Ce fut une brillante époque dans la vie de La Fayette que les années qui
s'écoulèrent depuis la fin de la guerre d'Amérique jusqu'à l'ouverture
des États-généraux. Jeune et célèbre, déjà plein d'actions,
chevaleresque parrain de treize républiques, il parcourait et étudiait
l'Europe, les cours absolues, assistait aux revues et aux soupers du
grand Frédéric, et, de retour en France, par ses liaisons, par ses
propos, par son attitude à l'Assemblée des notables, poussait hardiment
à des réformes, dont le seul mot, étonnement de la cour, électrisait le
public, et que rien ne compromettait encore. Pourtant cet intervalle de
jouissance, de repos et de préparation, eut son terme, et La Fayette,
à ses risques et périls dut rentrer dans la pratique active des
révolutions. Il est âgé de trente-deux ans en 89. Tout ce qui précède
n'a été qu'un prélude; le plus sérieux et le plus mûr commence; la
gloire, jusque-là si pure et incontestée, du jeune général va subir de
terribles épreuves. Il s'agit, en effet, de la France et d'une vieille
monarchie, d'une cour à laquelle La Fayette est lié par sa naissance,
par des devoirs ou du moins par des égards obligés. De toutes parts il
s'agit pour lui de garder une difficile et presque impossible mesure,
d'être républicain sans abjurer tout à fait son respect au trône, d'être
du peuple sans insulter chez les autres ni en lui le gentilhomme. Or, La
Fayette, dans une telle complication que chaque pensée aisément achève,
s'engagea sans hésiter, tout en droiture et comme naturellement. Si on
le prend à l'entrée et à l'issue, on trouve que, somme toute et sauf
l'examen de détail, il s'en est tiré, quant aux principes généraux et
quant à la tenue personnelle, à son honneur, à l'honneur de sa cause et
de sa morale en politique.
Ce n'est pas à dire qu'en aucun de ces difficiles moments ni lui ni son
cheval n'aient bronché.
Je ne discuterai pas les principaux faits de la vie de La Fayette depuis
89 jusqu'à sa sortie de France en août 92; de telles discussions,
rebattues pour les contemporains, redeviendraient plus fastidieuses à
la distance où nous sommes placés; c'est à chaque lecteur, dans une
réflexion impartiale, à se former son impression particulière. Les
reproches dont sa conduite a été l'objet portent en double sens. Les uns
l'ont accusé de ne s'être pas suffisamment opposé aux excès populaires
dans la nuit du 6 octobre, le 22 juillet précédent lors du massacre de
Foulon, et en d'autres circonstances; les autres l'ont, au contraire,
accusé, lui et Bailly, de sa résistance aux mouvements populaires
dans les derniers temps de l'Assemblée constituante, notamment de la
proclamation et de l'exécution de la loi martiale au Champ-de-Mars,
le 17 juillet 91. Le fait est qu'après la grande insurrection du 14
juillet, qui fondait l'Assemblée nationale, La Fayette n'en voulut plus
d'autres; mais qu'avant d'en venir à les combattre, à les réprimer, il
se prêta quelquefois, pour les mitiger, à les conduire. Il y a bien
des années, qu'enfant j'entendais raconter à l'un des gardes nationaux
présents aux journées des 5 et 6 octobre, le détail que voici, et qui
est à la fois une particularité et une figure. Le tocsin avait sonné
dès le matin du 5 octobre, Paris était en insurrection, les faubourgs
débouchaient en colonnes pressées, l'on criait: _A Versailles! à
Versailles!_ La Fayette, qui devait prendre la tête de la marche,
ne partait pas. Durant la matinée entière et jusque très-avant dans
l'après-midi, sous un prétexte ou sous un autre, il avait tenu bon,
faisant la sourde oreille aux menaces comme aux exhortations. Bref,
après des heures de fluctuation houleuse, tous les délais expirés et la
foule ne se contenant plus, La Fayette à cheval, au quai de la Grève,
en tête de ses bataillons, ne bougeait encore, quand un jeune homme,
sortant du rang et portant la main à la bride de son cheval, lui dit:
«Mon général, jusqu'ici vous nous avez commandés; mais maintenant
c'est à nous de vous conduire...;» et l'ordre: _En avant!_ jusqu'alors
vainement attendu, s'échappa.
Le témoin véridique, de qui le mot m'est venu, n'en avait entendu que la
lettre, et n'en saisissait ni le poétique ni le figuratif. Depuis,
j'ai souvent repassé en esprit, comme le revers et l'ombre de bien des
ovations, cette humble image du commandant populaire[79]. Et celui-ci
était le plus probe, le plus inflexible, passé une certaine ligne; il ne
cédait ici qu'en vue surtout de maintenir et de modérer. Si l'on ne
peut dire de lui qu'une fois la Révolution engagée, il ait dominé les
événements, s'il les a trop suivis ou (ce qui revient au même) précédés
dans le sens de tout à l'heure, il en a été l'instrument et le
surveillant le plus actif, le plus intègre, le plus désintéressé; quand
ils ont voulu aller trop loin, à un certain jour, il leur a dit _non_,
et les a laissés passer sans lui, au risque d'en être écrasé le premier;
en un mot, il a fait ses preuves de vertu morale. Mais à ce début, il
y eut de longs moments d'acheminement, d'embarras, de composition
inévitable. L'indulgence qu'on a en révolution pour les moyens est
singulière, tant que vos opinions ne sont pas dépassées.
[Note 79: Au chant XXI de _l'Iliade_, Achille est représenté
s'enfuyant à toutes jambes devant le Scamandre furieux et débordé:
«Comme lorsqu'un irrigateur, remontant sur la colline à une source aux
eaux noires, en veut amener le courant à travers les jeunes plants et
les enclos: tenant la houe en main, il aplanit l'obstacle et ouvre la
rigole où l'eau court à l'instant: tous les cailloux s'entre-choquent
et s'agitent, le flot précipité résonne sur la pente, et _devance
celui même qui le veut conduire_.» Tels les chefs du peuple dans les
révolutions: qu'on aille au fond de cette comparaison gracieuse, on a là
leur image et comme leur devise.]
Au 22 juillet 89, La Fayette fit tout ce qui était humainement possible
pour sauver Foulon et Berthier; le lendemain, il déposait à l'hôtel de
ville son épée de commandant, fondé sur ce que les exécutions sanglantes
et illégales de la veille l'avaient trop convaincu _qu'il n'était pas
l'objet d'une confiance universelle_; il ne consentit à la reprendre que
sur les instances les plus flatteuses et après des témoignages unanimes.
Mais son impression sur ces attentats et quelques autres pareils qui,
ainsi qu'il le dit, ont trompé son zèle et profondément affligé son
coeur, son impression d'honnête homme n'atteignit pas alors sa vue
politique, et ne détruisit pas du coup le charme qui ne cessa que plus
tard, lorsque le 10 août déchira le rideau. Des prisons de Magdebourg,
en juin 93, La Fayette écrivait à la princesse d'Hénin: «Le nom de mon
malheureux ami La Rochefoucauld se présente toujours à moi... Ah! voilà
le crime qui a profondément ulcéré mon coeur! La cause du peuple ne
m'est pas moins sacrée; je donnerais mon sang goutte à goutte pour elle;
je me reprocherais chaque instant de ma vie qui ne serait pas uniquement
dévoué à cette cause; _mais le charme est détruit_...» Et plus loin il
parle encore de l'injustice du peuple, qui, sans diminuer son dévouement
à cette cause, a détruit pour lui cette _délicieuse sensation du sourire
de la multitude_. Ainsi, avant le 10 août, avant la proscription et le
massacre de ses amis, et même après que Foulon eut été déchiré devant
ses yeux et malgré ses efforts, avec les circonstances qu'on peut lire
dans les _Mémoires_ de Ferrières, le charme subsistait encore pour La
Fayette; il fallait que La Rochefoucauld fût massacré à Gisors pour que
l'attrait de la multitude s'évanouît, et pour qu'elle cessât (au moins
dans un temps) de lui sourire. Tous les reproches adressés à La
Fayette au sujet de ces journées du 22 juillet, des 5 et 6 octobre, me
paraissent aujourd'hui abandonnés ou réfutés, et ils se réduisent à
cette remarque morale, laquelle porte sur la nature humaine encore plus
que sur lui.
Quant aux reproches en sens opposé, et pour avoir défendu la
Constitution et la royauté de 91 contre les émeutes, ils ne s'adressent
pas à la moralité de La Fayette, qui ne faisait que suivre entre la cour
infidèle et les factions orageuses la ligne étroite de son serment. On
peut seulement se demander si, en s'enfermant comme il le fit dans la
Constitution de 91 sans issue, il ne dévoua pas sa personne et son
influence à une honorable impossibilité. Je crois que La Fayette, dans
les excellents exposés qu'il donne de la situation révolutionnaire aux
divers moments, de 89 à 92, s'exagère, en général, la pratique possible
de la Constitution. Il a beau faire, il a beau en justifier la mesure et
les bases, analyser et qualifier à merveille les divers partis qui s'y
opposent et les hommes qui figurent pour et contre, toujours l'un des
deux éléments essentiels à son ordre de choses lui échappe: toujours,
d'un côté, la cour conspire et ne veut pas se rallier; toujours d'un
autre côté, la foule et les factions ne peuvent pas avoir confiance et
ne veulent pas s'arrêter. Il s'agissait en 91, pour le gros de la nation
active et pour les générations survenantes, de bien autre chose que de
la Constitution même. Une cour restait à bon droit suspecte: la fuite
du 20 juin et les révélations subséquentes l'ont assez convaincue
d'incompatibilité. Le grand mouvement de 89 avait remué toutes les
opinions, exalté tous les sentiments; on se précipitait de toutes parts
dans l'amour du bien public, comme sur une proie; les générations qui
n'avaient pas donné en 89 étaient avides de mettre la main aussi à
quelque chose: on était lancé, et chacun allait renchérissant. La
Fayette (dans ses _Souvenirs en sortant de prison_[80]) remarque, il est
vrai, qu'on a poussé un peu loin le fatalisme dans les jugements sur la
Révolution française, et cette observation, chez lui précoce, antérieure
aux systèmes historiques d'aujourd'hui, bien autrement fatalistes,
rentre trop dans ce que je crois vrai pour que je ne cite pas ses
paroles: «De même, dit-il, qu'autrefois l'histoire rapportait tout à
quelques hommes, la mode aujourd'hui est de tout attribuer à la force
des choses, à l'enchaînement des faits, à la marche des idées: on
accorde le moins possible aux influences individuelles. Ce nouvel
extrême, indiqué par Fox dans son ouvrage posthume, a le mérite de
fournir à la philosophie de belles généralités, à la littérature des
rapprochements brillants, à la médiocrité une merveilleuse consolation.
Personne ne connaît et ne respecte plus que moi la puissance de
l'opinion, de la culture morale et des connaissances politiques; je
pense même que, dans une société bien constituée, l'homme d'État n'a
besoin que de probité et de bon sens; mais il me paraît impossible
de méconnaître, surtout dans les temps de trouble et de réaction, le
rapport nécessaire des événements avec les principaux moteurs. Et, par
exemple, si le général Lee, qui n'était qu'un Anglais mécontent, avait
obtenu le commandement donné au grand citoyen Washington, il est
probable que la révolution américaine eût fini par se borner à un traité
avantageux avec la mère-patrie...» Il continue de la sorte à éclaircir
sa pensée par des exemples. Mais en 91, pour revenir au point en
question, où était l'homme de la circonstance, et y avait-il un homme
dirigeant? Avec sa méthode et son caractère, La Fayette ne l'eût jamais
été; il s'usait honorablement à maintenir l'ordre ou à modérer le
désordre, à servir la cour malgré elle, à, retenir Louis XVI dans la
lettre de la Constitution; il s'est toujours livré, nous dit-il lui-même
(et, à dater de cette époque, je crois le mot exact), _aux moindres
espérances_ d'obtenir, dans la recherche et la pratique de la liberté,
le concours paisible des autorités existantes. Ainsi faisait-il alors
religieusement et sans grande perspective. Autour de lui c'étaient des
masses, des clubs, une Assemblée finissante; on retombait dans la force
des choses[81].
[Note 80: Tome IV.]
[Note 81: Sur La Fayette et sa conduite en ces années difficiles, il
est essentiel de consulter le _Mémorial de Gouverneur Morris_ (édition
française, tome I, pages 267, 274, 288, 302, 338, en un mot presque à
chaque page). Morris, en s'y donnant les avantages de la prévoyance
et de la prudence, comme il arrive toujours dans les mémoires, fait
pourtant ressortir incontestablement l'impossibilité du rôle tenté par
La Fayette. Il se trouve que l'Américain tient mieux compte que
le gentilhomme des difficultés et des empêchements de notre vieux
monde.--Depuis la publication de la _Correspondance de Mirabeau et du
comte de La Marck_, on a toute la conduite de La Fayette éclairée par le
revers.]
Après la Constitution jurée et la clôture de l'Assemblée constituante,
La Fayette se retire en Auvergne pendant les derniers mois de 91; mais
cette retraite à Chavaniac ne saurait ressembler à celle de Washington à
Mount-Vernon; car rien n'est achevé et tout recommence. Il est mis à
la tête d'une armée dès le commencement de 92. De la frontière où il
travaille à organiser la défense, il écrit, le 16 juin, à l'Assemblée
législative, et, après le 20 juin, quittant son armée à l'improviste, il
paraît à la barre de cette Assemblée pour la rappeler à l'esprit de la
Constitution, à la Déclaration des droits violée chaque jour. Il veut
faire deux guerres à la fois, contre l'invasion prussienne et contre la
Révolution croissante: c'est trop. Il retourne à son camp sans avoir
rien obtenu que les honneurs de la séance: le 10 août va lui porter la
réponse. A cette nouvelle, il met son armée en insurrection, mais
en insurrection passive; il proclame et il attend; mais il attend
vainement. L'exemple ne se propage pas, les autres armées se soumettent,
et La Fayette, voyant que le pays ne répond mot, ne songe qu'à
s'annuler, dans l'intérêt, non pas de la liberté qui n'existe plus,
dit-il, mais de la patrie, qu'il s'agit toujours de sauver; il passe
la frontière avec ses aides de camp, non sans avoir pourvu à la sûreté
immédiate de ses troupes.
Que cette conduite toute chevaleresque et civique soit jugée peu
politique, je le conçois; elle est d'un autre ordre. Politiquement,
cette manière de faire ne saurait entrer dans l'esprit de ceux qui ne la
sentent pas déjà par le coeur. Lord Holland, venu en France pendant la
paix d'Amiens, causait de La Fayette avec le ministre Fouché; celui-ci,
au milieu d'expressions bienveillantes, taxait La Fayette d'avoir fait
une grande faute, et il se trouva que cette faute était, non, comme lord
Holland l'avait d'abord compris, de s'être déclaré contre le 10 août,
mais de n'avoir pas, quelques mois plus tôt, renversé l'Assemblée,
rétabli le pouvoir royal et saisi le gouvernement. Sans être Fouché, on
peut remarquer, au point de vue politique et du succès, que, dans de
telles circonstances, la démonstration de La Fayette, ainsi limitée,
devait demeurer inefficace; que proclamer le droit et attendre, l'arme
au bras, une manifestation honnête, puis, s'il ne vient rien, se
retirer, c'est compter sans doute plus qu'il ne faut sur la force morale
des choses; comme si, à part certains moments uniques et qui, une fois
vus, ne se retrouvent pas, rien se faisait tout seul dans les nations;
comme s'il ne fallait pas, dans les crises, qu'un homme y mît la
main, et fît et fît faire à tous même les choses justes et bonnes, et
_libres_.
Mais La Fayette (et voilà ce qui importe), en allant au delà, n'était
plus le même; il sortait de l'esprit de sa ligne, de sa fidélité à ses
serments, de sa religion publique; il tombait dans la classe des hommes
à 18 brumaire. Que cette tâche eût été, ou non, en rapport avec ses
forces, c'est ce que je n'examine point. Le premier obstacle était
dans la morale même qu'il professait, dans son respect pour la liberté
d'autrui, dans l'idée la plus fondamentale et la plus sacrée de sa
politique. Au-dessus de l'utilité immédiate et disputée qu'il eût pu
apporter au pays par une intervention en armes, il y avait pour lui,
homme de conviction, quelque chose de bien plus considérable dans
l'avenir. Si l'idée de liberté n'était pas engloutie sans retour, s'il
devait y avoir pour elle, comme il ne cessait de l'espérer, réveil,
purification et triomphe, ce n'était qu'au prix de cette attente, de
cette abnégation, de ce respect témoigné par quelqu'un (ne fût-ce qu'un
seul!) envers la liberté de tous, même égarée et enchaînée. Il eut cette
idée, et elle est grande; elle est digne en elle-même de tout ce que
l'antiquité peut offrir de stoïque au temps des triumvirs, et elle a de
plus l'inspiration sociale, qui est la beauté moderne. En passant la
frontière, dans les prisons de Magdebourg, de Neisse et d'Olmütz, plus
tard dans son isolement de Lagrange sous l'Empire, il se disait: «Il y a
donc quelque utilité dans ma retraite, puisqu'elle affiche et entretient
l'idée que la liberté n'est pas abandonnée sans exception et sans
retour.»
Par sa sortie de France en 92, la vie politique de La Fayette durant
notre première Révolution se dessine nettement, et elle devient
l'exemplaire-modèle en son espèce. Il a pu dire, après sa délivrance
d'Olmütz, ce qu'on redit volontiers avec lui après les passions
éteintes: «_Le bien et le mal de la Révolution paraissaient, en général,
séparés par la ligne que j'avais suivie_.» Son nom, que j'aime à trouver
de bonne heure honoré dans un ïambe d'André Chénier, a passé, depuis
quarante ans déjà, en circulation, comme la médaille la mieux frappée et
la plus authentique des hommes de 89.
La gloire et le malheur de ces médailles trop courantes est d'être comme
les monnaies qui bientôt s'usent; on n'en veut plus; mais l'histoire
vient, et de temps en temps, par quelque aspect nouveau, les refrappe et
les ravive.
Le titre d'homme de 89, dont La Fayette nous offre la personnification
équestre et en relief, reste lui-même le plus honorable, non-seulement
en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrières. En
toutes choses il y a, j'oserai dire, l'homme de 89, le girondin et
le jacobin; je ne parle pas de la nature des opinions, mais de leur
caractère et de leur allure; ce sont là comme trois familles d'esprits;
on les retrouve plus ou moins partout où il y a mouvement d'idées.
L'homme de 89, c'est-à-dire d'audace et d'innovation, mais avec limites
et garanties, avec circonspection passé son 14 juillet, et avec arrêt
devant les 10 août, l'esprit sans préjugés, courageux, qui apporte au
monde sa part d'innovation et de découverte, mais qui ne prétend pas
le détruire tout entier pour le refaire; qui ouvre sa brèche, mais qui
reconnaît bien vite, en avançant, de certaines mesures imposées par le
bon sens et par le fait, par l'honnêteté et par le goût; qui n'abjure
pas dans les mécomptes, mais se ralentit seulement, se resserre, et
attend aux endroits impossibles, sans forcer, sans renoncer...: qu'on
achève le portrait, que je craindrais de faire trop vague en le traçant
dans cette généralité. Veut-on des noms? en philosophie Locke en est,
Descartes lui-même n'en sort pas: j'y mets André Chénier en poésie.
Il y a une classe d'esprits girondins; cela est plus audacieux, plus
téméraire; ils sont plus perçants et plus étroits; ils vont d'abord aux
extrêmes, mais ils reculent à un certain moment: une certaine honnêteté
de goût, de sentiment, les tient, les saisit et les sauve. On trouve, en
les considérant dans leur entier, bien des inconséquences et de fausses
voies, mais aussi des sillons lumineux, des saillies franches, des
traces sincères: moins honorables que les précédents, ils sont plus
intéressants et touchants; l'imagination les aime; je les vois surtout
romanesques et poétiques. Une limite plus ou moins rapprochée, non
douteuse pourtant, les sépare de ce que j'appellerai les esprits
_jacobins_; ils ont marché ensemble dans un temps, mais la qualité,
la trempe est autre. Ces derniers (et je ne parle point du tout de la
politique, mais de la littérature, de la poésie, de la critique) se
trouvent nombreux de nos jours; on pourrait croire que c'est une espèce
nouvelle qui a pullulé. Rien ne les effraye ni ne les rappelle; _de plus
en plus fort!_ de l'audace, puis de l'audace et encore de l'audace,
c'est là le secret à la fois et l'affiche. Dans leur hardiesse
d'érudition (s'ils sont érudits) et leur intrépidité de système, ils
remuent, ils lèvent sans doute çà et là des idées que des chemins plus
ordinaires n'atteindraient pas; mais le plus souvent à quel prix! dans
quel entourage! tout en éprouvant du respect pour la force éminente de
quelques-uns en cette famille d'esprits, j'avoue ne sentir que du dégoût
pour les incroyables gageures, les motions à outrance et l'impudeur
native de la plupart. Des noms paraîtraient nécessaires peut-être pour
préciser, mais le présent est trop riche et le passé trop pauvre en
échantillons. Seulement, et comme aperçu, pour un Joseph de Maistre
combien de Linguets!
Oh! même en simple révolution de littérature, heureux qui n'a été que de
89 et qui s'y tient! c'est la belle cocarde. Girondin, passe encore; on
en revient avec honneur, sauf amendement et judicieuse inconséquence;
mais de 93, jamais!
Pourtant revenons aux grandes choses, au général La Fayette, à
ses _Mémoires_ et à sa vie.--Indépendamment des récits et de la
correspondance qui représente sa vie politique de 89 à 92, on trouve à
cet endroit de la publication divers morceaux critiques de la plume du
général sur les mémoires ou histoires de la Révolution; il y contrôle et
y rectifie successivement certaines assertions de Sieyès, de Necker,
de Ferrières, de Bouille, de Mounier, de madame Roland, ou même de
M. Thiers. Le ton de ces observations, bien moins polémiques
qu'apologétiques, se recommande tout d'abord par une modération digne, à
laquelle, en des temps de passion et d'injure, c'est la première loi de
quiconque se respecte de ne jamais déroger. Sieyès, si haut placé qu'il
fût dans sa propre idée et dans celle des autres, n'a pas toujours fait
de la sorte. La Notice écrite par lui sur lui-même (1794), et que La
Fayette discute, est, ainsi que celui-ci la qualifie avec raison, plus
acre que vraie sur bien des points. Sieyès dédie ironiquement sa
Notice _à la Calomnie_, mais lui-même n'y épargne pas les imputations
calomnieuses ou injurieuses contre son ancien collègue à la
Constituante, pour lors prisonnier de la Coalition. La Fayette prend
avec réserve et dignité sa revanche de ces aigreurs, et il triomphe
légitimement à la fin, lorsque, sans cesser de se contenir, il s'écrie:
«Il n'appartient point à mon sujet d'examiner la troisième époque de
la vie politique de Sieyès [82]. Je suis encore plus loin de chercher à
attaquer ses moyens de justification, et je me suis contenté d'admirer
les pages éloquentes où il nous peint le règne de l'anarchie et de la
Terreur. A Dieu ne plaise que je cherche à appuyer l'horrible accusation
de complicité avec Robespierre, dont il est si justement indigné! à Dieu
ne plaise que je me permette d'y croire! mais il est une observation que
je dois faire, parce qu'elle est commandée par mon amour inaltérable
pour la liberté, par le sentiment profond que j'ai des devoirs d'un
citoyen, et surtout d'un représentant français. L'accusation dont on a
voulu souiller Sieyès est inique; elle est fausse, et néanmoins il a
mérité qu'on la fit. Je ne parle pas de cet ancien propos: «_Ce n'est
pas la noblesse qu'il faut détruire, mais les nobles_,» propos que
la calomnie peut avoir inventé; je ne parle pas d'autres inductions,
peut-être aussi mensongères, que la haine, la jalousie, et même le
malheur peuvent avoir ou controuvées ou exagérées; je parle de sa
_simple assiduité aux séances qui, bien loin d'être utile_ [83], ne put
qu'être funeste à la chose publique, lorsque le silence d'un homme tel
que lui semblait autoriser les décrets contre lesquels il ne s'élevait
pas. Vingt-deux girondins, la plupart ses amis, ont péri sur l'échafaud
pour s'être opposés à ces décrets. Plusieurs autres, et nommément
Condorcet, ont expié des torts précédents par une proscription cruelle,
fruit de leur résistance, et par une mort plus cruelle encore. Il n'y a
pas jusqu'à Danton et Desmoulins qui n'aient eu l'honneur de mourir pour
s'opposer à Robespierre. Tallien et Bourdon, en parlant contre l'infâme
loi du 22 prairial, ont mérité les bénédictions attachées à la journée
du 9 thermidor; et Sieyès, le Sieyès de 1789, constamment assis pendant
toute la durée de la Convention à deux places de Robespierre, a, par son
timide et complaisant silence, mérité... _d'en être oublié_[84]!»
[Note 82: Sieyès avait divisé sa vie politique depuis 89 en trois
époques. «Durant toute la tenue de l'Assemblée législative jusqu'à
l'ouverture de la Convention, il est resté complètement étranger à toute
action politique. C'est le troisième intervalle.» (_Notice de Sieyès sur
lui-même_.) ]
[Note 83: Après un tableau du règne de la Terreur, Sieyès ajoutait:
«Que faire, encore une fois, dans une telle nuit? attendre le jour.
Cependant cette sage détermination n'a pas été tout à fait celle de
Sieyès. Il a essayé plusieurs fois d'Être utile, autrement que par sa
simple assiduité aux séances.» (_Notice de Sieyès sur lui-même_.) ]
[Note 84: On a beaucoup parlé de Sieyès dans ces derniers temps;
sa mort l'a remis en scène. M. Mignet, dans un équitable Éloge, l'a
caractérisé. Pourtant la forme même de l'éloge académique interdisait
certains jugements et certaines révélations. On trouvera le personnage
au complet dans ces Mémoires de La Fayette, surtout dans la lettre à M.
de Maubourg (tome V), écrite à la veille du 18 brumaire. Il y a là, sur
Sieyès, à la page 103, un admirable portrait. Moi-même je trouve, dans
des notes fidèlement recueillies auprès d'un des hommes (M. Daunou) qui
ont le mieux connu, pratiqué et pénétré Sieyès, la page suivante, que
j'apporte ici comme tribut à cette haute mémoire historique. Le temps
des parallèles en règle est passé; mais, sans y faire effort, combien de
Sieyès à La Fayette le contraste saute aux yeux frappant!
«Sieyès a vécu plusieurs années dans l'intimité de Diderot et de la
plupart des philosophes du XVIIIe siècle. Envoyé très-souvent de
Chartres à Paris pour les affaires du diocèse ou du chapitre, il
jouissait de la capitale en amateur spirituel, en dilettante, et il
passait à Chartres, dans ses courts retours, pour un grand dévot, parce
qu'il était sérieux. Il s'était fait de 28 à 30,000 livres de bénéfices,
grosse fortune pour le temps. Il aimait beaucoup et goûtait la musique,
la métaphysique aussi, on le sait, et pas du tout le travail, à
proprement parler. Quoiqu'il eût le talent et l'art d'écrire, c'était,
vers la fin, Des Renaudes qui lui faisait ses rares discours. Il lisait
même très-peu, et sa bibliothèque usuelle se composait à peu près en
tout d'un Voltaire complet, qu'il recommençait avec lenteur sitôt qu'il
l'avait fini, comme M. de Tracy faisait aussi volontiers; et il disait
que _tous les résultats étaient là_. Réduit d'abord à 6,000 livres par
l'Assemblée constituante, il en avait pris son parti, et était resté
patriote. Plus tard, réduit à 1,000 livres par un décret, de la
Convention, il dit ce jour-là, en sortant, à un collègue en qui il avait
confiance: «6,000 livres, passe; mais 1,000, cela est trop peu. Que
veut-on que je fasse? Je n'ai rien...» Il avait l'accent méridional de
Fréjus, mais point l'accent rude et rauque comme Raynouard; il avait
l'_esprit doux_. Il ne s'ouvrait qu'à ceux dont il se savait compris:
dès qu'il s'était aperçu qu'on ne le suivait pas, qu'on ne l'entendait
pas, il se refermait, et c'en était fait pour la vie. Dans les comités,
qu'il méprisait assez, il ne se communiquait pas, se levait après le
premier quart d'heure, se promenait de long en large, et si on le
pressait de questions: «Qu'en pensez-vous, citoyen Sieyès?» il répondait
en gasconnant: «Mais oui, ce n'est pas mal.» A propos de la Constitution
de l'an III, on ne put tirer de lui autre chose; et quand l'un
des membres du comité, qui avait sa confiance, alla le consulter
confidentiellement, pièce en main, pour obtenir un avis plus intime,
Sieyès dit: «Hein! hein! il y a de l'instinct.» Dans les dîners, quand
il le voulait et qu'il n'y avait pas de mauvais visage qui le renfonçât,
il était le plus charmant convive, et soigneux même de plaire à tous.
Toute la dernière moitié de sa vie se passa dans son fauteuil, dans la
paresse, dans la richesse, dans la méditation ironique, dans le mépris
des hommes, dans l'égoïsme, dans le népotisme. Il était fait pour être
cardinal sous Léon X. Exilé, il vécut à la lettre, comme le rat de la
fable, dans son fromage de Hollande. Quand ce fou d'abbé Poulle tenta
de l'assassiner chez lui, rue Neuve-Saint-Roch, et lui tira un coup de
pistolet qui lui perça la main, plusieurs collègues de la Convention
l'allaient voir et lui tenir compagnie dans les soirées; on parlait des
affaires publiques, des projets renaissants, des espérances meilleures:
«Eh! oui, disait Sieyès, faites; oui, pour qu'on vous tire aussi un
coup de pistolet comme céla.» L'ambassade de Berlin acheva son reste de
républicanisme. Avant le 18 brumaire, il comprit tout ce que Bonaparte
était et allait faire. Directeur, il retint un jour seul, après un grand
dîner, un membre des Cinq-Cents, républicain des plus probes: «Voyez,
lui dit-il, vous et vos amis, si vous voulez vous entendre avec _lui_,
car s'il ne le fait avec vous, il le fera avec d'autres; il le fera avec
les jacobins, il le fera avec le diable. Mais il vaut mieux que ce soit
avec vous qu'il marche, et lui-même l'aimerait mieux; et puis, vous
pourrez un peu le retenir...» Quand Bonaparte lui fit ce fameux cadeau
de terre qui l'engloutit, le message arriva à l'assemblée aux mains de
Daunou, alors président. Celui-ci, tout effrayé pour Sieyès, en dit un
mot à l'oreille aux quelques amis républicains, et il fut convenu de ne
pas donner lecture de la pièce sans le consulter. Après la séance, on
alla chez lui; on lui exposa le tort qu'il se ferait en acceptant, le
don de cette sorte; que c'était un tour de Bonaparte pour le décrier,
pour l'absorber; qu'il valait mieux, s'il y tenait, faire voter la chose
comme récompense publique. Sieyès repartit alors: «Et moi, je vous dis
que, si ça ne se fait pas ainsi, ça ne se fera pas du tout.» On vit
alors sa pensée; le lendemain ses amis patriotes votèrent contre la
proposition, mais ils étaient peu nombreux et elle passa.--A l'Institut,
Sieyès, dans les premiers temps, prenait assez volontiers la parole sur
des sujets de métaphysique et de philosophie, à propos des lectures de
Cabanis et de Tracy, jamais en matière de science politique: c'était un
point, sur lequel ses idées arrêtées, _plus ou moins justes ou bizarres,
mais à coup sûr profondes_, ne souffraient pas de discussion.» (Voir sur
Sieyès un article essentiel au tome V des _Causeries du Lundi_.)
Je ne crois pas m'être trop éloigné de La Fayette en tout ceci; il me
semble plutôt avoir multiplié les points de vue autour de lui, et il n'y
perd pas.]
La Fayette n'a pas de peine à faire ressortir les contradictions de
conduite en sens divers de Mounier et des anglicans, de madame Roland
et des girondins; en général, toutes les contradictions et les
inconséquences des divers personnages qui n'ont pas suivi sa ligne
exacte sont parfaitement démêlées par lui, et rapprochées avec une
modération de ton qui n'exclut pas le piquant. La Fayette s'y complaît
évidemment; il y revient en chaque occasion; il nous rappelle que,
parmi les républicains du 10 août, Condorcet avait alors oublié sa
note fâcheuse sur le mot _Patrie_ du _Dictionnaire philosophique_
de Voltaire: «Il n'y a que trois manières politiques d'exister, _la
monarchie, l'aristocratie et l'anarchie_.» Il se souvient que, parmi ces
mêmes républicains, Clavière, deux ans auparavant, avait mis dans la
tête de Mirabeau, dont il était le conseil, de soutenir le _veto absolu_
du roi comme indispensable; que Sieyès, un an auparavant, publiait
encore, par une lettre aux journaux, que, _dans toutes les hypothèses,
il y avait plus de liberté dans la monarchie que dans la république_. On
trouve, de temps à autre, dans ces Mémoires de La Fayette, de petites
collections et de jolis résumés, en une demi-page, de ces inconséquences
de tout le monde; il va en dénicher, des inconséquences, jusque dans
de petites Notices littéraires publiées par d'excellents et purs
républicains, mais qui ne sont pas tout à fait de 89: il eût été plus
indulgent de les celer. Il se trouve, en définitive, présenté, lui et
son parti, comme le seul conséquent (c'est tout simple), et lui-même
comme le plus conséquent de son parti. Il s'en applaudit, c'est sa
prétention de _Grandisson_, comme on l'a dit, et plus fréquemment
manifestée qu'il n'importerait au lecteur. Il vaudrait mieux le moins
démontrer de soi et laisser les autres conclure. Je suis un peu effrayé
par moments, je l'avoue, de cette unité et de cette perpétuité de
raison, cela fait douter; quelques fautes de loin en loin rendraient
confiance. On en est un peu impatienté du moins; car chacun est, au
fond, s'il n'y prend garde, comme ce paysan d'Aristide.
Tout en profitant avec plaisir, comme lecteur, de ces instructives et
continuelles confrontations, j'aime mieux La Fayette insistant sur les
inconséquences opérées par corruption. Son livre apprend ou rappelle,
sur ce chapitre des fonds secrets, quelques chiffres curieux par leur
emploi. J'omets vite Mirabeau, dont on voudrait absoudre la conscience
du même mouvement par lequel on salue son génie et sa gloire; mais
Danton, mais Dumouriez, mais Barrère, on ose compter avec eux. Sur
Dumouriez, du reste, il écrit de belles et judicieuses pages. Quand
je dis _belles_, on entend bien qu'il ne peut être question de talent
littéraire; mais l'habitude du bon langage se retrouve naturellement
sous cette plume simple; les récits, les réflexions abondent en manières
de dire heureuses, modérées, et qui portent. L'écrit intitulé _Guerre
et Proscription_ finit par ces mots: «Dumouriez, réconcilié avec les
girondins, eut le commandement de l'armée de La Fayette. L'entrée des
ennemis le tira d'affaire; il prit devant eux une très-bonne position.
Dumouriez, qui n'avait joué jusqu'alors que des rôles subalternes, se
montra fort supérieur à ce qu'on devait attendre de lui. Il déploya
beaucoup de talent, des vues étendues, et l'on jugea pendant quelque
temps de son patriotisme par ses «Succès.»--En ce temps de grandes
phrases, je me sens de plus en plus touché de ce qui n'est que _bien
dit_.
A partir de 92 jusqu'en 1814, la portion de ces Mémoires, qui ne
comprend pas moins d'un volume, est d'un intérêt et d'une nouveauté
qu'on doit précisément à l'intervalle du rôle politique actif. Les cinq
années de prison attachent par tous les caractères de beauté morale, de
constance civique, et même d'entrain chevaleresque; les lettres à madame
d'Hénin, écrites avec de la suie et un cure-dent, sont légères comme
au bon temps, sémillantes, puis tout d'un coup attendries. Emprisonné,
odieusement réduit à toutes les privations, parce que _son existence est
déclarée incompatible avec la sûreté des Gouvernements_, La Fayette ne
cesse un seul instant d'être à la hauteur de sa cause. Quand on lui fait
d'abord demander quelques conseils sur l'état des choses en France, il
se contente de répondre que _le roi de Prusse est bien impertinent_. Les
mauvais traitements viennent, et le martyre se prolonge, se raffine:
«Comme ces mauvais traitements, dit-il, n'effleurent pas ma sensibilité
et flattent mon amour-propre, il m'est facile de rester à ma place et de
sourire de bien haut à leurs procédés comme à leurs passions.» Il ajoute
en plaisantant: «Quoiqu'on m'ait ôté avec une singulière affectation
quelques-uns des moyens de me tuer, je ne compte pas profiter de
ceux qui me restent, et je défendrai ma propre constitution aussi
constamment, mais vraisemblablement avec aussi peu de succès que la
constitution nationale.» Il répond encore à ceux qui lui enlèvent
couteaux et fourchettes, _qu'il n'est pas assez prévenant pour se tuer_.
En arrivant à Olmütz, on lui confisque quelques livres que les Prussiens
lui avaient laissés, notamment le livre de _l'Esprit_ et celui du _Sens
commun_; sur quoi La Fayette demande poliment _si le Gouvernement les
regarde comme de contrebande_. Il exige de ses amis du dehors qu'on ne
parle jamais pour lui, dans quelque occasion et pour quelque intérêt que
ce soit, que d'une manière conforme à son caractère et à ses principes,
et il ne craint pas de pousser jusqu'à l'excès ce que madame de Tessé
appelle _la faiblesse d'une grande passion_. L'héroïsme domestique,
l'attendrissement de famille, mais un attendrissement toujours contenu
par le sentiment d'un grand devoir, pénètre dans la prison avec madame
de La Fayette. Cette noble personne écrit, à son tour, à madame d'Hénin:
«Je suis charmée que vous soyez contente de ma correspondance avec la
cour (de Vienne), et du maintien du prisonnier; il est vrai que le
sentiment du mépris a garanti son coeur du malheur de haïr. Quels
qu'aient été les raffinements de la vengeance et les choix exprès de la
cour, vous savez que sa manière en général est assez imposante....»
Une telle façon d'endurer le martyre politique vaut bien celle de
l'excellent Pellico[85].
[Note 85: Chez celui-ci, en effet, l'humilité chrétienne, au-dessus
de laquelle, comme beauté morale, il n'y a rien, a pourtant pris la
forme d'une âme plus tendre et douce que vigoureuse, et, plus qu'il
n'était nécessaire à l'angélique attitude de la victime, ce que
j'appelle _le généreux humain_ y a péri. Ce généreux humain éclate
dans tout son ressort chez La Fayette captif, et non sans un auguste
sentiment de déisme qui y fait ciel. Madame de La Fayette introduit
à côté le christianisme pratique, fervent, mais un christianisme qui
accepte et qui veut le généreux.]
Dans un écrit intitulé _Souvenirs au sortir de prison_[86], La Fayette
récapitule et rassemble ses propres sentiments mûris, ses jugements des
hommes au moment de la délivrance, et la situation sociale tout entière:
c'est une pièce historique bien ferme et de la plus réelle valeur. On
l'y voit, et en général dans tous ses écrits et toutes ses lettres de 97
à 1814 on le voit appréciant les choses sans illusion, les pénétrant,
les analysant en tous sens avec sagacité, et ne se préoccupant
exclusivement d'aucune forme politique. Il serait prêt volontiers à se
rallier à la Constitution de l'an III: «Les malheurs arrivés sous le
régime républicain de l'an III, dit-il, ne peuvent rien préjuger contre
lui, puisqu'ils tiennent à des causes tout autres que son organisation
constitutionnelle.» Pourtant, à peine délivré par l'intervention du
Directoire, il a à s'exprimer sur les mesures de fructidor, et sa
première parole est pour les réprouver. Car ce qu'il veut avant tout,
c'est l'esprit et la pratique de la liberté, de la justice: «Quel
scandale, nous dit-il en propres termes, bien qu'à demi-voix [87],
si j'avais avoué que, dans l'organisation sociale, je ne tiens
indispensablement qu'à la garantie de certains droits publics et
personnels; et que les variations du pouvoir exécutif, compatibles
avec ces droits, ne sont pour moi qu'une combinaison secondaire!» De
Hambourg, du Holstein, de la Hollande, où successivement il séjourne
avant sa rentrée en France, toutes ses lettres si vives, si généreuses,
et respirant, pour ainsi dire, une seconde jeunesse, expriment en cent
façons, à travers leur sève, les dispositions mûres et les opinions
rassises qu'on a droit d'attendre de l'expérience d'une vie de quarante
ans. Il se refuse à rentrer par un biais dans les choses publiques:
«Rien, écrit-il (octobre 1797) à un ami qui semblait l'y pousser, rien
n'a été si public que ma vie, ma conduite, mes opinions, mes discours,
mes écrits. Cet ensemble, soit dit entre nous, en vaut bien un autre;
tenons-nous-y, sans caresser l'opinion quelconque du moment. Ceux qui
veulent me perfectionner dans un sens ou dans un autre ne peuvent s'en
tirer qu'avec des erreurs, des inconséquences et des repentirs. J'ai
fait beaucoup de fautes sans doute, parce que j'ai beaucoup agi, et
c'est pour cela que je ne veux pas y ajouter ce qui me paraît fautif..
Il en résulte qu'à moins d'une très-grande occasion de servir à ma
manière la liberté et mon pays, ma vie politique est finie. Je serai
pour mes amis plein de vie, et pour le public une espèce de tableau de
_muséum_ ou de livre de bibliothèque.» Jamais, sans doute, son coeur
ne se sentit plus jeune; les excès qui ont dégoûté de la liberté les
_demi-amateurs,_ étant encore plus opposés à cette sainte liberté que
le despotisme, ne l'ont pas guéri, lui, de son idéal amour; mais il
apprécie la société, son égoïsme, son peu de ressort généreux. Il est
curieux de l'entendre en maint endroit; un moraliste ne dirait pas
autrement ni mieux: «Comme l'égoïsme public, écrit-il à madame de Tessé
(Utrecht, 1799), se manifeste en poltronnerie pour ne pas faire le bien
malgré les gouvernants, et en amour-propre pour ne le jamais faire avec
eux, il en résulte que les hommes qui ont le pouvoir ne sont point
intéressés à en faire un bon usage, et que tous les autres mettent leur
prétention civique à ne se mêler de rien..» Il observe avec beaucoup de
finesse qu'on a tellement abusé des mots et perverti les idées, que la
nation (à cette date de 1799) se croit anti-républicaine sans l'être; il
la compare toujours, dit-il, aux paysans de son département _à qui on
avait persuadé, jusqu'à ce qu'ils l'eussent entendu, qu'ils étaient
aristocrates_. Les remèdes qu'il proposerait sont modestes, de simples
palliatifs, les seuls qu'il croie _proportionnés_, dit-il encore, _à
l'état présent de l'estomac national_.
[Note 86: Tome IV.]
[Note 87: Souvenirs au sortir de prison.]
La spirituelle et bonne madame de Tessé a beau, comme d'habitude, le
chicaner agréablement sur sa disposition à l'espoir; qui ne le croirait
guéri? Il lui répond d'Utrecht, à propos des _imbroglios_ d'intrigues
croisées qui remplirent l'intervalle du 30 prairial au 18 brumaire: «Je
suis persuadé que les anciens et les nouveaux jacobins combattent, comme
dans les tournois, avec des armes ensorcelées; et tout me confirme que
les insurrections ne sont plus pour un régime libre, mais, au contraire,
pour le plus bête et le plus absolu despotisme. Il ne me reste donc pour
espérer qu'un _je ne sais quoi_ dont vous n'aurez pas de peine à faire
rien du tout.» Pourtant l'aimable _cousine_ (comme il appelle sa tante)
ne se tient pas pour convaincue, et, du fond de son Holstein, elle le
moralise toujours. La Fayette est alors en Hollande; on parle d'une
invasion prussienne; il la croit combinée avec la France et ne s'en
inquiète; elle, madame de Tessé, un peu peureuse comme madame de Sablé,
avec laquelle, par l'esprit, elle a tant de rapports, lui écrit de
ne pas compter sur ce sang-froid qui pourrait bien l'abuser en ses
jugements. Dans le plus tendre petit billet, elle lui cite et lui
applique cette pensée de Vauvenargues: «Nous prenons quelquefois pour
le sang-froid une passion sérieuse et concentrée qui fixe toutes les
pensées d'un esprit ardent et le rend insensible aux autres choses.»
Madame de Tessé a-t-elle donc tout à fait tort? La Fayette est-il
complètement guéri et tempéré, rompu, sinon dans ses convictions, du
moins dans ses vues du dehors? L'expérience a-t-elle agi? A lire ce
qu'il a écrit de 97 à 1814, on le dirait.
Mais ce qu'on écrit, ce qu'on dit de plus judicieux, de plus fin, dans
les intervalles de l'action, ne prouve pas toujours; on ne saurait
conclure de toutes les qualités de l'écrivain historien, de l'homme
sorti de la scène et qui la juge, à celles de ce même homme en action
et en scène. Il y a là une différence essentielle; et c'est ce qui
nous doit rendre fort humbles, fort circonspects, nous autres simples
écrivains, quand nous jugeons ainsi à notre aise des personnages
d'action. On découvre, on analyse le vrai à l'endroit même où l'on agira
à côté, si l'on a occasion d'agir. C'est le caractère encore plus que
l'intelligence qui décide alors, et qui reprend le dessus; au fait et à
l'oeuvre, on retombe dans de certains plis. Combien de fois n'ai-je
pas entendu tel personnage célèbre nous faire, comme le plus piquant
moraliste (complètement à son insu ou pas tout à fait peut-être),
l'histoire de son défaut, de ce qui dans l'action l'avait fait échouer
toujours! C'est, après tout, le vieux mot du poëte: _Video meliora
proboque, deteriora sequor_. Salluste, l'incomparable historien, avait
eu, à ce qu'il paraît, une assez méchante conduite politique; de nos
jours, Lemontey, un de nos plus excellents historiens philosophes[88], en
a eu une pitoyable. La Rochefoucauld, qui analysait si bien toutes les
causes et les intentions, avait toujours eu dans l'action un _je ne sais
quoi_, comme dit Retz, qui lui avait fait échec. L'action est d'un ordre
à part.
[Note 88: Voir son _Histoire de la Régence_.]
Ces réserves que je pose, je ne me permets de les appliquer à La Fayette
lui-même qu'avec réserve. Je crois avec madame de Tessé que sa faculté
d'espérer persista toujours un peu disproportionnée aux circonstances,
et que, par instants contenue, elle reprenait les devants au moindre
jour qui s'ouvrait. C'est cet homme qui jugeait si nettement l'état de
la société en 1799, qui, dans son admirable lettre à M. de Maubourg,
désormais acquise à l'histoire[89], après un vigoureux tracé des partis,
continuait ainsi: «Voilà, mon cher ami, le _margouillis_ national au
milieu duquel il faut pêcher la liberté dont personne ne s'embarrasse,
parce qu'on n'y croit pas plus qu'à la pierre philosophale.....,» et qui
ajoutait: «Je suis persuadé que, s'il se fait en France quelque chose
d'heureux, nous en serons..... Il y a dans la multitude tant de légèreté
et de mobilité, que la vue des honnêtes gens, de ses anciens favoris, la
disposerait à reprendre ses sentiments libéraux;» eh bien! c'est ce même
homme qui, en 1815, à peine rentré dans l'action, s'étonnait qu'on pût
accuser les Français de _légèreté_[90], et les en disculpait. J'insiste,
parce que c'est ici le noeud du caractère de La Fayette; mais voici un
trait encore. En 1812, le 4 juillet, de Lagrange, il écrit à Jefferson;
c'était le trente-sixième anniversaire de la proclamation de
l'indépendance américaine, _de ce grand jour_, dit-il, _où l'acte et
l'expression ont été dignes l'un de l'autre_: «Ce double souvenir aura
été heureusement renouvelé dans votre paisible retraite par la nouvelle
de l'extension du bienfait de l'indépendance à toute l'Amérique
(les divers États de l'Amérique du Sud venaient de proclamer leur
indépendance). Nous avons eu le plaisir de prévoir cet événement et
la bonne fortune de le préparer.» Ainsi, La Fayette se félicite de
l'émancipation de l'Amérique du Sud, et il ne songe à aucune restriction
dans son espoir. Que répond Jefferson? ce que Washington eût répondu;
il modère prudemment la joie de son ami: «Je me joins sincèrement à vos
voeux pour l'émancipation de l'Amérique du Sud. Je doute peu qu'elle
ne parvienne à se délivrer du joug étranger; mais le résultat de mes
observations ne m'autorise pas à espérer que ces provinces soient
capables d'établir et de conserver un gouvernement libre...» Et il
continue l'exposé vrai du tableau. La Fayette y adhère sans doute,
mais il n'y avait pas songé le premier. Nous surprenons là le grand
émancipateur _quand même_!
[Note 89: Tome V, page 99.]
[Note 90: Tome V, page 476.]
Après cela, cette part faite à un certain pli très-creusé du caractère
de La Fayette, je crois que l'expérience pour lui ne fut pas vaine, et
qu'il y eut de ce coté un autre pli en sens opposé, non moins creusé
peut-être, et dont son rôle officiel a dissimulé la profondeur. Lorsque,
apprenant la mort de son ami La Rochefoucauld, il écrivait de sa prison
que _le charme_ était détruit et que _le sourire_ de la multitude
n'avait plus pour lui de délices, il allait trop loin, il oubliait
l'effet du temps qui cicatrise; le sourire, plus tard, à ses yeux
est encore revenu. Pourtant on l'a vu depuis, en chaque circonstance
décisive, se méfier après le premier moment, et malgré sa bonne
contenance, n'être pas fâché d'abréger. Il n'a pas tout à fait tenu ni
dû tenir ce qu'il écrivait à madame de La Fayette (30 octobre 1799):
«Quant à moi, chère Adrienne, que vous voyez avec effroi prêt à rentrer
dans la carrière publique, je vous proteste que je suis peu sensible à
beaucoup de jouissances dont je fis autrefois trop de cas. Les besoins
de mon âme sont les mêmes, mais ont pris un caractère plus sérieux, plus
indépendant des coopérateurs et du public dont j'apprécie mieux les
suffrages. Terminer la Révolution à l'avantage de l'humanité, influer
sur des mesures utiles à mes contemporains et à la postérité, rétablir
la doctrine de la liberté, consacrer mes regrets, fermer des «blessures,
rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des
jouissances qui dilateraient encore mon coeur; mais je suis plus dégoûté
que jamais, je le suis invinciblement de prendre racine dans les
affaires publiques; je n'y entrerais que pour un coup de collier, comme
on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par
ma tendresse pour vous et par les mânes de ce que nous pleurons, ne me
persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis formé et dans
lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie.» Mais s'il
est loin de les avoir tenues à la lettre, il semble s'être toujours
souvenu de ces paroles et ne s'être jamais trop départi du sentiment
qu'il y exprime. Si l'on excepte, en effet, sa longue campagne
politique sous la Restauration, durant laquelle il combattit à son rang
d'opposition avancée, comme c'était le devoir de tous les amis des
libertés publiques, il ne parut jamais en tête et hors de ligne que pour
un _coup de collier_. Et alors, comme on l'a vu en 1830, il avait une
hâte extrême de se décharger: Qu'on en finisse, et que les droits de
l'humanité soient saufs!--C'est ainsi que son expérience acquise se
concilia du mieux qu'elle put avec son inaltérable faculté d'espérer et
avec sa foi morale et sociale persistante.
On trouvera dans la lettre à M. de Maubourg, dont je ne saurais assez
signaler l'intérêt et l'importance, l'_arriére-pensée_ finale de
La Fayette (si je l'ose appeler ainsi), et l'explication de son
_prenez-y-garde_ dans ces moments décisifs où, plus tard, il s'est
trouvé à portée de tout. Cette lettre démontre de plus, à mes yeux, que
ce qui arriva, à partir du 8 août 1830, ne déjoua pas l'idée intérieure
de La Fayette autant que lui-même le crut et le ressentit. Il
écrivait en 1799: «Les uns espèrent que la persécution m'aura un peu
aristocratisé; les autres m'identifient à la royauté constitutionnelle,
et les républicains disent qu'à présent je serai pour la république
comme j'étais pour elle dans les États-Unis. Mais toutes ces idées ne
sont que secondaires, parce que réellement «la masse nationale n'est
ni royaliste, ni républicaine, ni rien de ce qui demande une réflexion
politique; elle est contre les jacobins, contre les conventionnels,
contre ceux qui règnent depuis que la république a été établie; elle
veut être débarrassée de tout cela, fût-ce par la contre-révolution,
mais préfère s'arrêter à quelque chose de constitutionnel; elle sera si
contente d'un état de choses supportable, qu'elle trouverait ensuite
mauvais qu'on voulût la remuer pour quoi que ce fût.» Il écrivait
encore à cette date: «Tout est bon, excepté la monarchie
aristocratico-arbitraire et la république despotique.» Il est vrai qu'en
1830 son coeur devait être redevenu plus exigeant; les années de lutte,
sous la Restauration, lui avaient fait croire à une forte et stable
reconstitution d'esprit public; ce n'était plus comme en ce temps
de 1799, où il disait: _nos amis_ (les constitutionnels) _qu'il est
impossible de faire sortir de leur trou_. Ici tout le monde était en
ligne. Cette Restauration, contre les excès de laquelle on s'entendait
si bien, me fait l'effet d'avoir été le plus prolongé et le plus
illusoire des rideaux. Quand il se déchira, tout ce qui n'était uni
qu'en face se rompit du coup. La Fayette, en 1799, écrivait à merveille
sur les périls du dehors qu'on exagérait: «Dans tout ce qui regarde
l'opposition aux étrangers, il y a toujours un moment où notre nation
semble rebondir et dérange toutes les espérances de la politique.» Il
avait pu oublier en 1830, au lendemain des trois jours, cette maxime
inverse et qui n'est pas moins vraie, que, dans tout ce qui concerne la
pratique intérieure et l'organisation sérieuse des garanties, il y a
toujours un moment où notre nation, si près qu'elle en soit, échappe et
déconcerte toutes les espérances du patriotisme. Pourtant, encore une
fois, la lettre à M. de Maubourg et celles qu'il écrivait à cette époque
me prouvent que La Fayette se serait résigné, en 1799, à quelque chose
de semblable à l'ordre actuel, ou même de moins bien, et qu'entre ce
qu'on a et lui il n'y a, au fond, que de ces nuances qui se perdent et
se regagnent constitutionnellement. Cela n'empêche pas qu'on ne l'ait
vu, à un certain moment, mécontent de l'oeuvre à laquelle il avait aidé;
il se crut joué, il se repentit. La conclusion, nullement politique, et
toute morale, que j'en veux tirer, c'est que la réalisation d'un ordre
rêvé est toujours inférieure à l'idéal, même le plus modéré, qu'on s'en
faisait; que les imperfections et les insuffisances, non-seulement des
hommes, mais des principes, se font sentir et sortent de toutes parts le
jour où le monde est à eux, et que nulle fin humaine, en aboutissant,
ne répondra à la promesse des précurseurs. S'ils étaient là, comme La
Fayette, pour la juger, ils la jugeraient avortée, ou bien, pour se
faire illusion encore, ils la jugeraient ajournée; ils attendraient,
pour clore à souhait, je ne sais quel _cinquième acte_, qui, en venant,
ne clorait pas davantage. Ainsi l'homme, sur le débris et la pauvreté
de son triomphe, meurt mécontent. Je ne veux pas rire: mais La Fayette,
désappointé en mourant, me fait exactement l'effet de Boileau. Oui,
Boileau, de son vivant, triomphe: il est réputé législateur à satiété;
son _Art poétique_ a force de loi; la _Déclaration des Droits_ n'a pas
mieux tué les privilèges que ce programme du Parnasse n'a tué l'ancien
mauvais goût. Eh bien! Boileau mourant croit tout perdu et manqué; il en
est à regretter les Pradons du temps de sa jeunesse, qu'il appelle des
_soleils_ en comparaison des rimeurs nouveaux. En quoi Boileau a tort
et raison en cela, je ne le recherche pas pour le moment; je reprendrai
cette thèse ailleurs. Comme résultat, mon idée est que le voeu de
Boileau, comme celui de La Fayette, n'avait qu'en partie manqué; en
gros, et pour d'autres que lui, le but semblait atteint et l'objet
obtenu. Mais je m'arrête; je ne voudrais pas avoir l'air badin, ni
paraître rien rabaisser dans mes comparaisons. On pardonnera aux
habitudes littéraires, si je rapporte ainsi les grandes choses aux
petites, et les politiques aux rimeurs, qui me sont guère dans l'État
que des _joueurs de quille_, comme disait Malherbe.
La rentrée de La Fayette en France après le 18 brumaire, son attitude au
milieu des partis dès lors simplifiés, ses réponses aux avances du chef
comme à celles de la minorité opposante, tout cela est raconté avec un
intérêt supérieur et plus qu'anecdotique, dans l'écrit intitulé
_Mes Rapports avec le premier Consul_, dont j'ai précédemment cité
l'éloquente conclusion. On voit, dans ces récits de conversations,
à quel degré La Fayette a le propos historique, le mot juste de la
circonstance et comme la réplique à la scène. Un jour, causant avec
Bonaparte, à Morfontaine chez Joseph, il s'aperçut que les questions
du Consul tendaient à lui faire étaler ses campagnes d'Amérique: «Ce
furent, répondit-il en coupant court, les plus grands intérêts de
l'univers décidés par des rencontres de patrouilles.» Il a beaucoup de
ces mots-là, soit au balcon populaire et en _plein vent_, comme il dit,
soit dans le salon.
Son rôle, ou plutôt l'absence de tout rôle, à cette époque du Consulat
et de l'Empire, est dictée par un tact politique et moral des plus
parfaits. Quand on demandait à Sieyès ce qu'il avait fait pendant la
Terreur, il répondait: _J'ai vécu_. La Fayette pouvait plus à bon droit
et plus à haute voix répondre, et il répondait: «Ce que j'ai fait durant
ces douze années? _je me suis tenu debout_.» C'était assez, c'était
unique, au milieu des prosternations universelles. Il avait beau
s'ensevelir à Lagrange, dans une vie de fermier et de patriarche, on le
savait là; Bonaparte ne le perdit jamais de l'oeil un instant: «Tout
le monde en France est corrigé, disait-il un jour dans une sortie
au Conseil d'État, il n'y a qu'un seul homme qui ne le soit pas, La
Fayette! il n'a jamais reculé d'une ligne. Vous le voyez tranquille; eh
bien! je vous dis, moi, qu'il est tout prêt à recommencer.» La Fayette
(et lui-même le dit presque en propres termes) s'appliqua à se conserver
sous l'Empire comme un exemplaire de la vraie doctrine de la liberté,
exemplaire précieux et à peu près unique, sans tache et sans _errata_,
avec le _Victrix causa Diis_ pour épigraphe. Ce sont là de ces volumes
qui, comme ceux des _Vies_ de Plutarque, ne sont jamais dépareillés,
même quand on n'en a qu'un.
Les vertus de famille, la bonté morale et l'excellence du coeur pour
tout ce qui l'approchait, ont, par endroits, leur expression touchante
dans ces Mémoires, et les pieux éditeurs, en y apportant la discrétion
et la pudeur qui marquent les affections les plus sacrées, n'ont
cependant pu ni dû supprimer, en fait d'intimité, tous les témoignages.
Sans craindre d'abonder moi-même, je veux citer en entier la belle
lettre de janvier 1808, à M. de Maubourg, sur la mort de madame de La
Fayette. Par son dévouement, son héroïsme conjugal et civique durant la
prison d'Olmütz, cette noble personne appartient aussi à l'histoire; on
a lu d'ailleurs avec un agrément imprévu les piquantes et gracieuses
lettres adressées à _mon cher coeur_, au premier départ pour
l'Amérique[91]; en voici la contre-partie pathétique et funèbre:
«Je ne vous ai pas encore écrit, mon cher ami, du fond de l'abîme de
malheur où je suis plongé... j'en étais bien près lorsque je vous
ai transmis les derniers témoignages de son amitié pour vous, de sa
confiance dans vos sentiments pour elle. On vous aura déjà parlé de la
fin angélique de cette incomparable femme. J'ai besoin de vous en parler
encore; ma douleur aime à s'épancher dans le sein du plus constant
et cher confident de toutes mes pensées au milieu de foules ces
vicissitudes où souvent je me suis cru malheureux; mais, jusqu'à
présent, vous m'avez trouvé plus fort, que mes circonstances;
aujourd'hui, la circonstance est plus forte que moi.
[Note 91: Elles avaient été citées de préférence par la plupart des
journaux.]
«Pendant les trente-quatre années d'une union où sa tendresse, sa boulé,
l'élévation, la délicatesse, la générosité de son âme, charmaient,
embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitué à tout
ce qu'elle était pour moi, que je ne le distinguais pas de ma propre
existence. Elle avait quatorze ans et moi seize lorsque son coeur
s'amalgama à tout ce qui pouvait m'intéresser. Je croyais bien l'aimer,
avoir besoin d'elle; mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu démêler
ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru livrée à tant
de distractions, et pour laquelle néanmoins il n'y a plus ni bonheur,
ni bien-être possible. Le pressentiment de sa perte ne m'avait jamais
frappé comme le jour où, quittant Chavaniac, je reçus un billet alarmant
de madame de Tessé; je me sentis atteint au coeur. George fut effrayé
d'une impression qu'il trouvait plus forte que le danger. En arrivant
très-rapidement à Paris, nous vîmes bien qu'elle était fort malade; mais
il y eut dès le lendemain un mieux que j'attribuai un peu au plaisir de
nous revoir...
«Voilà bien des souvenirs que j'aime à déposer dans votre sein, mon cher
ami; mais il ne nous reste que des souvenirs de cette femme adorable
à qui j'ai dû un bonheur de tous les instants, sans le moindre nuage.
Quoiqu'elle me fût attachée, je puis le dire, par le sentiment le
plus passionné, jamais je n'ai aperçu eu elle la plus légère nuance
d'exigence, de mécontentement, jamais rien qui ne laissât la plus libre
carrière à toutes mes entreprises; et si je me reporte au temps de notre
jeunesse, je retrouverai en elle des traits d'une délicatesse, d'une
générosité sans exemple. Vous l'avez toujours vue associée de coeur et
d'esprit à mes sentiments, à mes voeux politiques, jouissant de tout ce
qui pouvait être de quelque gloire pour moi, plus encore de ce qui me
faisait, comme elle le disait, connaître tout entier; jouissant surtout
lorsqu'elle me voyait sacrifier des occasions de gloire à un bon
sentiment.--Sa tante, madame de Tessé, me disait hier: «Je n'aurais
jamais cru qu'on pût être aussi fanatique de vos opinions et aussi
exempte de l'esprit de parti.» En effet, jamais son attachement à notre
doctrine n'a un instant altéré son indulgence, sa compassion, son
obligeance pour les personnes d'un autre parti; jamais elle ne fut
aigrie par les haines violentes dont j'étais l'objet, les mauvais
procédés et les propos injurieux à mon égard, toutes sottises
indifférentes à ses yeux du point où elle les regardait et où sa bonne
opinion de moi voulait bien me placer.--Vous savez comme moi tout ce
qu'elle a été, tout ce qu'elle a fait pendant la Révolution. Ce n'est
pas d'Être venue à Olmütz, comme l'a dit Charles Fox, «sur les ailes du
devoir et de l'amour,» que je veux la louer ici, mais c'est de n'être
partie qu'après avoir pris le temps d'assurer, autant qu'il était en
elle, le bien-être de ma tante et les droits de nos créanciers; c'est
d'avoir eu le courage d'envoyer George en Amérique.--Quelle noble
imprudence de coeur à rester presque la seule femme de France compromise
par son nom, qui n'ait jamais voulu en changer[92]! Chacune de ses
pétitions ou réclamations a commencé par ces mois: _La femme La
Fayette_. Jamais cette femme, si indulgente pour les haines de parti,
n'a laissé passer, lorsqu'elle était sous l'échafaud, une réflexion
contre moi sans la repousser, jamais une occasion de manifester mes
principes sans s'en honorer et dire qu'elle les tenait de moi; elle
s'était préparée à parler dans le même sens au tribunal, et nous avons
tous vu combien cette femme si élevée, si courageuse dans les grandes
circonstances, était bonne, simple, facile dans le commerce de la vie,
trop facile même et trop bonne, si la vénération qu'inspirait sa vertu
n'avait pas composé de tout cela une manière d'être tout à fait à part.
C'était aussi une dévotion à part que la sienne. Je puis dire que,
pendant trente-quatre ans, je n'en ai pas éprouvé un instant l'ombre de
gêne; que toutes ses pratiques étaient sans affectation subordonnées à
mes convenances; que j'ai eu la satisfaction de voir mes amis les plus
incrédules aussi constamment accueillis, aussi aimés, aussi estimés,
et leur vertu aussi complètement reconnue que s'il n'y avait pas eu de
différence d'opinions religieuses; que jamais elle ne m'a exprimé autre
chose que l'espoir qu'en y réfléchissant encore, avec la droiture de
coeur qu'elle me connaissait, je finirais par être convaincu. Ce qu'elle
m'a laissé de recommandations est dans le même sens, me priant de lire,
pour l'amour d'elle, quelques livres, que certes j'examinerai de nouveau
avec un véritable recueillement: et appelant sa religion, pour me la
faire mieux aimer, _la souveraine liberté_, de même qu'elle me citait
avec plaisir ce mot de Fauchet: «Jésus-Christ mon seul maître.»--On a
dit qu'elle m'avait beaucoup prêché; ce n'était pas sa manière.--Elle
m'a souvent exprimé, dans le cours de son délire, la pensée qu'elle
irait au ciel; et oserai-je ajouter que cette idée ne suffisait pas pour
prendre son parti de me quitter? Elle m'a dit plusieurs fois: «Cette
vie est courte, troublée... réunissons-nous en Dieu, passons ensemble
l'éternité.» Elle m'a souhaité et à nous tous la _paix du Seigneur_.
[Note 92: La plupart des femmes d'émigrés avaient, en 1793, rempli la
formalité d'un divorce simulé, pour mettre à l'abri une portion de leur
fortune.]
«Quelquefois on l'entendait prier dans son lit. Il y eut, une des
dernières nuits, quelque chose de céleste à la manière dont elle récita
deux fois de suite, d'une voix forte, un cantique de Tobie applicable à
sa situation, le même qu'elle avait récité à ses filles en apercevant
les clochers d'Olmütz[93]. Voilà comment cet ange si tendre a parlé dans
sa maladie, ainsi que dans les dispositions qu'elle avait faites il y a
quelques années, et qui sont un modèle de tendresse, de délicatesse et
d'éloquence du coeur.
[Note 93: Voici le texte du cantique récité par madame de La Fayette
à l'aspect d'Olmütz, quand elle vint partager la captivité du général au
mois d'octobre 1795: «Seigneur, vous êtes grand dans l'éternité, votre
règne s'étend dans tous les siècles, vous châtiez et vous sauvez, vous
conduisez: les hommes jusqu'au tombeau, et vous les en ramenez, et nul
ne se peut soustraire à votre puissante main. Rendez grâces au Seigneur,
enfants d'Israël, et louez-le devant les nations, parce qu'il vous a
ainsi dispersés parmi les peuples qui ne le connaissent point, afin que
vous publiiez ses miracles, et que vous leur appreniez qu'il n'y en a
point d'autre que lui qui soit le Dieu tout-puissant. C'est lui qui noua
a châtiés à cause de nos iniquités, et c'est lui qui nous sauvera pour
signaler sa miséricorde. Considérez donc la manière dont il nous a
traités, bénissez-le avec crainte et avec tremblement, et rendez hommage
par vos oeuvres au Roi de tous les siècles. Pour moi je le bénirai dans
cette terre où je suis captive, etc.» (Tobie, chap. XIII, v. 2, 3, 4, 5,
6 et 7.)]
«Vous parlerai-je du plaisir sans cesse renaissant que me donnait une
confiance entière en elle, jamais exigée, reçue au bout de trois mois
comme le premier jour, justifiée par une discrétion à toute épreuve,
par une intelligence admirable de tous les sentiments, les besoins, les
voeux de mon coeur; et tout cela mêlé à un sentiment si tendre, à une
opinion si exaltée, à un culte, si j'ose dire, si doux et si flatteur,
surtout de la personne la plus parfaitement naturelle et sincère qui ait
jamais existé?
«C'est lundi que cette angélique femme a été portée, comme elle l'avait
demandé, auprès de la fosse où reposent sa grand'mère, sa mère et sa
soeur, confondues avec seize cents victimes[94]; elle a été placée
à part, de manière à rendre possibles les projets futurs de notre
tendresse. J'ai reconnu moi-même ce lieu lorsque George m'y a conduit
jeudi dernier, et que nous avons pu nous agenouiller et pleurer
ensemble.
[Note 94: Dans le cimetière de Piepus.]
«Adieu, mon cher ami; vous m'avez aidé à surmonter quelques accidents
bien graves et bien pénibles auxquels le nom de malheur peut être donné
jusqu'à ce qu'on ait été frappé du plus grand des malheurs du coeur:
celui-ci est insurmontable; mais, quoique livré à une douleur profonde,
continuelle, dont rien ne me dédommagera; quoique dévoué à une pensée,
un culte hors de ce monde (et j'ai plus que jamais besoin de croire
que tout ne meurt pas avec nous), je me sens toujours susceptible
des douceurs de l'amitié... Et quelle amitié que la vôtre, mon cher
Maubourg!
«Je vous embrasse en son nom, au mien, au nom de tout ce que vous avez
été pour moi depuis que nous nous connaissons.»
La Fayette rentre en scène en 1815, et, à part deux ou trois années de
retraite encore au commencement de la seconde Restauration, on peut dire
qu'il ne quitte plus son rôle actif jusqu'à sa mort. Un écrit assez
considérable et inachevé[95] expose la situation publique et sa propre
attitude en 1814 et 1815. En la faisant bien comprendre dans son
ensemble, il reste un point auquel il réussit difficilement à nous
accoutumer: c'est lorsqu'aux Cent-Jours, et Bonaparte arrivant sur
Paris, La Fayette, qui s'est rendu à une conférence chez M. Lainé,
propose de défendre la capitale contre le grand ennemi; il se trouve
seul de cet avis énergique avec M. de Chateaubriand. Mais M. de
Chateaubriand, c'est tout simple, en proposant de mourir en armes,
s'il le fallait, autour du trône des Bourbons, voyait pour l'idée
monarchique, dans ce sang noblement versé, une semence glorieuse et
féconde; il motivait son opinion dans des termes approchants et avec cet
éclat qu'on conçoit de sa bouche en ces heures émues. La Fayette, qui
raconte ce détail et qui rappelle les chevaleresques paroles sur ce
sang fidèle d'où la monarchie renaîtrait un jour, ne peut s'empêcher
d'ajouter: «Constant (_Benjamin Constant qui était de la conférence_) se
mit à rire du dédommagement qu'on m'offrait.» Et, en effet, la position
de La Fayette en ce moment, au pied du trône des Bourbons, paraît bien
fausse, surtout lorsqu'on a lu le jugement qu'il portait d'eux pendant
1814. Je ne dis pas que sa situation eût été plus vraie en se ralliant
à Bonaparte; pourtant je le concevrais mieux: il n'y aurait rien eu du
moins qui prêtât à rire.
[Note 95: Tome V.]
Carnot, je le sais, n'avait pas les mêmes engagements que La Fayette,
ni les mêmes scrupules solennels de liberté; mais en ces crises de
1814-1815, sa conduite envers Bonaparte répond bien mieux, en fait, et
sans marchander, à l'instinct national et révolutionnaire.
Une remarque encore sur le factice, déjà signalé, qui s'introduit dans
ces rôles individuels en politique. Si Benjamin Constant n'avait pas été
là fort à propos pour éclater de rire (ce qui est bien de lui) sur le
point comique au milieu de la circonstance sombre, l'homme d'esprit chez
La Layette se serait contenté de sourire tout bas, et on ne l'aurait pas
su.
Cet instant d'embarras à part, la conduite de La Fayette rentre bien
vite dans sa rectitude incontestée, et elle se rapporte, durant toute la
Restauration, à des sympathies générales trop partagées et encore trop
récentes pour qu'il ne soit pas superflu de rien développer ici. Rentré
à la Chambre élective en 1818, il vit le parti _libéral_ se former, et,
autant qu'aucun chef d'alors, il y aida. C'était, après tout, cette même
masse moyenne et flottante de laquelle il écrivait en 1799: «La partie
plus ou moins pensante de la nation ne fut jamais contre-révolutionnaire
qu'en désespoir de toute autre manière de se débarrasser de la tyrannie
conventionnelle, pour laquelle on a bien plus de dégoût encore.
Donnez-lui des institutions libérales, un régime conséquent et
d'honnêtes gens, vous la verrez revenir à leurs idées des premières
années de la Révolution, avec moins d'enthousiasme pour la liberté, mais
avec une crainte de la tyrannie et un amour de la tranquillité qui lui
fera détester tout remuement aristocrate ou jacobin.» L'enthousiasme
même semblait revenu, depuis 1815, sous le coup de tant de sentiments
et d'intérêts sans cesse froissés; on s'organisait pour la défense on
espérait et on avait confiance dans l'issue, précisément en raison
des excès contraires. Il y avait, comme en défi de l'oppression, un
universel rajeunissement. Nul, en ces années, ne fut plus jeune que le
général La Fayette. Ne le fut-il pas trop quelquefois? N'alla-t-il pas
bien loin en certaines tentatives prématurées, comme dans l'affaire de
Belfort[96]? Nos vieilles ardeurs sont trop d'accord avec les siennes
là-dessus pour que notre triste impartialité d'aujourd'hui y veuille
regarder de plus près. C'étaient de beaux temps, après tout, si l'on ne
se reporte qu'aux sentiments éprouvés, des temps où l'instinct de la
lutte ne trompait pas. Quels souvenirs pour ceux qui les ont reçus
dans leur fraîcheur, que ce voyage d'Amérique en 1824, et cet hymne de
Béranger qui le célébrait!
Jours de triomphe, éclairez l'univers!
[Note 96: Tome VI, page 135 et suiv.]
Mais les exposer seulement au grand air d'aujourd'hui, c'est presque les
flétrir, ces souvenirs, tant le mouvement général est loin, tant les
générations survenantes y deviennent de plus en plus étrangères par
l'esprit, tant l'ironie des choses a été complète!
De sorte qu'en ce temps bizarre il faut s'arrêter devant le double
inconvénient de parler aux uns d'un sujet par trop connu, et aux autres
de sentiments parfaitement ignorés.
La seconde moitié du sixième et dernier volume est consacrée à la
Révolution de Juillet et aux années qui suivent: indépendamment des
actes publics et des discours de La Fayette, on y donne toute une partie
de correspondance qui ne laisse aucun doute sur ses dernières pensées
politiques; les suppressions, commandées aux éditeurs par la discrétion
et la convenance, n'en affaiblissent que peu sensiblement l'amertume.
Cette dernière partie de la vie de La Fayette, si honorable toujours,
est pourtant celle qu'il y aurait peut-être le plus lieu d'épiloguer
politiquement, à quelque point de vue qu'on se place, soit du sein de
l'ordre actuel, soit du dehors. C'est celle, à coup sûr, qui a le plus
nui dans la vague impression publique, et en double sens contraire, à la
mémoire de l'illustre citoyen, et qui a contribué à jeter sur l'ensemble
de sa carrière une teinte générale où l'ancien attrait a pâli. Mais, ne
voulant pas approfondir, il serait peu juste d'insister. Assez d'autres
prendront les Mémoires uniquement par cette queue désagréable. Le plus
grand malheur du général a été de survivre (ne fût-ce que de quelques
jours) à la grande Révolution qu'il représentait depuis quarante et
un ans; en ne tombant pas précisément avec elle, il a fait à son tour
l'effet de ceux qui s'obstinent à prolonger ce qui est usé et en
arrière. Le public est ingrat; si belle, si soutenue qu'ait été la
pièce donnée à son profit, il ne veut pas que la dernière scène soit
traînante, et que l'acteur principal demeure, en se croyant encore
indispensable, lorsque le gros du drame est fini. Béranger, dans son
rôle de poète politique, l'a senti à point; il a su se dérober pour se
renouveler peut-être. La Fayette ne l'a pu; son nom, vers la fin, de
plus en plus affiché, tiraillé par les partis, a un peu _déteint_, comme
son vieux et noble drapeau. Cela reviendra. Une lecture attentive de ces
Mémoires, si on la peut obtenir d'un public passablement indifférent,
est faite pour rétablir et rehausser l'idée du personnage historique
dans la grandeur et la continuité de sa ligne principale, avec tous les
accompagnements non moins certains, et beaucoup plus variés qu'on ne
croirait, d'esprit, de jugement ouvert et circonspect, de finesse
sérieuse, de bonne grâce et de bon goût. Éclairée par ces excellents
Mémoires, l'histoire du moins, c'est-à-dire le public définitif, s'en
souviendra.
Août 1838.