O moment solennel! ce peuple prosterné,
Ce temple dont la mousse a couvert les portiques,
Ses vieux murs, son jour sombre, et ses vitraux gothiques;
Cette lampe d'airain, qui, dans l'antiquité,
Symbole du soleil et de l'éternité,
Luit devant le Très-Haut, jour et nuit suspendue;
La majesté d'un Dieu parmi nous descendue;
Les pleurs, les voeux, l'encens, qui montent vers l'autel,
Et de jeunes beautés, qui, sous l'oeil maternel,
Adoucissent encor par leur voix innocente
De la religion la pompe attendrissante;
Cet orgue qui se tait, ce silence pieux,
L'invisible union de la terre et des cieux,
Tout enflamme, agrandit, émeut l'homme sensible;
Il croit avoir franchi ce monde inaccessible,
Où, sur des harpes d'or, l'immortel séraphin
Aux pieds de Jéhovah chante l'hymne sans fin.
C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre:
Il se cache au savant, se révèle au coeur tendre;
Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir.
Il y avait longtemps à cette date que la poésie française n'avait
modulé de tels soupirs religieux. Jusqu'à Racine, je ne vois guère, en
remontant, que ce grand élan de Lusignan dans _Zaïre_. M. de Fontanes
essayait, avec discrétion et nouveauté, dans la poésie, de faire
écho aux accents épurés de Bernardin de Saint-Pierre, ou à ceux de
Jean-Jacques aux rares moments où Jean-Jacques s'humilie. Son grand tort
est de s'être distrait sitôt, d'avoir récidivé si peu.
Dans _le Jour des Morts_, il s'était souvenu de Gray et de son
_Cimetière de Campagne_; il se rapproche encore du mélancolique Anglais
par un _Chant du Barde_:[108] tous deux rêveurs, tous deux délicats et
sobres, leurs noms aisément s'entrelaceraient sous une même couronne.
Gray pourtant, dans sa veine non moins avare, a quelque chose de plus
curieusement brillant et de plus hardi, je le crois. Les deux ou trois
perles qu'on a de lui luisent davantage. Celles de Fontanes, plus
radoucies d'aspect, ne sont peut-être pas de qualité moins fine: le
chantre plaintif du _Collège d'Eton_ n'a rien de mieux que ces simples
_Stances à une jeune Anglaise_.
[Note 108: _Almanach des Muses_, 1783.--Fontanes, dans son voyage à
Londres, d'octobre 1785 à janvier 1780, vit beaucoup le poëte Mason, ami
et biographe de Gray. Les filles d'un ministre, chez qui il logeait, lui
chantaient d'anciens airs écossais: «Il est très-vrai, écrit-il dans une
lettre de Londres à son ami Jouhert, que plusieurs hymnes d'Ossian ont
encore gardé leurs premiers airs. On m'a répété son apostrophe à la
lune. La musique ne ressemble à rien de ce que j'ai entendu. Je ne doute
pas qu'on ne la trouvât très-monotone à Paris: je la trouve, moi, pleine
de charme. C'est un son lent et doux, qui semble venir du rivage éloigné
de la mer et se prolonger parmi des tombeaux.»]
Une affinité naturelle poussait Fontanes vers les poëtes anglais: on
doit regretter qu'il n'ait pas suivi plus loin cette veine. Il avait
bien plus nettement que Delille le sentiment champêtre et mélancolique,
qui distingue la poésie des Gray, des Goldsmith, des Cowper: son
imagination, où tout se terminait, en aurait tiré d'heureux points de
vue, et aurait importé, au lieu du descriptif diffus d'alors, des scènes
bien touchées et choisies. Mais il aurait fallu pour cela un plus vif
mouvement d'innovation et de découverte que ne s'en permettait Fontanes.
Il côtoya la haie du _cottage_, mais il ne la franchit pas. L'anglomanie
qui gagnait le détourna de ce qui, chez lui, n'eût jamais été que juste.
De son premier voyage en Angleterre, il rapporta surtout l'aversion de
l'opulence lourde, du faste sans délicatesse, de l'art à prix d'or, le
dégoût des parcs anglais, de ces ruines factices, et de cet inculte
arrangé qu'il a combattu dans son _Verger_. De l'école française en
toutes choses, il ne haïssait pas dans le ménagement de la nature les
allées de Le Nôtre et les directions de La Quintinie, comme, dans la
récitation des vers, il voulait la mélopée de Racine. En se gardant de
l'abondance brillante de Delille, il négligea la libre fraîcheur des
poëtes anglais paysagistes, desquels il semblait tout voisin. Son
descriptif, à lui, est plutôt né de l'Épître de Boileau à _Antoine_.
Son étude de Pope et son projet d'un poème sur _la Nature_ le
conduisirent aisément à son Essai didactique _sur l'Astronomie_: M. de
Fontanes n'a rien écrit de plus élevé. Je sais les inconvénients du
genre: on y est pressé, comme disait en son temps Manilius, entre la
gêne des vers et la rigueur du sujet:
.....Duplici circumdalus aestu
Carminis et rerum........
Il faut exprimer et chanter, sous la loi du rhythme, des lois célestes
que la prose, dans sa liberté, n'embrasse déjà qu'avec peine. Comme si
ces difficultés ne se marquaient pas assez d'elles-mêmes, le poëte, dans
sa marche logique et méthodique, dans sa pénible entrée en matière et
jusque dans ce titre d'_Essai_, n'a rien fait pour les dissimuler. Mais
combien ce défaut peu évitable est racheté par des beautés de premier
ordre! et, d'abord, par un style grave, ferme, soutenu, un peu
difficile, mais par là-même pur de toute cette monnaie poétique
effacée du XVIIIe siècle, par un style de bon aloi, que Despréaux eût
contre-signe à chaque page, ce qu'il n'eût pas fait toujours, même pour
le style de M. de Fontanes. Cette fois, l'auteur, pénétré de la majesté
de son sujet, n'a nulle part fléchi; il est égal par maint détail, et
par l'ensemble il est supérieur aux Discours en vers de Voltaire; il
atteint en français, et comme original à son tour, la perfection de Pope
en ces matières, concision, énergie:
Vers ces globes lointains qu'observa Cassini,
Mortel, prends ton essor; monte par la pensée,
Et cherche où du grand Tout la borne fut placée.
Laisse après toi Saturne, approche d'Uranus;
Tu l'as quitté? poursuis: des astres inconnus,
A l'aurore, au couchant, partout sèment ta route;
Qu'à ces immensités l'immensité s'ajoute.
Vois-tu ces feux lointains? Ose y voler encor:
Peut-être ici, fermant ce vaste compas d'or
Qui mesurait des cieux les campagnes profondes,
L'éternel Géomètre a terminé les mondes.
Atteins-les: vaine erreur! Fais un pas; à l'instant
Un nouveau lieu succède, et l'univers s'étend.
Tu t'avances toujours, toujours il t'environne.
Quoi! semblable au mortel que sa force abandonne,
Dieu, qui ne cesse point d'agir et d'enfanter,
Eût dit: «Voici la borne où je dois m'arrêter!»
Cette grave et stricte poésie s'anime heureusement, par places, d'un
sentiment humain, qui repose de l'aspect de tant de justes orbites et
répand une piété toute _virgilienne_ à travers les sphères:
Tandis que je me pends en ces rêves profonds, Peut-être un habitant de
Vénus, de Mercure, De ce globe voisin qui blanchit l'ombre obscure,
Se livre à des transports aussi doux que les miens. Ah! si nous
rapprochions nos hardis entretiens! Cherche-t-il quelquefois ce globe de
la terre, Qui, dans l'espace immense, en un point se resserre? A-t-il
pu soupçonner qu'en ce séjour de pleurs Rampe un être immortel qu'ont
flétri les douleurs?
Et tout ce qui suit.--Le style, dans le détail, arrive quelquefois à un
parfait éclat de vraie peinture, à une expression entière et qui emporte
avec elle l'objet: on compte ces vers-là dans notre poésie classique,
même dans Racine, qui en offre peut-être un moins grand nombre que
Boileau:
Quand la lune arrondie en cercle lumineux
Va, de son frère absent, nous réfléchir les feux,
Il[109] vous dira pourquoi, d'un crêpe enveloppée,
_Par l'ombre de la terre elle pâlit frappée_.
[Note 109: Cassini.]
En terminant cet Essai qui est devenu un _chant_ ou du moins un
_tableau_, le poëte invite de plus hardis que lui à l'étude entière et à
la célébration de la nature et des cieux: il se rappelle tout bas ce que
Virgile se disait au début du troisième livre des Géorgiques:
Omnia jam vulgala: quis aut Eurysthea durum,
Aut illaudati nescit Busiridis aras?
Cui non dictus Hylas puer?......
........................................
... Tentanda via est, qua me quoque possim
Tollere humo, victorque virûm volitare per ora.
Faut-il offrir toujours, sur la scène épuisée,
Des tragiques douleurs la pompe trop usée?
Des sentiers moins battus s'ouvrent devant nos pas.[110]
[Note 110: On pourrait aussi croire que le poëte s'est ressouvenu de
Manilius, qui exprime la même pensée en maint endroit de son poëme des
_Astronomiques_, et s'y complaît particulièrement au début du livre II.
Après avoir énuméré les différents genres de poésie, ce successeur,
souvent rival, de Lucrèce, ajoute:
Omne genus rerum doctae cecinere Sorores:
Omnis ad accessus Heliconis sernita trita est,
Et jam confusi manant de fontibus amnes,
Nec capiunt haustum turbamque ad nota ruentem:
Integra quaeramus rorantes prata per herbas.
Pourtant Fontanes semble s'être tenu uniquement à Virgile, à Lucrèce, et
n'avoir pas assez pris en considération le poëme de Manilius, duquel
il eût pu s'inspirer pour agrandir et féconder son _Essai_. Une fois
seulement il s'est rencontré directement avec lui, mais peut-être par
identité d'objet plutôt que par imitation:
Soleil, ce fut un jour de l'année éternelle.
Aux portes du Chaos Dieu s'avance et t'appelle!
Le noir Chaos s'ébranle, et, de ses flancs ouverts,
Tout écumant de feux, tu jaillis dans les airs.
De sept rayons premiers ta tête est couronnée:
L'antique nuit recule, et par toi détrônée.
Craignant de rencontrer ton oeil victorieux,
Te cède la moitié de l'empire des cieux.
Et Manilius, au livre Ier, passant en revue les différentes origines
possibles du monde, soit l'absence d'origine, l'éternité, soit la
création du sein du Chaos, dit avec une précision qui certes a aussi sa
beauté:
Seu permixta Chaos rerum primordia quondam
Discrevit partu, mundumque enixa nitentem
Fugit in infernas caligo puisa tenebras.
Ce _recul_ de l'ombre primitive, aussitôt le monde et la lumière
enfantés, est rendu à merveille.--En feuilletant ces livres de Manilius,
où les noms des constellations amènent d'intéressants épisodes, comme
celui d'Andromède, et où les rêveries astrologiques n'étouffent pas tant
de beaux passages inspirés par le panthéisme, par l'idée de la parenté
de l'homme avec le ciel et par la conscience sublime des hauts mystères,
on conçoit un grand poëme dont, en effet, celui de Fontanes ne serait,
que l'_essai_.]
Mais nul poëte depuis n'a tenté ces hauts sentiers, et les descriptifs
moins que les autres. Cet _Essai sur l'Astronomie_, qui n'a pas été
classé jusqu'ici comme il le mérite, pourrait presque sembler, par sa
juste et belle austérité, une critique en exemple, une contre-partie et
un contre-poids que Fontanes aurait voulu opposer aux excès et aux abus
de l'école envahissante.
Il a laissé du pur descriptif lui-même; sa _Maison rustique_ (l'ancien
_Verger_ refondu) n'est pas autre chose. N'oublions pas pourtant que ce
_Verger_, qui parut en 1788, fort court et un peu pressé entre notes
et préface, était encore une protestation indirecte contre la manie du
jour, un _sous-amendement_ respectueux au poëme des _Jardins_. Fontanes
se sauvait dans le verger pour faire de là opposition, pour jeter en
quelque sorte son caillou de derrière les saules. Il s'élevait fort
contre ces colifichets soi-disant champêtres, contre cette négligence
acquise à grands frais,
Où la simplicité n'est qu'un luxe de plus.
Ermenonville, avec son _Temple de la Philosophie_ et sa _Tour de
Gabrielle_, ne trouvait pas grâce absolument devant son goût sans
fadaise. L'ouvrage d'un Allemand, Hirschfeld, sur les jardins et les
paysages, lui fournissait surtout matière à gaieté. Le professeur
d'esthétique avait conseillé au bout du verger un étang, d'où monterait
en choeur le cri des grenouilles, effectivement si harmonieux de loin le
soir, dans la tranquillité des airs. Mais cette harmonie, qui sentait
trop Aristophane, et que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas réhabilitée,
ne revenait guère à Fontanes, non plus que l'étang bourbeux. Il prenait
de là occasion pour se jeter sur le germanisme en littérature, et il en
prévoyait dès lors, il en combattait les conséquences en tout genre,
avec une vivacité qui prouve encore moins sa prévention extrême que sa
promptitude de coup d'oeil et d'avant-goût. Quand vint madame de Staël,
elle le trouva tout armé à l'avance et très-averti.
On voit que M. de Fontanes n'était pas un homme de révolution; aussi la
nôtre de 89 ne l'enleva point d'un entier élan. A trente ans passés, sa
situation restée si précaire semblait le pousser en avant: sa modération
d'esprit le retint. Il partagea pourtant avec presque toute la France le
premier mouvement et les espérances de l'aurore de 89; l'on a même un
chant de lui sur la fête de la Fédération en 90. Mais ce fut sa limite
extrême. Dès le commencement de 90, il participait avec son ami Flins à
la rédaction d'un journal, _le Modérateur_, qui remplissait son titre.
On distingue difficilement les articles de Fontanes dans cette feuille,
qui d'ailleurs a peu vécu; et comme il n'y a que l'esprit général qui
en soit remarquable, il importe peu de les distinguer. _Le Modérateur_
suit, avec moins de verve et d'audace, la ligne d'André Chénier. J'aime
à y voir[111] le chevalier de Pange, cet autre André, loué pour ses
_Réflexions sur la Délation et sur le Comité des Recherches_. On y
devine, à quelques mots jetés çà et là, combien Fontanes jugeait le
moment peu favorable aux vers; et il n'était pas homme à s'armer de
l'ïambe. Des ébauches de tragédies qu'il conçut alors, _Thrasybule,
Thamar, Mazaniel_, n'eurent pas de suite et n'aboutirent qu'à quelques
scènes. Il quitta Paris peu après, et, retiré à Lyon, il adressait de là
cette gracieuse et un peu jeune Épître à Boisjolin.[112] Un grand calme,
un sourire d'imagination y règne. Il a retrouvé les champs, il a repris
l'étude, et le voilà qui resonge à la belle gloire. Dans les conseils
qu'il donne, lui-môme il se peint, et, à cette lenteur de poésie qu'il
exprime si merveilleusement, on reconnaît son propre talent d'abeille:
[Note 111: Numéro du 13 février 1790.]
[Note 112: M. de Boisjolin, traducteur de _la Forêt de Windsor_ dans
sa jeunesse, et rédacteur du Mercure avant 89, longtemps sous-préfet
a Louviers mais qui n'a pas cessé d'aimer les lettres. Il est proche
parent de nos poëtes Deschamps du _Cénacle_, l'aimable Emile et le grave
Antony. (1838.)]
Comme on voit, quand l'hiver a chassé les frimas,
Revoler sur les Heurs l'abeille ranimée,
Qui six mois dans sa ruche a langui renfermée,
Ainsi revole aux champs, Muse, fille du Ciel!
De poétiques fleurs compose un nouveau miel;
Laisse les vils frelons qui te livrent la guerre
A la hâte et sans art pétrir un miel vulgaire;
Pour toi, saisis l'instant: marque d'un oeil jaloux
Le terrain qui produit les parfums les plus doux;
Reposant jusqu'au soir sur la tige choisie,
Exprime avec lenteur une douce ambroisie,
Épure-la sans cesse, et forme pour les cieux
Ce breuvage immortel attendu par les Dieux.
Je suis porté à placer alors la première inspiration de _la Grèce
sauvée_; je conjecture que l'_Anacharsis_ de l'abbé Barthélémy, dont
l'impression sur lui fut si vive, et qu'il célébra dans une épître, lui
en donna idée par contre-coup. Son poëme de _la Grèce sauvée_, en effet,
eût été pour la couleur le contemporain du _Voyage d'Anacharsis_,
comme sa _Chartreuse_ et son _Jour des Morts_ étaient bien des élégies
contemporainesdes _Études de la Nature_. Arrivé à trente-cinq ans, et
songeant à se recueillir enfin dans une oeuvre, Fontanes se disait sans
doute un peu pour lui-même ce qu'il écrivait à l'abbé Barthélémy:
Tandis que le troupeau des écrivains vulgaires
Se fatigue à chercher des succès éphémères,
Et, dans sa folle ambition,
Prête une oreille avide à tous les vents contraires
De l'inconstante opinion,
Le grand homme, puisant aux sources étrangères,
Trente ans médite en paix ses travaux solitaires;
Au pied du monument qu'il fut lent à finir
Il se repose enfin, sans voir ses adversaires,
Et l'oeil fixé sur l'avenir.
Mais, au moment où il reportait son regard vers l'idéal avenir, les
orages s'amoncelaient et ne laissaient plus d'horizon. Fontanes se maria
à Lyon en 92. Cette union, dans laquelle il devait constamment trouver
tant de vertu, de dévouement et de mérite, fut presque aussitôt entourée
des plus affreuses images. Le siège de Lyon commença. Madame de Fontanes
accoucha de son premier enfant dans une grange, au moment où elle fuyait
les horreurs de l'incendie. Les bombes des assiégeants tombaient souvent
près du berceau, que le père dut plus d'une fois changer de place. Il
revint à Paris en novembre 93, pour y vivre oublié, lorsque les députés
de Lyon, de _Commune-Affranchie_, chargés de dénoncer à la Convention
de Robespierre les horreurs de Collot-d'Herbois et de Fouché, qui avait
fait regretter Couthon, lui vinrent demander d'écrire leur discours. Il
l'écrivit dans la matinée du 20 décembre; le brave Changeux le lut le
jour même à la barre, d'une voix sonore.[113]
[Note 113: Un premier incident d'_étiquette_ signala leur présence au
sein de la Convention: dans le _Moniteur_ du 2 nivôse an II, qui rend
compte de la séance du 30 frimaire, on lit que les pétitionnaires se
présentèrent à la barre _le chapeau sur la tête_. Couthon s'en formalisa
et, interrompant Changeux, demanda que tout pétitionnaire fût tenu
d'ôter son chapeau en paraissant devant les représentants du peuple.
Robespierre prit la parole, et, tout en approuvant Couthon, excusa
bénignement l'intention des pétitionnaires. Ceux-ci donc ôtèrent leur
chapeau, et Changeux commença.]
L'effet sur la Convention fut grand. On a comparé cet énergique langage
à celui du paysan du Danube en plein Sénat romain. L'art pourtant, qui
se dérobait, y était d'autant moins étranger. Fontanes avait adroitement
emprunté et prodigué les formes sacramentelles du jour: «Une grande
Commune a mérité l'indignation nationale: mais qu'avec l'aveu de ses
égarements vous parvienne aussi l'expression de ses douleurs et de son
repentir! Ce repentir est vrai, profond, unanime; il a devancé le
moment de la chute des traîtres qui nous ont égarés.» Mais toute cette
phraséologie obligée de _peuple magnanime_ et de _traitres_ n'était
qu'une précaution oratoire pour amener la Convention à entendre face à
face ceci:
«Les premiers députés (_après le siège de Lyon_) avaient pris un arrêté,
à la fois juste, ferme et humain: ils avaient ordonné que les chefs
conspirateurs perdissent seuls la tête, et qu'à cet effet on instituât
deux Commissions qui, en observant les formes, sauraient distinguer
le conspirateur du malheureux qu'avaient entraîné l'aveuglement,
l'ignorance et surtout la pauvreté. Quatre cents têtes sont tombées dans
l'espace d'un mois, en exécution des jugements de ces deux Commissions.
De nouveaux juges ont paru et se sont plaints que le sang ne coulât
point avec assez d'abondance et de promptitude. En conséquence, ils ont
créé une Commission révolutionnaire, composée de sept membres, chargée
de se transporter dans les prisons et de juger, en un moment, le grand
nombre de détenus qui les remplissent. A peine le jugement est-il
prononcé, que ceux qu'il condamne sont exposés en masse au feu du canon
chargé à mitraille. Ils tombent les uns sur les autres frappés «par la
foudre, et, souvent mutilés, ont le malheur de ne perdre, à la première
décharge, que la moitié de leur vie. Les victimes qui respirent encore,
après avoir subi ce supplice, sont achevées à coups de sabres et de
mousquets. La pitié même d'un sexe faible et sensible a semblé un crime:
deux femmes ont été traînées au carcan pour avoir imploré la grâce
de leurs pères, de leurs maris et de leurs enfants. On a défendu la
commisération et les larmes. La nature est forcée de contraindre ses
plus justes et ses plus généreux mouvements, sous peine de mort. La
douleur n'exagère point ici l'excès de ses maux; ils sont attestés par
les proclamations de ceux qui nous frappent. Quatre milles têtes sont
encore dévouées au même supplice; elles doivent être abattues avant la
fin de frimaire. Des suppliants ne deviendront point accusateurs: leur
désespoir est au comble, mais le respect en retient les éclats;
ils n'apportent dans ce sanctuaire que des gémissements et non des
murmures.»
Les murmures, les frémissements éclatèrent; ce furent un moment ceux de
la pitié. Il est vrai qu'ils durèrent peu. En vain Camille Desmoulins
hasarda dans son _Vieux Cordelier_ quelques maximes tardives d'humanité.
Collot-d'Herbois accourut de Lyon et se justifia.. On mit en arrestation
les envoyés lyonnais; on se demandait qui les avait inspirés, qui avait
pu faire à la Convention, par leur bouche, cette étrange et pathétique
surprise. Garat eut le bon goût de deviner et la légèreté de nommer
Fontanes.[114]
[Note 114: Il le nomma au sein du Comité de sûreté générale.--On
peut voir au tome XXX de l'_Histoire parlementaire de la Révolution
française_, pages 381, 382, 392 et suivantes, les détails des deux
séances de la Convention, 20 et 21 décembre, et la discussion du chiffre
vrai des mitraillés.]
Celui-ci ne fut pas arrêté, ou du moins il ne le fut que durant trois
fois vingt-quatre heures, et par mégarde, comme s'étant trouvé dans la
voiture de M. de Langeac, son ami, à qui on en voulait. Il put obtenir
d'être relâché avant qu'on insistât sur son nom. Il quitta Paris et
passa le reste de la Terreur caché à Sevran, près de Livry, chez
madame Dufrenoy, et aussi aux Andelys, qu'il revit alors, comme nous
l'attestent les vers touchants, et un peu faibles, de son _Vieux
Château_.
Dans ce petit poëme et dans quelques autres pièces qui le suivent en
date, comme _les Pyrénées_, le style de M. de Fontanes, il faut le dire,
se détend sensiblement, ne se tient plus à cette ferme hauteur qu'avait
marquée l'_Essai sur l'Astronomie_. La facilité fâcheuse du XVIIIe
siècle l'emporte. Chaque manière (même la bonne, la meilleure, si l'on
veut) est voisine d'un défaut. Quand les poëtes de l'époque classique
n'y prennent pas garde, ils deviennent aisément prosaïques et
languissants, comme les autres de l'école contraire tendent très-vite,
s'ils ne se soignent, au boursouflé, au bigarré, ou à l'obscur. L'_Art
poétique_ de Boileau, bien autrement _poétique_ par l'exécution que par
les préceptes; les préceptes et la pratique courante de Voltaire, à
force de soumettre la poésie à la même raison que la prose et au pur bon
sens, allaient à remplacer l'inspiration et l'expression poétique par
ce qui n'en doit être que la garantie et la limite. On s'est jeté
aujourd'hui dans un excès tout contraire, et l'image tient le dé du
style poétique, comme c'était la raison précédemment. Mais ni la raison,
à proprement parler, ni l'image, en ceci, ne doivent régir. L'expression
en poésie doit être incessamment produite par l'idée actuelle, soumise à
l'harmonie de l'ensemble, par le sentiment ému, s'animant, au besoin, de
l'image, du son, du mouvement, s'aidant de l'abstrait même, de tout ce
qui lui va, se créant, en un mot, à tout instant sa forme propre et
vive, ce que ne fait pas la pure raison. Mais, cela dit, et même dans ce
poëme du _Vieux Château_, où le style de Fontanes est si peu ce que le
style poétique devrait être toujours, une création continue; même là,
de douces notes se font entendre; ces négligences, ces répétitions
d'_aimé_, _d'amour_,--d'_amant_, qui reviennent tant de fois à la
dernière page, ont leur grâce touchante: le secret de l'âme se trahit
mieux en ces temps de langueur du talent. Or, ce qu'on suit dans cette
série, aujourd'hui complète, des poésies de Fontanes, soit durant les
Terreurs de 93 et de 97, soit plus tard aux années de sa pompe et de
ses grandeurs, c'est le courant d'une âme d'honnête homme, d'une âme
affectueuse et excellente, qui se conserve jusqu'au bout et ne tarit
pas; les poésies qu'on publie, même les moins vives, en sont la
biographie la plus intime, trop longtemps dérobée. Elles me semblent une
source couverte, discrète, familière, trop rare seulement, qui bruissait
à peine sous le marbre des degrés impériaux, qui cherchait par amour les
gazons cachés, et qui, depuis _la Forêt de Navarre_ jusqu'à l'ode _sur
la Statue de Henri IV_, dans tout son cours voilé ou apparent, ne cessa
d'être fidèle à certains échos chéris.
On a donc publié de lui _le Vieux Château_, le poëme des _Pyrénées_, en
vue de sa biographie d'âme, sinon de leur mérite même, et quoique ce
soit un peu comme si l'on publiait pour la première fois _le Voyageur_
de Goldsmith après que Byron est venu.
La Terreur passée, Fontanes put reparaître, et son nom le désigna
aussitôt à d'honorables choix dans l'oeuvre de reconstruction sociale
qui s'essayait. Il se trouva compris sur la liste de l'Institut national
dès la première formation[115], et fut nommé, comme professeur de
belles-lettres, à l'École centrale des Quatre-Nations. Dans deux
discours de lui, prononcés en séance publique au nom des autres
professeurs, on trouve déjà l'exemple de cette manière qui lui est
propre, comme orateur, de savoir insinuer ses opinions sous le couvert
solennel. Dans la séance d'installation, parlant des législateurs de
l'antiquité et de l'importance qu'ils attachaient à l'éducation, il
s'exprimait ainsi: «Les législateurs anciens regardaient cet art comme
le premier de tous, et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des
systèmes de moeurs plus que des systèmes de lois. Quand ils avaient créé
des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'âme de leurs
concitoyens, ils croyaient leur tâche presque achevée. Ils confiaient la
garde de leur ouvrage au pouvoir de l'imagination plutôt qu'à celui du
raisonnement, aux inspirations du coeur humain plutôt qu'aux ordres
des lois, et l'admiration des siècles a consacré le nom de ces grands
hommes. Ils avaient tant de respect pour la toute-puissance des
habitudes, qu'ils ménagèrent même d'anciens préjugés peu compatibles en
apparence avec un nouvel ordre de choses. La Grèce et Rome, en passant
de l'empire des rois sous celui des archontes ou des consuls, ne virent
changer ni leur culte, ni le fond de leurs usages et de leurs moeurs.
Les premiers chefs de ces républiques se persuadèrent, sans doute,
qu'un mépris trop évident de l'autorité des siècles et des traditions
affaiblirait la morale en avilissant la vieillesse aux yeux de
l'enfance; ils craignirent de porter trop d'atteinte à la majesté des
temps et à l'intérêt des souvenirs.
[Note 115: Il le dut surtout à la proposition et à l'instance
généreuse de Marie-Joseph Chénier, qui, dans un camp politique opposé,
sut toujours être juste pour un écrivain qui honorait la même école
littéraire.]
«La marche de l'esprit moderne a été plus hardie. Les lumières de
la philosophie ont donné plus de confiance aux fondateurs de notre
république. Tout fut abattu; tout doit être reconstruit[116].»
[Note 116: Une grande partie de ce paragraphe a été replacée, depuis,
dans l'_Éloge de Washington_.]
Dans un autre discours de _rentrée_, il maintenait, contrairement au
préjugé régnant, la prééminence du siècle de Louis XIV, et des grands
siècles du goût en général, non-seulement à titre de _goût_, mais aussi
à titre de philosophie:
«Chez les Latins, si vous exceptez Tacite, les auteurs qu'on appelle du
second âge, inférieurs pour l'art de la composition, les convenances,
l'harmonie et les grâces, ont aussi bien moins de substance et de
vigueur, de vraie philosophie et d'originalité, que Virgile, Horace,
Cicéron et Tite-Live. La France offre les mêmes résultats. A l'exception
de trois ou quatre grands modernes qui appartiennent encore à demi au
siècle dernier, vous verrez que Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau,
Molière, Pascal, Fénelon, La Bruyère et Bossuet, ont répandu plus
d'idées justes et véritablement profondes que ces écrivains à qui on a
donné l'orgueilleuse dénomination de _penseurs_, comme si on n'avait pas
su penser avant eux avec moins de faste et de recherche.»
La théorie littéraire de Fontanes est là; son originalité, comme
critique, consiste, sur cette fin du XVIIIe siècle, à déclarer fausse
l'opinion accréditée, «si agréable, disait-il, aux sophistes et aux
rhéteurs, par laquelle on voudrait se persuader que les siècles du
goût n'ont pas été ceux de la philosophie et de la raison.» C'était
proclamer, au nom des Écoles centrales, précisément le contraire de ce
que Garat venait de prêcher aux Écoles normales. Il devançait dans sa
chaire et préparait honorablement la critique littéraire renouvelée, que
le _Génie du Christianisme_ devait bientôt illustrer et propager avec
gloire. Ainsi, en parlant un jour des moeurs héroïques de _l'Odyssée_,
il les comparait aux moeurs des patriarches, et rapprochait Éliézer et
Rebecca de Nausicaa. Vite on le dénonça là-dessus dans un journal
comme contre-révolutionnaire, et on l'y accusa de recevoir des rois de
_grosses sommes_ pour professer de telles doctrines.
Fontanes ne se renfermait pas, à cette époque, dans son enseignement;
il prenait par sa plume une part plus active et plus hasardeuse au
mouvement réactionnaire et, selon lui, réparateur, dont M. Fiévée, l'un
des acteurs lui-même, nous a tracé récemment le meilleur tableau[117].
Nous le trouvons, avec La Harpe et l'abbé de Vauxcelles, l'un des trois
principaux rédacteurs du journal _le Mémorial_; et, dans sa mesure
toujours polie, il poussait comme eux au ralliement et au triomphe des
principes et des sentiments que le 13 vendémiaire n'avait pas intimidés,
et qu'allait frapper tout à l'heure le 18 fructidor.
[Note 117: Dans l'_Introduction_ qui précède sa _Correspondance_ avec
Bonaparte.]
C'était, durant les mois qui précédèrent cette journée, une grande
polémique universelle, dans laquelle se signalaient, parmi les
_monarchiens_, La Harpe, Fontanes, Fiévée, Lacretelle, Michaud, écrivant
soit dans _le Mémorial_, soit dans _la Quotidienne_, dans _la Gazette
française_; et, parmi les républicains, Garat, Chénier, Daunou, dans les
journaux intitulés _la Clef du Cabinet, le Conservateur_; Roederer dans
le _Journal de Paris_; Benjamin Constant déjà dans des brochures.
Le rôle de Fontanes, au milieu de cette presse animée, devient fort
remarquable: la modération ne cesse pas d'être son caractère et fait
contraste plus d'une fois avec les virulences et les gros mots de
ses collaborateurs. Il est pour l'accord des lois et des moeurs, des
principes religieux et de la politique, pour le retour des traditions
conservatrices, et (ce qui était rare, ce qui l'est encore) il n'en
violait pas l'esprit en les prêchant. A part les jacobins, il ne hait ni
n'exclut personne: «Des gens qui ne se sont jamais vus, dit-il (28 août
1797), se battent pour des opinions et croient se détester; ils seraient
bien étonnés quelquefois, en se voyant, de ne trouver aucune raison de
se haïr. Tel adversaire conviendrait mieux au fond que tel allié.» En
fait de croyances religieuses, il exprime partout l'idée qu'elles sont
nécessaires aux sociétés humaines comme aux individus, qu'elles seules
remplissent une place qu'à leur défaut envahissent mille tyrans ou mille
fantômes; et, à propos des superstitions des incrédules, il rappelle
de belles paroles que Bonnet lui adressait en sa maison de Genthod,
lorsqu'il l'y visitait en 1787: «Il faut laisser des aliments sains
à l'imagination humaine, si on ne veut pas qu'elle se nourrisse
de poisons[118].» Je trouve, dans ce même _Mémorial_, un parfait et
incontestable jugement de Fontanes sur Mirabeau[119], et un autre, bien
impartial, sur La Fayette, qu'on croyait encore prisonnier à Olmütz[120]:
s'il exprime simplement une honorable compassion pour le général, il n'a
que des paroles d'admiration pour son héroïque épouse; de même qu'en un
autre endroit il sait allier à une expression peu flattée sur l'ancien
ministre Roland un hommage rendu à l'esprit supérieur et aux grâces
naturelles de madame Roland, avec laquelle il avait eu occasion de
passer quelques jours près de Lyon, en 1791. Enfin, nous trouvons
Fontanes (sa ligne de parti étant donnée) aussi sage, aussi juste, aussi
parfait de goût qu'on le peut souhaiter envers les personnes, envers
toutes... excepté une seule: je veux parler de madame de Staël. Car il
la toucha malicieusement bien avant les fameux articles du _Mercure_ en
1800. A plusieurs reprises, dans _le Mémorial_, elle revient sous
sa plume: en s'attaquant à une brochure de Benjamin Constant[121], il
n'hésite pas à la reconnaître aux endroits les plus vifs, les plus
heureux, et c'est pour l'en louer avec une ironie cavalière que
dorénavant, à son égard, il ne désarmera plus. Le piquant des premières
escarmouches fut tel, dès ce temps du _Mémorial_[122], que plusieurs
lettres de réclamations anonymes lui arrivèrent. En déclarant le tort de
M. de Fontanes, on sent le besoin de se l'expliquer.
[Note 118: _Mémorial_ du 1er juillet 1797, article sur les
francs-maçons et les illuminés.--Fontanes, dans son voyage à Genève,
avait été introduit naturellement près de Bonnet par M. de Fontanes,
pasteur et professeur, qui était d'une branche de sa famille restée
calviniste et Réfugiée.]
[Note 119: 11 et 12 août.]
[Note 120: 13 juillet.]
[Note 121: 20 juin.]
[Note 122: Article du 22 juillet et numéro du 1er septembre.]
Fontanes, comme Racine, comme beaucoup d'écrivains d'un talent doux,
affectueux, tendre, avait tout à côté l'épigramme facile, acérée.
Chez lui la goutte de miel lent et pur était gardée d'un aiguillon
très-vigilant. S'il ne montrait d'ordinaire que de la sensibilité dans
le talent, il portait de la passion dans le goût. Il était, ai-je dit,
de l'école française en tout point: et en effet, tout ce qui, à
quelque degré, tenait au germanisme, à l'anglomanie, à l'idéologie, à
l'économisme, au jansénisme, tout ce qui sentait l'outré, l'obscur,
l'emphatique, se liait dans son esprit par une association rapide et
invincible; il voyait de très-loin et très-vite: son imagination faisait
le reste. En somme, toutes les antipathies qu'on se figure que Voltaire
aurait eues si vives durant la Révolution et de nos jours, Fontanes les
a eues et nous les représente, et non par routine ni par tradition, mais
bien vives, bien senties, bien originales aussi; il était né tel. De la
famille de Racine par le coeur et par les vers, il touchait à Voltaire
par l'esprit et par le ton courant. Très-aisément son tact fin
tressaillait offensé, irrité: son accent se faisait moqueur; et, en même
temps, sa veine de poëte sensible, et son imagination plutôt riante,
n'en souffraient pas. Qu'on approuve ou non, il faut convenir que tout
cela constitue en M. de Fontanes un ensemble bien varié et qui se tient,
une nature, un homme enfin.
Or, il n'aimait pas les femmes savantes, les femmes politiques, les
femmes philosophes. S'il ne faisait dès lors que prévoir et redouter ce
qui s'est émancipé depuis, il doit sembler, comme, au reste, en un bon
nombre de ses jugements, beaucoup moins étroit que prompt. En admirateur
du XVIIe siècle, il permettait sans doute à madame de Sévigné ses
lettres, à madame de La Fayette ses tendres romans; il aurait passé à
madame de Staël ses _Lettres sur Jean-Jacques_, comme probablement
il tolérait ses vers d'élégie chez madame Dufrenoy; mais c'était là
l'exception et l'extrême limite. Une célébrité plus active, l'influence
politique surtout, et l'expression métaphysique, le révoltaient chez une
femme, et lui paraissaient tellement sortir du sexe, qu'à lui-même il
lui arriva, cette fois, de l'oublier. Madame de Staël ne se vengea qu'en
retrouvant à l'instant son rôle de femme, qu'on l'accusait d'abandonner,
et en le marquant par la bonne grâce supérieure et inaltérable de ses
réponses[123].
[Note 123: Elle prit soin, par exemple, de citer un vers du _Jour des
Morts_ au liv. IV, chap. III, de _Corinne_.]
Pour revenir au _Mémorial_, l'ensemble de la rédaction de Fontanes dans
cette feuille nous montre un esprit dès lors aussi mûr en tout que
distingué, qui ne reviendra plus sur ses impressions, et qui, dans la
science de la vie, est maître de ses résultats. La connaissance de cette
rédaction est précieuse en ce qu'elle nous le révèle, à cette époque
d'entière indépendance, essentiellement tel, au fond, qu'il se
développera plus tard dans ses rôles publics et officiels; avec tous ses
principes, ses sentiments, ses aversions même; journaliste louant déjà
Washington[124] dans le sens où, orateur, il le célébrera devant le
premier Consul; attaquant déjà madame de Staël, avant qu'on le puisse
soupçonner par là de vouloir complaire à quelqu'un.
[Note 124: _Mémorial_, 22 août 1797.]
Mais le pressentiment le plus notable de Fontanes, à cette date, est son
goût déclaré pour le général Bonaparte, alors conquérant de l'Italie.
Le 15 août 1797, il lui adresse, dans _le Mémorial_, une lettre trop
piquante de verve et trop perçante de pronostic, pour qu'on ne la
reproduise pas. C'est un de ces petits chefs-d'oeuvre de la presse
politique, comme il s'en est tant dépensé et perdu en France depuis _la
Satire Ménippée_ jusqu'à Carrel: sauvons du moins cette page-là. Le
bruit venait de se répandre dans Paris qu'une révolution républicaine
avait éclaté à Rome et y avait changé la forme du gouvernement.
«A BONAPARTE.
«Brave général,
«_Tout a changé et tout doit changer encore_, a dit un écrivain
politique de ce siècle, à la tête d'un ouvrage fameux.
Vous hâtez de plus en plus l'accomplissement de cette prophétie de
Raynal. J'ai déjà annoncé que je ne vous craignais pas, quoique vous
commandiez quatre-vingt mille hommes et qu'on veuille nous _faire peur_
en votre nom. Vous aimez la gloire, et cette passion ne s'accommode pas
de petites intrigues, et du rôle d'un conspirateur subalterne auquel
on voudrait vous réduire. Il me paraît que vous aimez mieux monter au
Capitole, et cette place est plus digne de vous. Je crois bien que votre
conduite n'est pas conforme aux règles d'une morale très-sévère; mais
l'héroïsme a ses licences: et Voltaire ne manquerait pas de vous dire
que vous faites votre métier d'illustre brigand comme Alexandre et comme
Charlemagne. Cela peut suffire à un guerrier de vingt-neuf ans.
«Je me promènerais, je le répète, avec la plus grande sécurité, dans
votre camp peuplé de braves comme vous, et je conviens qu'il serait fort
agréable de vous voir de près, de suivre votre politique, et même de la
deviner quand vous garderiez le silence.
«Savez-vous que, dans mon coin, je m'avise de vous prêter de grands
desseins? Ils doivent, si je ne me trompe, changer les destinées de
l'Europe et de l'Asie.
«Toute mon imagination fermente depuis qu'on m'annonce que Rome a changé
son gouvernement. Cette nouvelle est prématurée sans doute; mais elle
pourra bien se réaliser tôt ou tard.
«Vous aviez montré pour la vieillesse et le caractère du chef
de l'Église des égards qui vous avaient honoré. Mais peut-être
espériez-vous alors que la fin de sa carrière amènerait plus vite le
dénoûment préparé par vos exploits et votre politique. Les Transtévérins
se sont chargés de servir votre impatience, et le Pape, dit-on, vient
de perdre toute sa puissance temporelle; je m'imagine que vous
transporterez le siège de la nouvelle république lombarde au milieu de
cette Rome pleine d'antiques souvenirs, et qui pourra s'instruire encore
sous vous à l'art de conquérir le reste de l'Italie. «On prétend qu'à ce
propos le ministre Acton disait naguère au roi de Naples:--_Sire, les
Français ont déjà la moitié du pied dans la botte. Encore un coup, et
ils l'y feront entrer tout entier_.--Acton pourrait bien avoir raison:
qu'en dites-vous?
«Mais je soupçonne encore de plus vastes combinaisons. Le théâtre de
l'Italie est déjà trop étroit pour la grandeur de vos vues. Je rêve
souvent à vos correspondances avec les anciens peuples de la Grèce, et
même avec leurs prêtres, avec leurs _papas_; car, en habile homme, vous
avez soin de ne pas vous brouiller avec les opinions religieuses.
«Une insurrection des Grecs contre les Turcs qui les oppriment est
un événement très-probable, si on vous laisse faire, et si
Aubert-Dubayet[125] vous seconde. L'insurrection peut se communiquer
facilement aux janissaires, et l'histoire ottomane est déjà pleine des
révolutions tragiques dont ils furent les instruments.
[Note 125: Ambassadeur à Constantinople.]
«Ainsi, je ne serais point étonné que vous eussiez conçu le projet hardi
de planter à la fois l'étendard français sur les murs du Vatican et sur
les tours du Sérail, dans la capitale des États chrétiens et dans celle
de Mahomet. Ce serait, il faut en convenir, une étrange manière de
renouveler l'empire d'Orient et celui d'Occident. Mais vous m'avez
accoutumé aux prodiges, et ce qu'il y a de plus invraisemblable est
toujours ce qui s'exécute le plus facilement depuis l'origine de la
Révolution française.
«Que dire alors du ministre ottoman et de celui de Sa Sainteté, qui sont
reçus le même jour au Directoire, qui se visitent fraternellement, et
qui s'amusent à l'Opéra français, à nos jardins de Bagatelle et
de Tivoli, tandis qu'on s'occupe en secret du sort de Rome et de
Constantinople?
«En vérité, brave Général, vous devez bien rire quelquefois, du haut de
votre gloire, des cabinets de l'Europe et des dupes que vous faites.
«Vous préparez de mémorables événements à l'histoire. Il faut l'avouer,
si les rentes étaient payées, et si on avait de l'argent, rien ne serait
plus intéressant au fond que d'assister aux grands spectacles que vous
allez donner au monde. L'imagination s'en accommode fort, si l'équité en
murmure un peu.
«Une seule chose m'embarrasse dans votre politique. Vous créez partout
des constitutions républicaines. Il me semble que Rome, dont vous
prétendez ressusciter le génie, avait des maximes toutes contraires.
Elle se gardait d'élever autour d'elle des républiques rivales de la
sienne. Elle aimait mieux s'entourer de gouvernements dont l'action
fût moins énergique, et fléchît plus aisément sous sa volonté.
Souvenons-nous de ces vers d'une belle tragédie:
Ces lions, que leur maître avait rendus plus doux,
Vont reprendre leur rage et s'élancer sur nous;
...............................................
Si Rome est libre enfin, c'est fait de l'Italie, etc.
«Mais peut-être avez-vous là-dessus, comme sur tout le veste, votre
arrière-pensée, et vous ne me la direz pas.
«J'ai cru pouvoir citer des vers dans une lettre qui vous est adressée:
vous aimez les lettres et les arts. C'est un nouveau compliment à vous
faire. Les guerriers instruits sont humains; je souhaite que le même
goût se communique à tous vos lieutenants qui savent se battre aussi
bien que vous. On dit que vous avez toujours _Ossian_ dans votre poche,
môme au milieu des batailles: c'est, en effet, le chantre de la valeur.
Vous avez, de plus, consacré un monument à Virgile dans Mantoue, sa
patrie. Je vous adresserai donc un vers de Voltaire, en le changeant un
peu:
J'aime fort les héros, s'ils aiment les poètes.
«Je suis un peu poète; vous êtes un grand capitaine. Quand vous serez
maître de Constantinople et du Sérail, je vous promets de mauvais vers
que vous ne lirez pas, et les éloges de toutes les femmes, qui vaudront
mieux que les vers pour un héros de votre âge. Suivez vos grands
projets, et ne revenez surtout à Paris que pour y recevoir des fêtes et
des applaudissements. F.»
Si Bonaparte lut la lettre (comme c'est très-possible), son goût pour
Fontanes doit remonter jusque-là[126].
[Note 126: Les Mémoires du savant botaniste de Candolle, récemment
publiés (1862), contiennent une anecdote singulière sur Fontanes,
laquelle se rapporte à cette époque voisine de fructidor. Sortant du
Lycée où il avait entendu une leçon de La Harpe et revenant à pied avec
Fontanes, de Candolle ne put s'empêcher de lui exprimer son étonnement
du discours violent de La Harpe et de ce qu'il avait l'air d'y
applaudir: «Ne vous y trompez pas, lui aurait dit Fontanes; notre but
n'est pas de rétablir la puissance des prêtres, mais il faut frapper
l'opinion publique de l'utilité d'une religion, et ensuite nous avons
l'intention de pousser la France au protestantisme.» De Candolle,
qui croit avoir eu à se plaindre plus tard de Fontanes Grand-Maître,
triomphe de la contradiction. Mais Fontanes, en 1797, était en effet
vaguement et politiquement religieux plutôt que catholique, et, parlant
à un protestant, il dit là une de ces choses en l'air qui traversent
l'imagination d'un poète et dont sans doute il ne se souvenait pas le
lendemain. Il est possible aussi que de Candolle, en se ressouvenant,
ait trop précisé le dire de Fontanes. ]
Le 18 fructidor, en frappant le journaliste, eut pour effet, par
contre-coup, de réveiller en Fontanes le poète, qui se dissipait trop
dans cette vie de polémique et de parti. Laissant madame de Fontanes à
Paris, il se déroba à la déportation par la fuite, quitta la France,
passa par l'Allemagne en Angleterre, et y retrouva M. de Chateaubriand,
qu'il avait déjà connu en 89. C'est à l'illustre ami de nous dire en ses
_Mémoires_ (et il l'a fait) cette liaison étroitement nouée dans l'exil,
ces entretiens à voix basse au pied de l'abbaye de Westminster, ces
doubles confidences du coeur et de la muse; et puis les longs regards
ensemble vers _cette Argos dont on se ressouvient toujours, et qui,
après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande
amertume_. Fontanes n'hésita pas un seul instant à reconnaître l'étoile
à ce jeune et large front. Quand d'autres spirituels émigrés, le
chevalier de Panat et ce monde léger du XVIIIe siècle, paraissaient
douter un peu de l'astre prochain du jeune officier breton, tout rêveur
et sauvage, Fontanes leur disait: «Laissez, messieurs, «patience!
il nous passera tous.» Et à son jeune ami il répétait: «Faites-vous
illustre.» M. de Chateaubriand, à son tour, lui rendait en conseils et
en encouragements ce qu'il en recevait; et quand Fontanes, après avoir
repris vivement à la Grèce sauvée, semblait en d'autres moments s'en
distraire, son ami l'y ramenait sans cesse: «Vous possédez le plus beau
talent poétique de la France, et il est bien malheureux que votre
paresse soit un obstacle qui retarde la gloire. Songez, mon ami,
que les années peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux
immortels que la postérité est en droit d'attendre de vous, vous ne
laisserez peut-être que quelques cartons. C'est une vérité indubitable
qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possédez cet art
qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul sort tout entier
du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps. Est-il possible
que vous ne soyez pas touché de tout ce que le Ciel a fait pour vous,
et que vous songiez à autre chose qu'à la Grèce sauvée?» Ainsi au poète
mélancolique, délicat, pur, élevé, noble, mais un peu désabusé, parlait
l'ardent poète avec grandeur.
Ces paroles, tombant dans les heures fécondes du malheur, faisaient une
vive et salutaire impression sur Fontanes, et, durant le reste de sa
proscription, on le voit tout occupé de son monument. Son imagination se
passionnait en ces moments extrêmes; il ressaisissait en idée la gloire.
Il quitta l'Angleterre pour Amsterdam, revint à Hambourg, séjourna à
Francfort-sur-le-Mein; ses lettres d'alors peignent plus vivement son
âme à nu et ses goûts, du fond de la détresse. Il manquait des livres
nécessaires, n'avait pour compagnon qu'un petit Virgile qu'il avait
acheté près de la Bourse, à Amsterdam; il lui arrivait de rencontrer
chez d'honnêtes fermiers du Holstein les _Contes moraux_ de Marmontel,
mais il n'avait pu trouver un Plutarque dans toute la ville de Hambourg
(que n'allait-il tout droit à Klopstock?); et dans ces pays où son genre
d'études était peu goûté, il s'estimait comme Ovide au milieu d'une
terre barbare. Tant de souffrance était peu propre à le réconcilier avec
l'Allemagne. A travers les mille angoisses, il travaillait à sa _Grèce
sauvée_, et, comme il l'écrit, _s'y jetait à corps perdu_. Enviant le
sort de Lacretelle et de La Harpe, qui du moins vivaient cachés en
France (et La Harpe l'avait été quelque temps chez madame de Fontanes
même), il songeait impatiemment à rentrer: «Je viens de lire une partie
du décret; quelque sévère qu'il soit, je persiste dans mes idées. Je
me cacherai, et je travaillerai au milieu de mes livres. Je n'ai plus
qu'un très-petit nombre d'années à employer pour l'imagination, je veux
en user mieux que des précédentes. Je veux finir mon poème. Peut-être
me regrettera-t-on quand je ne serai plus, si je laisse quelque
monument après moi...» Son cri perpétuel, en écrivant à madame de
Fontanes et à son ami Joubert, était: «Ne me laissez point en Allemagne;
un coin et des livres en France!... Je ne veux que terminer dans une
«cave, au milieu des livres nécessaires, mon poème commencé. Quand il
sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur bon plaisir.» Un jour,
apprenant qu'au nombre des lieux d'exil pour les déportés, on avait
désigné l'île de Corfou, ce ciel de la Grèce tout d'un coup lui sourit:
«J'ai été vivement tenté d'écrire à cet effet au Directoire: je ne vois
pas qu'il pût refuser a un poète déporté, qui mettrait sous ses yeux
«plusieurs chants (_il y avait donc dès lors plusieurs chants_) d'un
poème sur la Grèce, un exil à Corfou, puisqu'il y veut envoyer d'autres
individus frappés par le même décret. Ceci vous parait fou. Mais
songez-y bien: qu'est-ce qui n'est pas mieux que Hambourg?» Durant
toute cette proscription, Fontanes, luttant contre le flot, et cherchant
à tirer son épopée du naufrage, me fait l'effet de Camoëns qui soulève
ses _Lusiades_ d'un bras courageux: par malheur, la _Grèce sauvée_ ne
s'en est tirée qu'en lambeaux.
Mais, oserai-je le dire? ce furent moins ces rudes années de l'orage qui
lui furent contraires, que les longs espaces du calme retrouvé et des
grandeurs.
Au plus fort de sa lutte et de sa souffrance, et chantant la Grèce en
automne, le long des brouillards de l'Elbe, ou en hiver, _enfermé dans
un poêle_, comme dit Descartes, Fontanes écrivait à son ami de Londres
qu'il ne serait heureux que lorsque, rentré dans sa patrie, il lui
aurait préparé _une ruche et des fleurs à côté des siennes_; et l'ami
poëte lui répondait: «Si je suis la seconde personne à laquelle vous
ayez trouvé quelques rapports d'âme avec vous (_l'autre personne
était M. Joubert_), vous êtes la première qui ayez rempli toutes les
conditions que je cherchais dans un homme. Tête, coeur, caractère, j'ai
tout trouvé en vous à ma guise, et je sens désormais que je vous suis
attaché pour la vie.... Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose
qui parle au coeur dans une liaison commencée par deux Français
malheureux loin de la patrie? Cela ressemble beaucoup à celle de
_René_ et d'_Outougami_: nous avons juré dans un _désert_ et sur des
_tombeaux_.» Ainsi se croisaient dans un poétique échange les souvenirs
de l'Atlantique et ceux de l'Hymette, les antiques et les nouvelles
images.
Le 18 brumaire trouva Fontanes déjà rentré en France, et qui s'y tenait
d'abord caché. Je conjecture que _la Maison rustique_, transformation
heureuse de l'ancien _Verger_, est le fruit aimable de ce premier
printemps de la patrie. Il ne tarda pourtant pas à vouloir éclaircir sa
situation, et il adressa au Consul la lettre suivante, dont la noblesse,
la vivacité et, pour ainsi dire, l'attitude s'accordent bien avec
la lettre de 1797, et qui ouvre dignement les relations directes de
Fontanes avec le grand personnage.
«A BONAPARTE.
«Je suis opprimé, vous êtes puissant, je demande justice. La loi du 22
fructidor m'a indirectement compris dans la liste des écrivains déportés
en masse et sans jugement. Mon nom n'y a pas été rappelé. Cependant
j'ai souffert, comme si j'avais été légalement condamné, trente mois
de proscription. Vous gouvernez, et je ne suis point encore libre.
Plusieurs membres de l'Institut, dont j'étais le confrère avant le
18 fructidor, pourront vous attester que j'ai toujours mis, dans mes
opinions et mon style, de la mesure, de la décence et de la sagesse.
J'ai lu, dans les séances publiques de ce même Institut, des fragments
d'un long poëme qui ne peut déplaire aux héros, puisque j'y célèbre les
plus grands exploits de l'antiquité. C'est dans cet ouvrage, dont je
m'occupe depuis plusieurs années, qu'il faut chercher mes principes,
et non dans les calomnies des délateurs subalternes qui ne seront plus
écoutés. Si j'ai gémi quelquefois sur les excès de la Révolution, ce
n'est point parce qu'elle m'a enlevé toute ma fortune et celle de ma
famille,[127] mais parce que j'aime passionnément la gloire de ma patrie.
Cette gloire est déjà en sûreté, grâce à vos exploits militaires. Elle
s'accroîtra encore par la justice que vous promettez de rendre à tous
les opprimés. La voix publique m'apprend que vous n'aimez point les
éloges. Les miens auraient l'air trop intéressés dans ce moment pour
qu'ils fussent dignes de vous et de moi. D'ailleurs, quand j'étais
libre, avant le 18 fructidor, on a pu voir, dans le journal auquel je
fournissais des articles, que j'ai constamment parlé de vous comme la
renommée et vos soldats. Je n'en dirai pas plus. L'histoire vous a
suffisamment appris que les grands capitaines ont toujours défendu
contre l'oppression et l'infortune les amis des arts, et surtout les
poëtes, dont le coeur est sensible et la voix reconnaissante.