et les intérêts, que le goût

souffre et que _les délicats sont malheureux_?

La parole vive, spirituelle, brillante, y a son jeu, son succès, je le

sais bien; mais, tout à côté, la parole pesante y a son poids. Qu'y

faire? On ne peut tout unir. On avance beaucoup sur plusieurs points,

on perd sur un autre; l'utile dominant se passe aisément du fin, et le

Bédoch (puisque Bédoch il y a) ne se marie que de loin avec le Louis

XIV.

Nous en conviendrons d'ailleurs, M. de Fontanes n'aimait point assez

sans doute les difficultés des choses; il n'en avait pas la patience: et

l'on doit regretter pour son beau talent de prose qu'il ne l'ait jamais

appliqué à quelque grand sujet approfondi. L'_Histoire de Louis XI_

qu'il avait commencée est restée imparfaite; une _Histoire de France_,

dont il parlait beaucoup, n'a guère été qu'un projet. Lui-même cite

quelque part Montesquieu, lequel, à propos des lois ripuaires,

visigothes et bourguignonnes, dont il débrouille le chaos, se compare

à Saturne, _qui dévore des pierres_. L'estomac de son esprit, à lui,

n'était pas de cette force-là. Son ami Joubert, en le conviant un peu

naïvement à la lecture de Marculphe, avait soin toutefois de ne lui

conseiller que la préface. Son imagination l'avait fait, avant tout,

poëte, c'est-à-dire volage.

On est curieux de savoir, dans ce rôle important et prolongé de Fontanes

au sein de la littérature, soit avant 89, soit depuis 1800, quelle

était sa relation précise avec Delille. Était-il disciple, était-il

rival?--Ayant débuté en 1780, c'est-à-dire dix ans après le traducteur

des Géorgiques, Fontanes le considérait comme maître, et en toute

occasion il lui marqua une respectueuse déférence. Mais il est aisé

de sentir qu'il le loue plus qu'il ne l'adopte, et que, depuis

la traduction des Géorgiques, il le juge en relâchement de goût.

D'ailleurs, il appuya l'Homme des Champs dans le Mercure [152]; lorsqu'il

s'agit de rétablir l'absent boudeur sur la liste de l'Institut, il prit

sur lui de faire la démarche, et, sans avoir consulté Delille, il se

porta garant de son acceptation. Les choses entre eux en restèrent là,

dans une mesure parfaitement décente, plus froide pourtant que ces

témoignages ne donneraient à penser. Delille n'avait qu'un médiocre

empressement vers Fontanes. En poésie et en art, on est dispensé d'aimer

ses héritiers présomptifs, et Fontanes a pu parfois sembler à Delille

un héritier collatéral, qui aurait été quelque peu un assassin, si

l'indolent avait voulu. Mais sa poésie craignait le public et la vitre

des libraires plus encore que celle du brillant descriptif ne les

cherchait.

[Note 152: Fructidor an VIII. On y trouve encore un article de lui sur

la nouvelle édition des Jardins, fructidor an IX.]

On peut se faire aujourd'hui une autre question dont nul ne s'avisait

dans le temps: Quelle fut la relation de Fontanes à Millevoye?--Fontanes

est un maître, Millevoye n'est qu'un élève. Venu aux Écoles centrales

peu après que la proscription de Fructidor en eut éloigné Fontanes,

Millevoye ne put avoir avec lui que des rapports tout à fait rares et

inégaux. Mais la considération, qui est tant pour les contemporains,

compte bien peu pour la postérité; celle-ci ne voit que les restes du

talent; en récitant _la Chute des Feuilles_, elle songe au _Jour des

Morts_, et elle marie les noms.

Millevoye n'eût jamais été pour personne un héritier présomptif bien

vivace et bien dangereux: mais Lamartine naissant!... qu'en pensa

Fontanes? Il eut le temps, avant de mourir, de lire les premières

_Méditations_: je doute qu'il se soit donné celui de les apprécier.

Dénué de tout sentiment jaloux, il avait ses idées très-arrêtées en

poésie française et très-négatives sur l'avenir. Il admettait la

régénération par la prose de Chateaubriand, point par les vers: «_Tous

les vers sont faits_, répétait-il souvent avec une sorte de dépit

involontaire, _tous les vers sont faits!_» c'est-à-dire il n'y a plus

à en faire après Racine. Il s'était trop redit cela de bonne heure à

lui-même dans sa modestie pour ne pas avoir quelque droit, en finissant,

de le redire sur d'autres dans son impatience.

Mais nous avons anticipé. Les événements de 1813 remirent politiquement

en évidence M. de Fontanes. Au Sénat où il siégeait depuis sa sortie du

Corps législatif, il fut chargé, d'après le désir connu de l'Empereur,

du rapport sur l'état des négociations entamées avec les puissances

coalisées, et sur la rupture de ce qu'on appelle les Conférences de

Châtillon. C'était la première fois que Napoléon consultait ou faisait

semblant. Le rapport concluait, après examen des pièces, en invoquant

la paix, en la déclarant possible et dans les intentions de l'Empereur,

mais à la fois en faisant appel à un dernier élan militaire pour

l'accélérer. Ceux qui avaient toujours présent le discours de 1808 au

Corps législatif, ceux qui, en dernier lieu, partageaient les sentiments

de résistance exprimés concurremment par M. Lainé, purent trouver ce

langage faible: Bonaparte dut le trouver un peu froid et bien mêlé

d'invocations à la paix: dans le temps, en général, il parut digne[153].

1814 arriva avec ses désastres. M. de Fontanes souffrait beaucoup de

cet abaissement de nos armes; il n'aimait guère plus voir en France les

cocardes que la littérature d'outre-Rhin[154]. Sa conduite dans tout ce

qui va suivre fut celle d'un homme honnête, modéré, qui cède, mais qui

cède au sentiment, jamais au calcul.

[Note 153: On a, au reste, sur les circonstances de ce rapport, plus

que des conjectures. La _Revue Rétrospective_ du 31 octobre 1835 a

publié la _dictée_ de Napoléon par laquelle il traçait à la commission

du Sénat et au rapporteur le sens de leur examen et presque les termes

mêmes du rapport. Les derniers mots de l'indication impérieuse sont:

«Bien dévoiler la perfidie anglaise avant de faire un appel au

peuple.--Cette fin doit être une _philippique_.» Malgré l'ordre précis,

la _philippique_ manque dans le rapport de M. de Fontanes, et la

conclusion prend une toute autre couleur, plutôt pacifique: l'Empereur

ne put donc être content. La _Revue Rétrospective_, qui fait elle-même

cette remarque, n'en tient pas assez compte. Après tout, le rapporteur,

dans le cas présent, ne _manoeuvra_ pas tout à fait comme le maître le

voulait; en obéissant, il éluda.]

[Note 154: Le trait est essentiel chez Fontanes: au temps même où

il attaquait le plus vivement le Directoire dans le _Mémorial_, il a

exprimé en toute occasion son peu de goût pour les armes des étrangers

et pour leur politique: on pourrait citer particulièrement un article du

19 août 1797, intitulé: _Quelques vérités au Directoire, à l'Empereur et

aux Vénitiens_. Par cette manière d'être Français en tout, il restait

encore fidèle au Louis XIV.]

Il avait, je l'ai dit, un grand fonds d'idées monarchiques, une horreur

invincible de l'anarchie, un amour de l'ordre, de la stabilité presque

à tout prix, et de quelque part qu'elle vînt. Le premier article de sa

charte était dans Homère:

. . . . [Greek: eis choiranos estô,]

[Greek: eis basileus.] . . . . . .

Le pire des États, c'est l'État populaire.

Il disait volontiers comme ce sage satrape dans Hérodote: _Puissent les

ennemis des Perses user de la démocratie!_ Il croyait cela vrai des

grands États modernes, même des États anciens et de ces républiques

grecques qui n'avaient acquis, selon lui, une grande gloire que dans les

moments où elles avaient été gouvernées comme monarchiquement sous

un seul chef, Miltiade, Cimon, Thémistocle, Périclès. Mais, ce point

essentiel posé, le reste avait moins de suite chez lui et variait au

gré d'une imagination aisément enthousiaste ou effarouchée, que, par

bonheur, fixait en définitive l'influence de la famille. La réputation

officielle ment souvent; il l'a remarqué lui-même, et cela peut surtout

s'appliquer à lui. Ce serait une illusion de perspective que de faire de

M. de Fontanes un politique: encore un coup, c'était un poète au fond.

Son _dessous de cartes_, le voulez-vous savoir? comme disait M. de

Pomponne de l'amour de madame de Sévigné pour sa fille. En 1805,

président du Corps législatif, il ne s'occupe en voyage que du poëme

des _Pyrénées_ et des Stances à l'ancien manoir de ses pères. En 1815,

président du Collége électoral à Niort, il fait les Stances à la

fontaine Du Vivier et aux mânes de son frère. Voilà le _dessous de

cartes_ découvert: peu de politiques en pourraient laisser voir autant.

En 1814, au Sénat, il signa la déchéance, mais ce ne fut qu'avec une

vive émotion, et en prenant beaucoup sur lui; il fallut que M. de

Talleyrand le tînt quelque temps à part, et, par les raisons de salut

public, le décidât. On l'a accusé, je ne sais sur quel fondement,

d'avoir rédigé l'acte même de déchéance, et je n'en crois rien[155]. Mais

il n'en est peut-être pas ainsi d'autres actes importants et mémorables

d'alors, sous lesquels il y aurait lieu à meilleur droit, et sans avoir

besoin d'apologie, d'entrevoir la plume de M. de Fontanes. Cela se

conçoit: il était connu par sa propriété de plume et sa mesure; on

s'adressait à lui presque nécessairement, et il rendait à la politique,

dans cette crise, des services de littérateur, services anonymes,

inoffensifs, désintéressés, et auxquels il n'attachait lui-même aucune

importance. Mais voici à ce propos une vieille histoire.

[Note 155: On croit savoir, au contraire, que la rédaction de cet acte

est de Lambrechts.]

On était en 1778; deux beaux-esprits qui voulaient percer, M. d'Oigny

et M. de Murville, concouraient pour le prix de vers à l'Académie

française. Quelques jours avant le terme de clôture fixé pour la

réception des pièces, M. d'Oigny va trouver M. de Fontanes et lui dit:

«Je concours pour le prix, mais ma pièce n'est pas encore faite, il y

manque une soixantaine de vers; je n'ai pas le temps, faites-les-moi.»

Et M. de Fontanes les lui fît. M. de Murville, sachant cela, accourt à

son tour vers M. de Fontanes: «Ne me refusez pas, je vous en prie,

le même service.» Et le service ne fut pas refusé. On ajoute que les

passages des deux pièces, que cita avec éloge l'Académie, tombèrent

juste aux vers de Fontanes.

Ce que M. de Fontanes, poëte, était en 1778, il l'était encore en 1814

et 1815; l'anecdote, au besoin, peut servir de clef[156].--Les sentiments,

en tout temps publiés ou consignés dans ses vers, font foi de la

sincérité avec laquelle, au milieu de ses regrets, il dut accueillir

le retour de la race de Henri IV. Encore Grand-Maître lors de la

distribution des prix de 1814, il put, dans son discours, avec un côté

de vérité qui devenait la plus habile transition, expliquer ainsi

l'esprit de l'Université sous l'Empire: «Resserrée dans ses fonctions

modestes, elle n'avait point le droit de juger les actes politiques;

mais les vraies notions du juste et de l'injuste étaient déposées dans

ces ouvrages immortels dont elle interprétait les maximes. Quand le

caractère et les sentiments français pouvaient s'altérer de plus en

plus par un mélange étranger, elle faisait lire les auteurs qui les

rappellent avec le plus de grâce et d'énergie. L'auteur du _Télémaque_

et Massillon prêchaient éloquemment ce qu'elle était obligée de taire

devant le Génie des conquêtes, impatient de tout perdre et de se perdre

lui-même dans l'excès de sa propre ambition. En rétablissant ainsi

l'antiquité des doctrines littéraires, elle a fait assez voir, non sans

quelque péril pour elle-même, sa prédilection pour l'antiquité des

doctrines politiques.

[Note 156: Fontanes, littérateur, aimait l'anonyme ou même, le

pseudonyme. Il publia la première fois sa traduction en vers du passage

de Juvénal sur Messaline sous le nom de Thomas, et, pour soutenir le

jeu, il commenta le morceau avec une part d'éloges. Il essaya d'abord

ses vers sur _la Bible_ en les attribuant à Le Franc de Pompignan.

Je trouve (dans le catalogue imprimé de la bibliothèque de M. de

Châteaugiron) une brochure intitulée _Des Assassinats et des Vols

politiques, ou des Proscriptions et des Confiscations_, par Th. Raynal

(1795), avec l'indication de _Fontanes_, comme en étant l'auteur sous le

nom de Raynal; mais ici il y a erreur: l'ouvrage est de Servan. Dans les

_Petites Affiches_ ou feuilles d'annonces du 1er thermidor an VI, se

trouvent des vers sur une violette donnée dans un bal:

Adieu, Violette chérie,

Allez préparer mon bonheur....

La pièce est signée _Senatnof_, anagramme de Fontanes. Dans le _Journal

littéraire_, où il fut collaborateur de Clément, il signait L, initiale

de Louis. Il deviendrait presque piquant de donner le catalogue des

journaux de toutes sortes auxquels il a participé, tantôt avec Dorat

(_Journal des Dames_), tantôt avec Linguet ou ses successeurs (_Journal

de Politique et de Littérature_), tantôt, et je l'ai dit, avec Clément.

Avant d'être au _Mémorial_ avec La Harpe et Vauxcelles, il fut un moment

à la _Clef du Cabinet_ avec Garat. On n'en finirait pas, si l'on voulait

tout rechercher: il serait presque aussi aisé de savoir le compte

des journaux où Charles Nodier a mis des articles, et il y faudrait

l'investigation bibliographique d'un Beuchot. On comprend maintenant ce

que veut dire cette paresse de Fontanes, laquelle n'était souvent qu'un

prêt facile et une dispersion active. Rien d'étonnant, quand il eut

cessé d'écrire aux journaux, que son habitude de plume le fasse

soupçonner derrière plus d'un acte public, dans un temps où M. de

Talleyrand, avec tout son esprit, ne sut jamais rédiger lui-même deux

lignes courantes.]

Elle s'honore même des ménagements nécessaires qu'elle a dû garder pour

l'intérêt de la génération naissante; et, sans insulter ce qui vient de

disparaître, elle accueille avec enthousiasme ce qui nous est rendu.»

Mais, en parlant ainsi, le Grand-Maître était déjà dans l'apologie et

sur la défensive; les attaques, en effet, pleuvaient de tous côtés. Nous

avons sous les yeux des brochures ultra-royalistes publiées à cette

date, et dans lesquelles il n'est tenu aucun compte à M. de Fontanes

de ses efforts constamment religieux et même monarchiques au sein de

l'Université. Enfin, le 17 février 1815, une ordonnance émanée du

ministère Montesquieu détruisit l'Université impériale, et, dans la

réorganisation qu'on y substituait, M. de Fontanes était évincé. Il

l'était toutefois avec égard et dédommagement; on y rendait hommage,

dans le préambule, aux hommes qui avaient sauvé les bonnes doctrines au

sein de l'enseignement impérial, et qui avaient su le diriger souvent

contre le but même de son institution.

L'ordonnance fut promulguée le 21 février, et Napoléon débarquait le 5

mars. Il s'occupait de tout à l'île d'Elbe, et n'avait pas perdu de vue

M. de Fontanes. En passant à Grenoble, il y reçut les autorités, et le

Corps académique qui en faisait partie; il dit à chacun son mot, et

au recteur il parla de l'Université et du Grand-Maître:--«Mais, Sire,

répondit le recteur, on a détruit votre ouvrage, on nous a enlevé M. de

Fontanes;» et il raconta l'ordonnance récente.--«Eh bien! dit Napoléon

pour le faire parler, et peut-être aussi n'ayant pas une très-haute idée

de son Grand-Maître comme administrateur, vous ne devez pas le regretter

beaucoup, M. de Fontanes: un poëte, à la tête de l'Université!» Mais le

recteur se répandit en éloges[157]. Napoléon crut volontiers que M. de

Fontanes, frappé d'hier et mécontent, viendrait à lui.

[Note 157: Bien que M. de Fontanes ne fût pas précisément un

administrateur, l'Université, sous sa direction, ne prospéra pas moins,

grâce à l'esprit conciliant, paternel et véritablement ami des lettres,

qu'il y inspirait. En face de l'Empereur, et particulièrement dans

les Conseils d'Université que celui-ci présida en 1811, et auxquels

assistait concurremment le ministre de l'intérieur, M. de Fontanes

arrivant à la lutte bien préparé, tout plein des tableaux administratifs

qu'on lui avait dressés exprès et représentés le matin même, étonna

souvent le brusque interrogateur par le positif de ses réponses et par

l'aisance avec laquelle il paraissait posséder son affaire. Son esprit

facile et brillant, peu propre au détail de l'administration, saisissait

très-vite les masses, les résultats; et c'était justement, dans la

discussion, ce qui allait à l'Empereur.]

Installé aux Tuileries, il songea à son absence; il en parla. Une

personne intimement liée avec M. de Fontanes fut autorisée à l'aller

trouver et à lui dire: «Faites une visite aux Tuileries, vous y serez

bien reçu, et le lendemain vous verrez votre réintégration dans le

_Moniteur_.»--«Non, répondit-il en se promenant avec agitation: non,

je n'irai pas. On m'a dit courtisan, je ne le suis pas. A mon âge,...

toujours aller de César à Pompée, et de Pompée à César, c'est

impossible!»--Et, dès qu'il le put, il partit en poste pour échapper

plus sûrement au danger du voisinage. Il n'alla pas à Gand, c'eût été un

parti trop violent, et qu'il n'avait pas pris d'abord: mais il voyagea

en Normandie, revit les Andelys, la forêt de Navarre, regretta sa

jeunesse, et ne revint que lorsque les Cent-Jours étaient trop avancés

pour qu'on fît attention à lui. Toute cette conduite doit sembler

d'autant plus délicate, d'autant plus naturellement noble, que, sans

compter son grief récent contre le Gouvernement déchu, son imagination

avait été de nouveau séduite par le miracle du retour; et comme

quelqu'un devant lui s'écriait, en apprenant l'entrée à Grenoble ou à

Lyon: «Mais c'est effroyable! c'est abominable!»--«Eh! oui, avait-il

riposté, et ce qu'il y a de pis, c'est que c'est admirable!»

Nous avons franchi les endroits les plus difficiles de la vie politique

de M. de Fontanes, et nous avons cherché surtout à expliquer l'homme, à

retrouver le poëte dans le personnage, sans altérer ni flatter. La pente

qui nous reste n'est plus qu'à descendre. Il alla voir à Saint-Denis

Louis XVIII revenant, qui l'accueillit bien, comme on le peut croire.

Diverses sortes d'égards et de hauts témoignages, le titre de ministre

d'État et d'autres ne lui manquèrent pas. Il ne fit rien d'ailleurs pour

reconquérir la situation considérable qu'il avait perdue. Il fut, à la

Chambre des pairs, de la minorité indulgente dans le procès du maréchal

Ney. Les ferveurs de la Chambre de 1815 ne le trouvèrent que froid:

monarchien décidé en principe, mais modéré en application, il inclina

assez vers M. Decazes, tant que M. Decazes ne s'avança pas trop. Quand

il vit le libéralisme naître, s'organiser, M. de La Fayette nommé à la

Chambre élective, il s'effraya du mouvement nouveau qu'il imputait à la

faiblesse du système, et revira légèrement. On le vit, à la Chambre des

pairs, parler, dans la motion Barthélémy, pour la modification de la loi

des élections qu'il avait votée en février 1817, et bientôt soutenir,

comme rapporteur, la nouvelle loi en juin 1820. Tout cela lui fait une

ligne politique intermédiaire, qu'on peut se figurer, en laissant à

gauche le semi-libéralisme de M. Decazes, et sans aller à droite jusqu'à

la couleur pure du pavillon Marsan.

Non pas toutefois qu'il fût sans rapports directs avec le pavillon

Marsan même, et sans affection particulière pour les personnes; mais il

n'eût contribué qu'à modérer.

En 1819, une grande douleur le frappa. M. de Saint-Marcellin, jeune

officier, plein de qualités aimables et brillantes, mais qui ne portait

pas dans ses opinions politiques cette modération de M. de Fontanes, et

de qui M. de Chateaubriand a dit que son indignation avait l'éclat de

son courage, fut tué dans un duel, à peine âgé de vingt-huit ans. La

tendresse de M. de Fontanes en reçut un coup d'autant plus sensible

qu'il dut être plus renfermé.

M. de Chateaubriand, à l'époque où il forma, avec le duc de Richelieu,

le premier ministère Villèle, avait voulu rétablir la Grande-Maîtrise de

l'Université en faveur de M. de Fontanes. Au moment où il partait pour

son ambassade de Berlin, il reçut ce billet, le dernier que lui ait

écrit son ami:

«Je vous le répète: je n'ai rien espéré ni rien désiré, ainsi je

n'éprouve aucun désappointement.

Mais je n'en suis pas moins sensible aux témoignages de votre amitié:

ils me rendent plus heureux que toutes les places du monde.»

Les deux amis s'embrassèrent une dernière fois, et ne se revirent, plus.

M. de Fontanes fut atteint, le 10 mars 1821, dans la nuit du samedi au

dimanche, d'une attaque de goutte à l'estomac, qu'il jugea aussitôt

sérieuse. Il appela son médecin, et fit demander un prêtre. Le

lendemain, il semblait mieux; après quelques courtes alternatives,

dans l'intervalle desquelles on le retrouva plus vivant d'esprit et de

conversation que jamais, l'apoplexie le frappa le mercredi soir. Le

prêtre vint dans la nuit: le malade, en l'entendant, se réveilla de son

assoupissement, et, en réponse aux questions, s'écria avec ferveur: _«O

mon Jésus! mon Jésus!»_ Poëte du _Jour des Morts_ et de _la Chartreuse_,

tout son coeur revenait dans ce cri suprême. Il expira le samedi 17

mars, à sept heures sonnantes du matin.

A deux reprises, dans la première nuit du samedi au dimanche, et dans

celle du mardi au mercredi, il avait brûlé, étant seul, des milliers

de papiers. Peut-être des vers, des chants inachevés de son poëme, s'y

trouvèrent-ils compris. Il était bien disciple de celui qui vouait au

feu _l'Énéide_.

On doit regretter que les oeuvres de M. de Fontanes n'aient point pu se

recueillir et paraître le lendemain de sa mort: il semble que c'eût

été un moment opportun. Ce qu'on a depuis appelé le combat romantique

n'était qu'à peine engagé, et sans la pointe de critique qui a suivi.

Dans la clarté vive, mais pure, des premières _Méditations_, se serait

doucement détachée et fondue à demi cette teinte poétique particulière

qui distingue le talent de M. de Fontanes, et qui en fait quelque chose

de nouveau par le sentiment en même temps que d'ancien par le ton. Sa

strophe, accommodée à Rollin, aurait déploré tout haut la ruine du

_Château de Colombe_, et noté à sa manière _la Bande noire_, contre

laquelle allait tonner Victor Hugo. Les chants de _la Grèce sauvée_

auraient pris soudainement un intérêt de circonstance, et trouvé dans le

sentiment public éveillé un écho inattendu.

Aujourd'hui, au contraire, il est tard; plusieurs de ces poésies, qui

n'ont jamais paru, ont eu le temps de fleurir et de défleurir dans

l'ombre: elles arrivent au jour pour la première fois dans une forme

déjà passée; elles ont manqué leur heure. Mais, du moins, il en est

quelques-unes pour qui l'heure ne compte pas, simples grâces que

l'haleine divine a touchées en naissant, et qui ont la jeunesse

immortelle. Celles-ci viennent toujours à temps, et d'autant mieux

aujourd'hui que l'ardeur de la querelle littéraire a cessé, et qu'on

semble disposé par fatigue à quelque retour. Quoi qu'il en soit, ce

recueil s'adresse et se confie particulièrement à ceux qui ont encore de

la piété littéraire.

C'est une urne sur un tombeau: qu'y a-t-il d'étonnant que quelques-unes

des couronnes de l'autre hier y soient déjà fanées? J'y vois une

harmonie de plus, un avertissement aux jeunes orgueils de ce qu'il y a

de sitôt périssable dans chaque gloire.

M. de Fontanes représente exactement le type du goût et du talent

poétique français dans leur pureté et leur atticisme, sans mélange de

rien d'étranger, goût racinien, fénelonien, grec par instants, toutefois

bien plus latin que grec d'habitude, grec par Horace, latin du temps

d'Auguste, voltairien du siècle de Louis XIV. Je crois pouvoir le dire:

celui qui n'aurait pas en lui de quoi sentir ce qu'il y a de délicat,

d'exquis et d'à peine marqué dans les meilleurs morceaux de Fontanes,

le petit parfum qui en sort, pourrait avoir mille qualités fortes et

brillantes, mais il n'aurait pas une certaine finesse légère, laquelle

jusqu'ici n'a manqué pourtant à aucun de ceux qui ont excellé à leur

tour dans la littérature française. Le temps peut-être est venu où

de telles distinctions doivent cesser, et nous marchons (des voix

éloquentes nous l'assurent) à la grande unité, sinon à la confusion, des

divers goûts nationaux, à l'alliance, je le veux croire, de tous les

atticismes. En attendant, M. de Fontanes nous a semblé intéressant à

regarder de très-près. Il était à maintenir dans la série littéraire

française comme la dernière des figures pures, calmes et sans un

trait d'altération, à la veille de ces invasions redoublées et de ce

renouvellement par les conquêtes. Qu'il vive donc à son rang désormais,

paisible dans ce demi-jour de l'histoire littéraire qui n'est pas tout

à fait un tombeau! Qu'un reflet prolongé du XVIIe siècle, un de ces

reflets qu'on aime, au commencement du XVIIIe, à retrouver au front de

Daguesseau, de Rollin, de Racine fils et de l'abbé Prévost, se ranime en

tombant sur lui, poète, et le décore d'une douce blancheur!

Décembre 1838.

J'ai reparlé de Fontanes en mainte page de l'ouvrage intitulé:

_Chateaubriand et son Groupe littéraire..._; il est une partie

considérable du sujet.

Portraits littéraires, Tome II · 第 12 / 38 题