[Note 67: Nous trouvons, par un hasard singulier, dans un volume

imprimé en Suisse (_Mélanges de Littérature_, par Henri Piguet,

Lausanne, 1816), une réponse précise à la question que nous nous posions

ici. M. Piguet, jeune pasteur vaudois, enthousiaste de la littérature

et des écrivains français, avait fait le voyage de Paris vers 1810;

il désirait passionnément connaître Bernardin de Saint-Pierre, et lui

écrivit pour avoir une heure de lui. Dans cette visite tant rêvée, il

l'assiégea de questions directes et naïves:--«Je lui demandai quels

étaient ses meilleurs amis.»--«Ma famille et ma muse: mes moments de

verve me font jouir véritablement.»--«Vous connaissez sans doute M. de

Chateaubriand, qui a parlé de vous avec admiration?»--«Non, je ne le

connais pas; j'ai lu dans le temps quelques extraits du _Génie du

Christianisme_: son imagination est trop forte.»--Ceci rentre dans une

observation générale sur laquelle je reviendrai plus d'une fois: c'est

qu'en littérature, en art, on n'aime pas d'ordinaire son successeur

immédiat, son héritier présomptif. Michel-Ange traitait volontiers

Raphaël d'efféminé; Corneille parlait de Racine comme d'un blondin;

Buffon répondait à Hérault de Séchelles qui le questionnait sur le style

de Jean-Jacques:--«Beaucoup meilleur que celui de Thomas; mais Rousseau

a tous les défauts de la mauvaise éducation; il a l'interjection,

l'exclamation en avant, l'apostrophe continuelle.» On vient d'entendre

Bernardin de Saint-Pierre, visiblement impatienté, prononcer sur

l'auteur de René: «_Imagination trop forte!_»--Toujours et partout la

vieille histoire de Saturne et de Jupiter; toujours les générations

d'autant plus inexorables qu'elles se touchent davantage, et empressées

de se nier l'une l'autre quand elles ne peuvent se dévorer! Avertis du

moins, tâchons de ne pas faire ainsi.]

Bernardin de Saint-Pierre, qui est l'un de mes auteurs favoris, s'est

retrouvé sous ma plume au tome VI des _Causeries du Lundi_, et en plus

d'une page du livre intitulé: _Chateaubriand et son Groupe littéraire_.

MÉMOIRES

DU

GÉNÉRAL LA FAYETTE

(1838.)

I

Nous sommes en retard pour parler de cette publication dont les trois

premiers volumes ont paru depuis déjà bien des mois. Mais on est moins

en retard que jamais pour venir parler d'un homme avec qui la vogue,

la popularité ou l'esprit de parti n'ont plus rien à faire, et qui est

entré tout entier dans le domaine historique, ainsi que l'époque qu'il

représente et qui est de même accomplie.

La Révolution française, en effet, peut être considérée comme

entièrement terminée, sous les formes, du moins, qu'elle a présentées à

chaque reprise durant l'espace de quarante ans. Ces formes, qui, depuis

la déclaration des droits jusqu'au programme de l'Hôtel de Ville,

roulent dans un cercle déterminé d'idées et d'expressions, ne semblent

plus avoir chance de vie et de fortune sociale dans ces mêmes termes.

On peut s'en réjouir, on peut s'en plaindre et s'en irriter. Mais le

résultat semble acquis; dans ces termes-là, il est obtenu.. ou manqué;

et, à mon sens, en partie obtenu, en partie manqué. Ceux même qui

continuent de prendre l'humanité par le côté ouvert et généreux, qui

embrassent avec chaleur une philosophie de _progrès_, et persistent avec

mérite et vertu dans des espérances toujours ajournées et d'autant

plus élargies, ceux-là (et je ne cite aucun nom, de peur d'en choquer

quelqu'un, tant ils sont divers, en les rapprochant), ceux-là ont des

formules auprès desquelles le programme de La Fayette, la déclaration

des droits, n'est plus qu'une préface très-générale et très-élémentaire,

ou même ils vont à contredire et à _biffer_ sur quelques points ce

programme.

La Révolution française a eu des moments bien différents, et, quoiqu'on

retrouve La Fayette au commencement et à la fin, il y a eu d'autres

écoles rivales et au moins égales de celle qu'il y représente. Outre

l'école américaine, il y a eu l'école anglaise, et celle d'une dictature

plus ou moins démocratique, à laquelle on peut rapporter, à certains

égards et toute restriction gardée, la Convention et l'Empire.

L'école américaine prétend tirer tout du peuple et de l'élection

directe. L'école anglaise a surtout en vue l'équilibre de certains

pouvoirs, émanés de source différente. L'école dictatoriale et

impérialiste (je la suppose éclairée) a pour principe de tout

prendre sur soi et de se croire suffisamment justifiée à faire

administrativement ce qui est de l'intérêt d'État, dans le sens de

l'ordre et de la société.

Sans avoir à m'expliquer avec détail sur l'établissement de 1830, ce

qui mènerait trop loin et ne serait pas ici en son lieu, il est

évident qu'en 1830 aucune de ces trois formes, américaine, anglaise,

impérialiste, n'a triomphé, et qu'il s'est fait une sorte de compromis

très-mélangé entre toutes les trois. Le principe électif qui a été

jusqu'à faire un roi par des députés, n'a pas été alors jusqu'à refaire

des députés, des mandataires directs de la nation. La chambre des pairs,

bien qu'émondée dans son personnel et atteinte dans sa reproduction

aristocratique, a subsisté, au choix du roi. Ainsi l'école américaine

n'a pas été satisfaite.

L'école anglaise, communément dite doctrinaire, l'aurait été plutôt.

Mais il y a si peu d'aristocratie politique en France, que tout point

d'appui manquait de ce coté: il a fallu asseoir le centre de l'équilibre

sur la _classe moyenne_, et faire un peu artificiellement la théorie de

celle-ci, qui pouvait à tous moments ne pas s'y prêter. On y a réussi

pourtant assez bien, à l'aide de beaucoup d'habileté sans doute, à

l'aide surtout de toutes les fautes dont le parti opposé était capable

et auxquelles il n'a pas manqué.

L'école doctrinaire paraît avoir réussi plus qu'aucune dans la solution

politique actuelle; mais c'est beaucoup plus peut-être dans l'apparence

en effet, et dans la forme, que dans le fond; elle-même le sait bien et

paraît aujourd'hui s'en plaindre, un peu tard. Les habitudes glorieuses

de l'Empire ont laissé dans les moeurs et le caractère de la nation un

pli qu'elles y avaient trouvé déjà: en temps ordinaire, nulle nation ne

se prête autant à être gouvernée, à être administrée que la nôtre, et

n'y voit plus de commodités et moins d'inconvénients. Sous les formes

parlementaires, à travers l'équilibre assez peu compliqué des pouvoirs

et le jeu suffisamment modéré de l'élection, il y a une administration

qui fonctionne de mieux en mieux et se perfectionne. Une bonne part des

prédilections et de la philosophie de la société actuelle paraît être

de ce côté. Sans s'inquiéter, autant que d'ingénieux publicistes, de

l'endroit précis où se trouve le ressort actif du mouvement, la majorité

de la société actuelle, de cette classe ou riche, ou moyenne et

industrielle, sur laquelle on s'est principalement fondé, profite du

mouvement lui-même: sans faire de si soudaines différences entre ce qui

s'est succédé au pouvoir depuis quelques années, elle semble trouver

qu'en général le principe est le même et qu'on la sert à peu près à

souhait.

«Et que mettrez-vous en place de la monarchie légitime?» objectait-on,

quelques mois avant août 1830, à l'une des plumes les plus vives et les

plus fermes de l'opposition antidynastique d'alors.--«Eh bien! fut-il

répondu, nous mettrons la monarchie administrative[68].» Le mot était

profond et perçant; la forme et les moyens parlementaires demeuraient

sous-entendus.

[Note 68: C'est Armand Carrel en personne qui répondait cela à M.

Cousin.]

Ceci revient à dire que la société paraît se contenter aujourd'hui

d'être gouvernée en vue principalement de ses intérêts matériels et de

ses jouissances: que, pour peu qu'on ait envie de le croire, on la peut

juger provisoirement satisfaite sur ses droits, tant la démonstration de

son zèle est ailleurs. Et c'est à ce point de vue essentiel qu'on doit

surtout dire que la Révolution française est terminée, que ses

résultats sont en partie obtenus, en partie manqués, et que l'esprit,

l'_inspiration_ qui l'a soutenue dans sa longue et glorieuse carrière,

fait défaut. Dans la société civile on est à peu près en possession

de tous les résultats voulus par la Révolution; dans l'association

politique, il y a beaucoup plus à désirer; mais enfin, si l'on

s'inquiétait en ce genre de ce qu'on n'a pas pour l'obtenir, si on le

_désirait_ réellement avec suite et ferveur, si on luttait dans ce but

comme sous la Restauration, l'esprit de la Révolution française vivrait

encore, et cette grande ère ne serait pas finie. Or, quels que puissent

être les regrets amers, silencieux ou exaspérés, de quelques individus

fidèles à leurs souvenirs, l'inspiration qui, de 89 à 1830, n'avait pas

cessé, sous une forme ou sous une autre, dans les assemblées ou dans

les camps, ou dans la presse et ce qu'on appelait l'_opinion publique_,

d'agir et de pousser, et de vouloir vaincre, cette inspiration s'est

retirée tout d'un coup et a comme expiré au moment où, dans un dernier

éclat, elle devenait victorieuse. D'autres inspirations, d'autres

penchants plus ou moins nobles, sont venus à l'ensemble de la société,

et, favorisés de toutes parts, agréés par les gouvernants comme des

garanties, ils se développent avec une rapidité presque effrénée, qui

ne permet pas le retour. Sans doute la générosité, l'enthousiasme, le

désintéressement dans l'ordre des affections générales et dans celui de

l'intelligence, ne manqueront jamais au monde, n'y manqueront pas plus

que la corruption, l'égoïsme et l'influence masquée de toutes les

roueries. Sans doute chaque génération nouvelle vient verser comme un

rafraîchissement de sang vierge et pur dans la masse plus qu'à demi

gâtée; les ardeurs s'éteignent et se rallument sans cesse, le flambeau

des espérances et des illusions se perpétue:

Et, quasi cursores, vitaï lampada tradunt.

En un mot, tant que le monde va et dure, il ne saurait être destitué de

la vie et de l'amour.

Mais aujourd'hui, là même où, en dehors des cadres réguliers et du train

régnant de la société, il y a incontestablement système philosophique

élevé, et à la fois chaleur de coeur, de conviction, il n'y a plus suite

directe et immédiate des idées de la Révolution française. Voyez l'école

de ceux qui s'en sont faits les historiens les plus profonds et les

plus religieux, l'école de MM. Buchez et Roux; ils comprennent, ils

interprètent à leur manière, ils étendent et transforment les théories

de leurs plus hardis devanciers. Avec eux, historiens dogmatiques, dès

qu'ils prennent la parole en leur propre nom, on se sent entrer dans un

cycle tout nouveau. De même, lorsqu'on aborde la philosophie religieuse

et sociale de MM. Leroux et Reynaud, les encyclopédistes de nos jours:

ils procèdent de la Révolution française et de la philosophie du XVIIIe

siècle, assurément; mais de combien d'autres devanciers ils procèdent

également, et avec quels développements particuliers et considérables!

C'est autant et plus encore chez eux la noble ambition de fonder, que le

filial dessein de poursuivre.

Ainsi, pour revenir à l'occasion et au point de départ de ces

considérations, La Fayette, venu en tête de la Révolution française, est

mort en même temps qu'elle a fini, et sa vie tout entière la mesure.

Il a cela de particulier et de singulièrement honorable d'y avoir cru

toujours, _avant_ et _pendant_, et même aux plus désespérés moments; d'y

avoir cru avec calme et avec une fermeté sans fougue. Que des hommes de

la _Montagne_, les héros plus ou moins sanglants de cette formidable

époque, soient demeurés fixes jusqu'au bout dans leur conviction et

soient morts la plupart immuables, on le conçoit: la foudre, on peut

le dire sans métaphore, les avait frappés: une sorte de coup fatal les

avait saisis et comme immobilisés dans l'attitude héroïque ou sauvage

qu'avait prise leur âme en cette crise extrême; ils n'en pouvaient

sortir sans que leur caractère moral à l'instant tombât en ruine et en

poussière. Il n'y avait désormais de repos, de point d'appui pour eux,

que sur ce hardi rocher de leur Caucase. Mais il y a, ce semble, plus de

liberté et plus de mérite à rester fixe dans des mesures plus modérées,

ou si c'est un simple effet du caractère, c'est un témoignage de force

non moins rare et dont la proportion constante a sa beauté.

Parmi les contemporains de La Fayette, parmi ceux qui furent des

premiers avec lui sur la brèche à l'assaut de l'ancien régime, combien

peu continuèrent de croire à leur cause! Mirabeau et Sieyès, ces deux

intelligences les plus puissantes, tournèrent court bientôt: après un an

environ de révolution ouverte, Mirabeau était passé à la conservation,

et Sieyès au silence déjà ironique. De M. de Talleyrand, on n'en peut

guère parler en aucun temps en matière de croyance quelconque; il avait

commencé, comme Retz, par l'intime raillerie des choses. Dans les rangs

secondaires, Roederer en était probablement déjà, en 91, à ses idées

_in petto_ de pouvoir absolu éclairé, dont sa vieillesse causeuse et

enhardie par l'Empire nous a fait tout haut confidence. Et entre ceux

qui restèrent fidèles à leurs convictions, bien peu le furent à leurs

espérances. M. de Tracy croyait toujours à l'excellence de certaines

idées, mais il avait cessé de croire à leur réalisation et à leur

triomphe; dans les premières années du siècle, et sous les ombrages

d'Auteuil, il confiait tristement à des pages retrouvées après lui la

démission profonde de son coeur. La Fayette n'a cessé de croire et à

l'excellence de certaines idées et à leur triomphe; il n'a, en aucun

moment, pris le deuil de ses principes; il n'a jamais désespéré. Pendant

que le gouvernement impérial s'affermissait, il cultivait sa terre de

Lagrange et _attendait la liberté publique_.

Mais avait-il raison d'y croire? est-ce à lui supériorité d'esprit

autant que supériorité de caractère, d'y avoir cru en un sens qui s'est

trouvé à demi illusoire?--Certes, je ne prétendrai pas qu'il n'y ait

eu chez Mirabeau, chez Sieyès, chez Talleyrand, même chez Roederer, un

grand témoignage d'intelligence dans cette promptitude à entendre les

divers aspects de l'humanité, à s'en souvenir, à deviner, à ressaisir

sitôt le dessous de cartes et le revers, à se rendre compte du lendemain

dès le premier jour, à ne pas s'en tenir au sublime de la passion qu'ils

avaient (ou non) partagée un moment; à discerner, sous la circonstance

d'exception, l'inévitable et prochain retour de cette perpétuelle

humanité avec ses autres passions, ses infirmités, ses vices et ses

duperies sous les emphases. Malgré la défaveur qui s'attache à cet aveu

dans un temps d'emphase générale et de flatterie humanitaire, il m'est

impossible de n'en pas convenir: tant que nous n'aurons pas une humanité

refaite à neuf, tant que ce sera la même précisément que tous les grands

moralistes ont pénétrée et décrite, celle que les habiles politiques

savent,--mais au rebours des moralistes, sans le dire,--il y aura

témoignage, avant tout, d'intelligence à dominer par la pensée les

conjonctures, si grandes qu'elles soient, à s'en tirer du moins et à

s'en isoler en les appréciant, à démêler sous l'écume diverse les mêmes

courants, à sentir jouer sous des apparences nouvelles, et qui semblent

uniques, les mêmes vieux ressorts. Pourtant si ç'a été, avant tout,

chez La Fayette, une supériorité de caractère et de coeur de croire à

l'avénement invincible de certains principes utiles et généreux, ce n'a

pas été une si grande infériorité de point de vue; car si ses principes

n'ont pas obtenu toute la part de triomphe qu'il augurait, ils ont

eu une part de triomphe infiniment supérieure (au moins à l'heure

de l'explosion) à ce que les autres esprits réputés surtout sagaces

auraient osé leur prédire.

Chez les hommes qui jouent un grand rôle historique, il y a plusieurs

aspects successifs et comme plusieurs plans selon lesquels il les faut

étudier. Le premier aspect qui s'offre, et auquel trop souvent on s'en

tient dans l'histoire, est le côté extérieur, celui du rôle même avec

sa parade ou son appareil, avec sa représentation. La Fayette a eu si

longtemps un rôle extérieur, et l'a eu si constant, si _en uniforme_

j'ose dire, qu'on s'est habitué, pour lui plus que pour aucun autre

personnage de la Révolution, à le voir par cet aspect; habit national,

langage et accolade patriotique, drapeau, pour beaucoup de gens La

Fayette n'a été que cela. Ceux qui l'ont davantage approché et entendu

ont connu un autre homme. Esprit fin, poli, conversation souvent

piquante, anecdotique; et, plus au fond encore, pour les plus intimes,

peinture vive et déshabillée des personnages célèbres, révélations et

propos redits sans façon, qui sentaient leur XVIIIe siècle, quelque

chose de ce que les charmantes lettres à sa femme, aujourd'hui publiées,

donnent au lecteur à entrevoir, et de ce que le rôle purement officiel

ne portait pas à soupçonner. Ce côté intérieur, chez La Fayette, ne

déjouait pas l'autre, extérieur, et ne le démentait pas, comme il

arrive trop souvent pour les personnages de renom; il y avait accord au

contraire, sur beaucoup de points, dans la continuité des sentiments,

dans la tenue et la dignité sérieuse des manières, et par une simplicité

de ton qui ne devenait jamais de la familiarité. Pourtant ces fonds

de causerie spirituelle, de connaissance du monde et d'expérience en

apparence consommée, eussent pu sembler en train d'échapper par un bout

à l'uniforme prétention du rôle extérieur, si, plus au fond encore, et

sur un troisième plan, pour ainsi dire, ne s'était levée, d'accord avec

l'apparence première, la conviction inexpugnable, comme une muraille

formée par la nature sur le rocher (_arx animi_). Au pied de cette

conviction née pour ainsi dire avec lui et qui dominait tout, les

réminiscences railleuses, les désappointements déjà tant de fois

éprouvés, les expériences faites par lui-même de la corruption mondaine

et humaine, venaient mourir. Il y avait arrêt tout court. C'est bien.

Mais à l'abri de la forteresse, et à côté d'une légitime confiance en ce

qui ne périt jamais, en ce qui se renouvelle dans le monde de fervent et

de généreux, ne se glissait-il pas un coin de crédulité? Cet homme

qui savait si bien tant de choses et tant d'hommes, et qui les avait

pratiqués avec tact, celui-là même qui racontait si merveilleusement et

par le dessous Mirabeau, Sieyès et les autres, qui leur avait tenu tête

en mainte occasion, qui avait démêlé le pour et le contre en Bonaparte,

et qui l'a jugé en des pages si parfaitement judicieuses[69], ce même

La Fayette, ne l'avons-nous pas vu disposé à croire au premier venu

soi-disant patriote, qui lui parlait un certain langage? Là est le point

faible, tout juste à côté de l'endroit fort. Ce trop de confiance sans

cesse renaissante à l'égard de ceux qu'il n'avait pas encore éprouvés,

il l'avait en partie parce qu'il croyait en effet, et en partie

peut-être parce que c'était dans son rôle, dans sa convenance politique

et morale (à son insu), de voir ainsi, de ne pas trop approfondir ce qui

faisait groupe autour du drapeau, son idole; nous y reviendrons. Quoi

qu'il en soit (rare éloge et peut-être applicable à lui seul entre les

hommes de sa nuance qui ont fourni au long leur carrière), chez La

Fayette le rôle extérieur et l'inspiration intérieure se rejoignaient,

se confirmaient pleinement, constamment; l'homme d'esprit, poli et fin,

intéressant à entendre, qu'on rencontrait en l'approchant, ne faisait

qu'une agréable diversion entre le personnage public toujours prochain

et l'intérieur moral toujours présent, et n'allait jamais jusqu'à

interrompre ni à laisser oublier la communication de l'un à l'autre.

[Note 69: _Mes Rapports avec le premier Consul_, tome V.]

D'ensemble, on peut considérer La Fayette comme le plus précoce, le plus

intrépide et le plus honnête assaillant à la prise d'assaut de l'ancien

régime, dès les débuts de 89. Toujours pourtant quelque chose du

chevalier et du galant adversaire, soit qu'il s'élance à la brèche en 89

l'épée en main, soit qu'il reparaisse comme le porte-étendard général

de la Révolution en 1830. Un très-spirituel écrivain, M. Saint-Marc

Girardin, en louant La Fayette dans les _Débats_ (preuve qu'il est bien

mort), a conjecturé que, s'il avait vécu au Moyen Age, il aurait fondé

quelque ordre religieux avec la puissance d'une idée morale fixe. Je

crois que La Fayette, au Moyen Age, aurait été ce qu'il fut de nos

jours, un chevalier, cherchant encore à sa manière le triomphe des

droits de l'homme sous prétexte du Saint-Graal, ou bien un croisé en

quête du saint tombeau, le bras droit et le premier aide de camp, sous

un Pierre-l'Ermite, c'est-à-dire sous la voix de Dieu, d'une des grandes

croisades.

Cette sorte de vocation chevaleresque du héros républicain, de

l'Américain de Versailles, apparaît tout d'abord dans les volumes de

Mémoires et de Correspondance publiés. C'est en rendant compte de ces

volumes précieux, recueillis avec la plus scrupuleuse piété d'une

famille pour une vénérable mémoire, qu'il nous sera aisé de suivre et

de faire sentir les lignes principales, les traits composants d'un

caractère toujours divers, si simple qu'il soit et si uniforme qu'il

paraisse.

Le premier volume et la moitié du second contiennent tous les faits de

la vie de La Fayette antérieure à 89, la guerre d'Amérique, ses voyages

en Europe au retour; tantôt ce sont des récits et des chapitres de

mémoires de sa main, tantôt ce sont des correspondances qui y suppléent

et les continuent. Cette portion du livre est très-intéressante et

neuve, d'une lecture plus continue et plus coulante que l'intervalle,

d'ailleurs plus connu, de 89 à 92, dans lequel on ne marche qu'à travers

les justifications, rectifications.--On saisit tout d'abord le trait

essentiel, le grand ressort du caractère de La Fayette, et lui-même

il le met à nu ingénument: «Vous me demandez l'époque de mes premiers

soupirs vers la gloire et la liberté; je ne m'en rappelle aucune dans

ma vie qui soit antérieure à mon enthousiasme pour les anecdotes

glorieuses, à mes projets de courir le monde pour chercher de la

réputation. Dès l'âge de huit ans, mon coeur battit pour cette hyène

qui fit quelque mal, et encore plus de bruit, dans notre voisinage _(en

Auvergne)_, et l'espoir de la rencontrer animait mes promenades. Arrivé

au collége, je ne fus distrait de l'étude que par le désir d'étudier

sans contrainte. Je ne méritai guère d'être châtié; mais, malgré ma

tranquillité ordinaire, il eût été dangereux de le tenter, et j'aime

à penser que, faisant en rhétorique le portrait du cheval parfait, je

sacrifiai un succès au plaisir de peindre celui qui, en apercevant la

verge, renversait son cavalier.» Ce ne sont pas seulement les écoliers

de rhétorique, ce sont quelquefois les hommes qui sacrifient un succès,

c'est-à-dire la chose possible, au plaisir de peindre ou de faire une

action d'où résulte le plus grand honneur à leur rôle, la plus grande

satisfaction à leurs sentiments.

Dès l'adolescence, les liaisons républicaines charment La Fayette; ce

qu'ont écrit et prêché Jean-Jacques, Mably, Raynal, il le fera; lui, le

descendant des hautes classes, il sera le premier champion, le paladin

le plus avancé des intérêts et des passions nouvelles. Le rôle est beau,

étrange, hasardeux; il est fait pour enlever un jeune et noble coeur.

Au régiment, dans le monde, à son début, La Fayette est gauche, mal à

l'aise, assez taciturne [70]; il garde le silence, parce qu'en cette

compagnie _il ne pense et n'entend guère de choses qui lui paraissent

mériter d'être dites_. Il observe et il médite; sa pensée franchit les

espaces, et va se choisir, par delà les mers, une patrie. «A la première

connaissance de cette querelle (anglo-américaine), mon coeur, dit-il,

fut enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes drapeaux.»

[Note 70: Sur ce La Fayette de 1775, qui essaie du _bon air_ et y

réussit peu, il faut voir la Notice placée en tête de la _Correspondance

entre Mirabeau et le comte de La Marck_ (1851), Tome I, page 62.]

Il n'a pas vingt ans, il s'échappe sur un vaisseau qu'il frète, à

travers toutes sortes d'aventures. Après sept semaines de hasards dans

la traversée, il aborde l'immense continent, et, en sentant le sol

américain, son premier mot est un serment de vaincre ou de périr avec

cette cause. Rien de sincère et d'enlevant comme ce départ, cette

arrivée; c'est le début héroïque du poème et de la vie, la candeur qu'on

n'a qu'une fois. Plus tard, en avançant, tout cela se complique, se

dérange ou s'arrange à dessein, se gâte toujours.

A peine débarqué, il court vers Washington: la majesté de la taille et

du front le lui désigne comme chef autant que les qualités profondes.

La Fayette s'attache à lui, et devient le disciple du grand homme.

Washington paraît bien grand, en effet, au milieu de cette guerre

difficile, qui se traîne sur de vastes espaces, pleine de misères, de

lenteurs, de revers, entravée par les rivalités et les jalousies soit du

Congrès, soit des autres généraux: «Simple soldat, dit excellemment La

Fayette en le caractérisant, il eût été le plus brave; citoyen obscur,

tous ses voisins l'eussent respecté. Avec un coeur droit comme son

esprit, il se jugea toujours comme les circonstances. En le créant

exprès pour cette révolution, la nature se fit honneur à elle-même,

et, pour montrer son ouvrage, elle le plaça de manière à faire échouer

chaque qualité, si elle n'eût été soutenue de toutes les autres.» Il y a

dans ces Mémoires bien des endroits de cette sorte, qu'on dirait avoir

été écrits par une plume historique profonde et familière avec tous les

replis.

Blessé presque dès son arrivée à la déroute de la Brandy-wine, La

Fayette écrit, pour la rassurer, à madame de La Fayette ces charmantes

lettres qui ont été si remarquées pour la coquetterie gracieuse du ton,

_mon cher coeur_, et pour l'agréable assaisonnement que ce fin langage

du XVIIIe siècle apporte à la sincérité républicaine des sentiments. En

d'autres endroits, c'est le ton républicain et philosophique qui devient

piquant en se mêlant à certaines habitudes légères et en les voulant

exprimer. On sourit de lire à propos d'un éloge des moeurs américaines:

«Livrées à leur ménage, les femmes en goûtent, en procurent toutes les

douceurs. C'est aux filles qu'on parle amour; leur coquetterie est

aimable autant que décente. Dans les mariages de hasard qu'on fait à

Paris, la fidélité des femmes répugne souvent à la nature, à la raison,

on pourrait presque dire aux principes de la justice.» Ces _principes de

la justice_ qui viennent là tout d'un coup pour auxiliaires aux mille

et une infidèles liaisons du beau monde d'alors, datent le siècle à

ce moment autant que ces jolies tendresses conjugales qui traversent

l'Atlantique, comme en zéphyrs, d'un air si dégagé.

Le Congrès avait décidé une expédition dans le Canada, et en avait

chargé La Fayette. On espérait mener comme on le voudrait ce commandant

de vingt-un ans; l'on désirait surtout le séparer de Washington. La

Fayette fut prudent et jugea la situation: comme on n'avait disposé

aucun moyen, l'expédition manqua, ne se commença point; mais La Fayette

souffrit de tant de bruit pour rien; il craignait la risée, écrit-il

à Washington: «J'avoue, mon cher général, que je ne puis maîtriser la

vivacité de mes sentiments, dès que ma réputation et ma gloire sont

touchées. Il est vraiment bien dur que cette portion de mon bonheur,

_sans laquelle je ne puis vivre_, se trouve dépendre de projets que j'ai

connus seulement lorsqu'il n'était plus temps de les exécuter. Je vous

assure, mon ami cher et vénéré, que je suis plus malheureux que je

ne l'ai jamais été.» Nous saisissons l'aveu: La Fayette, avant tout,

possède à un haut degré l'amour de l'estime, le besoin de l'approbation,

le respect de soi-même; ce qui est bien à lui, c'est, dans cette affaire

du Canada et dans plusieurs autres, d'avoir sacrifié son désir de noble

gloire personnelle à un sentiment d'intérêt public. Pourtant on

découvre en ce point la raison pour laquelle La Fayette n'était pas un

_gouvernant_ et n'aurait pas eu cette capacité. Il était une nature trop

individuelle, trop chevaleresque pour cela; occupé sans doute de la

chose publique, mais aussi de sa ligne, à lui, à travers cette chose.

Nous l'en louons plus que nous ne l'en blâmons. Il n'y a pas trop

d'hommes publics qui aient ce défaut-là, de penser constamment à l'unité

et à la pureté de leur ligne.

Washington, le sage et le clairvoyant, comprend bien que c'est là

l'endroit sensible et faible de son cher élève; il le rassure, en nous

confirmant l'honorable source du mal: «Je m'empresse de dissiper toutes

vos inquiétudes; elles viennent d'une sensibilité peu commune pour tout

ce qui touche votre réputation.» Pareil débat se renouvelle en diverses

circonstances. Lorsque l'escadre française sous d'Estaing, après avoir

brillamment paru à Rhode-Island, fut contrainte, après un combat et un

orage, de se retirer sans plus de tentative, il y eut grande colère dans

le peuple de Boston et parmi les milices. Le mot de _trahison_, si cher

aux masses émues, circulait; un général américain, Sullivan, cédant à la

passion, mit à l'ordre du jour que les _alliés les avaient abandonnés_.

La Fayette, dans cette position délicate, se conduisit à merveille; il

exigea de Sullivan que l'ordre du matin fût rétracté dans celui du soir;

il ne souffrit pas qu'on dît devant lui un seul mot contre l'escadre.

Le point d'honneur qui d'ordinaire, dans la carrière de La Fayette, se

confondit avec le culte de la popularité, ici s'en séparait, et il fut

pour le point d'honneur au risque de perdre sa popularité. Tout cela est

bien; mais écoutons Washington, appréciant, sans s'étonner, la nature

humaine sous les diverses formes de gouvernement, et n'étant pas

idolâtre ni dupe de cette forme plus libre, pour laquelle il combat et

qu'il préfère: «Laissez-moi vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas

attacher trop d'importance à d'absurdes propos tenus peut-être sans

réflexion et «dans le premier transport d'une espérance trompée. Tous

ceux qui raisonnent reconnaîtront les avantages que nous devons à

la flotte française et au zèle de son commandant; mais, dans un

gouvernement libre et républicain, vous ne pouvez comprimer la voix

de la multitude; chacun parle comme il pense, ou pour mieux dire sans

penser, et par conséquent juge les résultats sans remonter aux causes...

C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui déjoue une

espérance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune

que de condamner sans examen.»

Comme complément et correctif de ce jugement de Washington sur les

gouvernements républicains, il convient de rapprocher ce passage d'une

lettre de lui à La Fayette, écrite plusieurs années après (25 juillet

1785): il s'agit de la nécessité qui se faisait généralement sentir à

cette époque, parmi les négociants du continent américain, d'accorder au

Congrès le pouvoir de statuer sur le commerce de l'Union: «Ils sentent

la nécessité d'un pouvoir régulateur, et l'absurdité du système qui

donnerait à chacun des États le droit de faire des lois sur cette

matière, indépendamment les uns des autres. Il en sera de même, après

un certain temps, sur tous les objets d'un commun intérêt. Il est

à regretter, je l'avoue, qu'il soit toujours nécessaire aux États

démocratiques de _sentir_ avant de pouvoir _juger_. C'est ce qui fait

que ces gouvernements sont lents. Mais à la fin le peuple revient au

vrai.» Oui, au vrai en tout ce qui le touche directement comme intérêt.

En ce qui est du reste, il n'y a aucune nécessité, et il y a même

très-peu de chances pour que le vrai triomphe parmi le grand nombre et

pour qu'on s'en soucie[71].

[Note 71: Ce n'est point par occasion et par accident que Washington

exprime cette idée sur les tâtonnements et les _à-peu-près_ qui sont

la loi du régime démocratique; il y revient en maint endroit dans ses

lettres à La Fayette, et non pas évidemment sans dessein. Ainsi encore à

propos des tiraillements intérieurs qui, après la conclusion de la

paix et avant l'établissement de la Constitution fédérale, allaient à

déconsidérer l'Amérique aux yeux de l'Europe attentive et surtout des

cours méfiantes: «Malheureusement pour nous, écrit Washington (10 mai

1786), quoique tous les récits soient fort exagérés, notre conduite leur

donne quelque fondement. C'est un des inconvénients des gouvernements

démocratiques, que le peuple, qui ne juge pas toujours et se trompe

fréquemment, est souvent obligé de subir une expérience, avant d'être en

état de prendre un bon parti. Mais rarement les maux manquent de porter

avec eux leur remède. Toutefois, on doit regretter que les remèdes

viennent si lentement, et que ceux qui voudraient les employer à temps

ne soient pas écoutés avant que les hommes aient souffert dans leurs

personnes, dans leurs intérêts, dans leur réputation.» Washington,

persuadé de l'avantage du gouvernement démocratique avec ces réserves,

me convaincrait plus, je l'avoue, que La Fayette persuadé de

l'excellence de la forme sans réserve.]

La Fayette en était à ses illusions. Je sais la part qu'il faut faire au

feu de la jeunesse, et lui-même, quand il revient, pour la raconter, sur

cette époque, il semble parler de quelque excès que l'âge aurait tempéré

et guéri. Mais c'est à la fois bon goût et une autre sorte d'illusion

que de faire par endroits bon marché de soi-même dans le passé; quand on

a un trait vivement prononcé dans la jeunesse, il est rare qu'il ne dure

pas, qu'il ne revienne pas en se creusant, bien qu'on veuille le croire

effacé[72]. Il en est de même de certaines idées si ancrées qu'elles

semblent moins tenir à l'intelligence qu'au caractère. D'ailleurs La

Fayette, comme chacun sait et comme Charles X le disait agréablement

(qui se connaissait en immuabilité), La Fayette est un des hommes qui

jusqu'à la fin ont le moins changé.

[Note 72: Se rappeler la belle Épître morale de Pope sur le

_caractère des hommes_, et le passage si vrai sur la _passion maîtresse

et dominante_.]

Je ne puis m'empêcher, chemin faisant, de relever encore en La Fayette

tout ce qui se dénote dans le sens précédent, tout ce que trahit, en

chaque occasion, son âme avide d'estime et honorablement chatouilleuse.

Dès que la France se déclare pour l'Amérique, il pense à quitter les

drapeaux américains pour rejoindre ceux de son pays: «J'avais fait le

projet, écrit-il au duc d'Ayen, aussitôt que la guerre se déclarerait,

d'aller me ranger sous les étendards français; j'y étais poussé par la

crainte que l'ambition de quelque grade, ou l'amour de celui dont je

jouis ici, ne parussent être les raisons qui m'avaient retenu. Des

sentiments si peu patriotiques sont bien loin de mon coeur.»Mais il

ne lui suffit pas que ces sentiments soient loin de son coeur; il ne

saurait souffrir qu'on les lui pût attribuer. Tel est le La Fayette

primitif, avant que les leçons si positives de la Révolution française

et l'exemple des égarements de l'opinion soient venus le modérer à la

surface bien plus que le modifier profondément. Les anciens chevaliers,

les gentilshommes français avaient pour culte l'honneur. Chevalier et

gentilhomme, La Fayette eut, autant qu'aucun, cet idéal délicat; mais

il arriva au moment où il allait y avoir confusion et transformation

de l'idole de l'honneur en cette autre idole de la popularité, et il

devança ce moment. Au lieu de viser, comme les simples et fidèles

gentilshommes, à la bonne opinion de ses pairs, il visa à la bonne

opinion de tout le monde, de ce qu'on appelait le peuple, c'est-à-dire

de ses pairs aussi; il y avait, certes, de la nouveauté et de la

grandeur d'âme dans cette ambition, dût-il y entrer quelque méprise.

Quand il revient pour la première fois d'Amérique, La Fayette, reçu,

complimenté à la cour, exilé pour la forme, est fêté à Paris. Les

ministres le consultent, les femmes l'embrassent[73], la reine lui

fait avoir le régiment de Royal-dragons. Cependant on se lasse, comme

toujours; les baisers cessent: «Les temps sont un peu changés, écrit-il

(trois ou quatre ans après), mais il me reste ce «que j'aurais choisi,

la _faveur populaire_ et la tendresse des personnes que j'aime.» Cette

faveur populaire, qui sonnait si flatteusement à son oreille, et qui

représentait pour lui ce qu'était l'honneur à un Bayard, fut jusqu'à la

fin son idole favorite. Il la sacrifia dans certains cas à ce qu'il crut

de son devoir et de ses serments (ce qui est très-méritoire); mais, par

une sorte d'illusion propre aux amants, il ne crut jamais la sacrifier

tout entière ni la perdre sans retour; il mourut bien moins en la

regrettant qu'en la croyant posséder encore.

[Note 73: Les années en s'écoulant permettent bien des choses. Le duc

de Laval, parlant de M. de La Fayette et de ses bonnes fortunes dans

sa jeunesse, disait en bégayant et de l'air le plus sérieux: «M. de La

Fayette a eu madame de Simiane; et madame de Simiane! ce n'était pas

chose facile: ne l'avait pas qui voulait!» Il paraissait faire plus de

cas de lui pour cette conquête que pour toutes celles de 89.]

Dans cette même guerre d'Amérique, à son second voyage (1780), La

Fayette arrive à Boston, précédant de peu l'escadre française qui amène

les troupes de M. de Rochambeau; c'est un secours qu'il a obtenu de

Versailles à l'insu de l'Amérique et par son crédit personnel. Mais le

corps français est peu considérable; pendant toute la campagne de 1780,

M. de Rochambeau croit devoir rester à Rhode-Island. La Fayette s'en

impatiente et lui écrit tout naturellement: «Je vous l'avouerai en

confidence, au milieu d'un pays étranger, mon amour-propre souffre de

voir les Français bloqués à Rhode-Island, et le dépit que j'en ressens

me porte à désirer qu'on opère.» Il y avait mêlé quelque première

vivacité envers M. de Rochambeau, qu'il rétracte. Rochambeau lui répond,

et on remarque cette phrase, qui va juste à l'adresse de ce même

sentiment d'honorable susceptibilité auquel nous avons vu déjà

Washington répondre: «C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de

croire les Français invincibles; mais je vais vous confier un grand

secret d'après une expérience de quarante ans: Il n'y en a pas de plus

aisés à battre, quand ils ont perdu la confiance en leur chef; et ils

la perdent tout de suite, quand ils ont été compromis à la suite de

l'ambition particulière et personnelle.» La Fayette alors se retourne

vers Washington, et sollicite de lui une certaine expédition dont

il précise les bases, qui aurait de l'éclat, dit-il, des avantages

probables pour le moment et un immense pour l'avenir; qui, enfin, si

elle ne réussit pas, n'entraîne pas de suites fatales. Washington

répond: «Il est impossible, mon cher marquis, de désirer plus ardemment

que je ne fais, de terminer cette campagne par un coup heureux; mais

nous devons plutôt consulter nos moyens que nos désirs, et ne pas

essayer d'améliorer l'état de nos affaires par des tentatives dont le

mauvais succès les ferait empirer. Il faut déplorer que l'on ait mal

compris notre situation en Europe; mais, pour tacher de recouvrer notre

réputation, nous devons prendre garde de la compromettre davantage.»

On voit que chacun reste dans son rôle; mais ces rôles divers se

reproduisent trop fréquemment dans la suite des événements, pour qu'on

les puisse attribuer à la seule différence des âges. Or, ce qui est du

caractère persiste, se recouvre peut-être, mais se creuse assurément

plutôt que de diminuer, avec l'âge. Le premier mobile de La Fayette est

l'_opinion_ dans le sens honorable, la gloire dans le sens antique,

le _los_ honnête. On peut acquérir plus tard de l'expérience, de

l'habileté, de la finesse; on en acquiert, c'est inévitable; chacun a la

sienne en avançant dans la vie et à force de se mesurer aux épreuves.

Mais cette expérience acquise, il est rare qu'on ne l'emploie pas

autour de sa qualité première fondamentale, qu'on ne la mette pas

préférablement au service de son premier tour de caractère, quand il

est décisif et dominant. J'essaie de saisir et d'indiquer dans ses

fondements l'idée qui est devenue la vie même de La Fayette et qui

est le mot de son rôle: la plus grande faveur populaire entourant et

couronnant aussi constamment que possible la plus grande vertu civique.

Cette conciliation en soi est assez difficile, et La Fayette l'a assez

bien atteinte pour qu'on ne puisse s'étonner que, la première jeunesse

passée, il s'y soit mêlé chez lui un peu d'art, un art toujours noble.

Dans cette première partie des Mémoires et de la vie de La Fayette, à

côté de la jeune, enthousiaste et pure figure du disciple, est celle du

maître, du véritable grand homme d'État républicain, de Washington.

A lire les détails de la lutte commençante et les vicissitudes si

prolongées, si tiraillées, on comprend, à moins d'avoir un système de

philosophie de l'histoire préexistant, combien la destinée de l'Amérique

du Nord était liée à lui, et combien, un homme manquant, il pouvait de

ce côté ne pas se former d'empire.--On parlait de Washington: «C'est

un bien grand homme, disais-je, et les Mémoires du général La Fayette

montrent que sans lui la révolution d'Amérique aurait pu de reste ne pas

réussir.»--«Oui, répondit un philosophe,[74] il était bien nécessaire;

mais quand les choses sont mûres, ces sortes d'hommes nécessaires se

rencontrent toujours.»--A la bonne heure! aurait-on pu répliquer; mais

n'est-ce pas que, lorsqu'ils ne se présentent point, on aime à croire

que c'est que les choses et les idées n'étaient pas encore mûres?

[Note 74: M. le duc de Broglie.]

On connaissait déjà quelques-unes des principales lettres de Washington

à La Fayette, que ce dernier avait communiquées; elles ont un genre de

beauté simple, sensée, calme, majestueuse, religieuse, qui élève l'âme

et mouille par moments l'oeil de larmes. «Nous sommes à présent, écrit

Washington à La Fayette (avril 1783), un peuple indépendant, et nous

devons apprendre la tactique de la politique. Nous prenons place parmi

les nations de la terre, et nous avons un caractère à établir. Le temps

montrera comment nous aurons su nous en acquitter. Il est probable, du

moins je le crains, que la politique locale des États interviendra trop

dans le plan de gouvernement qu'une sagesse et une prévoyance dégagées

de préjugés auraient dicté plus large, plus libéral; et nous pourrons

commettre bien des fautes sur ce théâtre immense, avant d'atteindre à

la perfection de l'art...» Mais la lettre tout à fait monumentale et

historique est celle qui a pour date: _Mount-Vernon_, 1er _février_

1784, aussitôt après la résignation du commandement: «Enfin, mon cher

marquis, je suis à présent un simple citoyen sur les bords du Potomac, à

l'ombre de ma vigne et de mon figuier...» On est dans Plutarque, on est

à la fois dans la réalité moderne. Washington ne fut pas laissé trop

longtemps à l'ombre de son figuier. Appelé en 1789 à la présidence, il

fut le premier à fonder, à pratiquer le gouvernement au sein du pays

qu'il avait déjà sauvé et fondé dans son existence même. Homme unique

dans l'histoire jusqu'à ce jour, homme de gouvernement, de pouvoir, de

direction nationale et sociale, et en même temps homme de liberté, d'une

intégrité morale inaltérable. Depuis et avant César jusqu'à Napoléon,

tout ce qui a brillé et influé en tête des nations, grand roi ou grand

ministre, n'a songé et n'est parvenu à réussir qu'à l'aide d'une dose de

machiavélisme plus ou moins mal dissimulée, tellement qu'on est en

droit de se demander si le contraire est possible et si l'entière vertu

n'apporte pas son obstacle, son échec avec elle. On n'a pour opposer

véritablement à cette triste vue que le nom de Washington, qui

va rejoindre à travers les siècles ces noms presque fabuleux des

Épaminondas et des héros de la Grèce. Il est vrai que Washington, grand

homme qui paraît avoir été de nature à pouvoir suffire à toutes les

situations, n'a eu à opérer que chez des nations encore simples, au

sein d'une société en quelque sorte élémentaire. Qu'aurait-il pu,

qu'aurait-il refusé de faire dans un premier rôle, au sein d'une vieille

nation brillante et corrompue? En disant _non_ à certains moyens,

n'aurait-il pas abdiqué le pouvoir dès le second jour? Nul n'est en

mesure de démontrer le contraire; l'autorité de ce bel et unique exemple

reste donc en dehors, à part, une exception non concluante, et je ne

puis dire de la vie de Washington ce que le poëte a dit de la chute d'un

grand coupable politique:

Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum

Absolvitque Deos.[75]

[Note 75: En repassant pourtant l'histoire, je m'arrête avec

méditation sur ces grands noms consolateurs de Charlemagne et de saint

Louis; et s'ils n'emportent pas la balance, ils empêchent le désespoir.]

En 1784, La Fayette en est déjà à son troisième voyage d'Amérique: ce

voyage de 1784, au commencement de la paix, fut un triomphe touchant

et mérité qui ouvre pour lui cette série de marches unanimes et de

processions populaires, dont il fut si souvent le héros et le drapeau.

De retour en Europe, les années suivantes se passèrent pour lui

en succès de toutes sortes, en voyages dans les diverses cours,

très-amusants et qu'il raconte à ravir, en projets politiques et en

applications sérieuses de son métier de républicain. La Fayette partage

et devance le mouvement irrésistible et confiant qui poussait la société

d'alors vers une révolution universelle. Ce qui me frappe, ce n'est pas

tant qu'il croie, comme les plus habiles engagés dans le premier moment,

à l'excellence des moyens nouveaux et à leur efficacité immédiate.

Cela pourtant va un peu loin; Washington le sent, et, à propos de ses

louables efforts pour la réhabilitation civile des Protestants, il lui

écrit, dès 1785, ces paroles d'une intention plus générale: «Mes

voeux les plus ardents accompagneront toujours vos entreprises; mais

souvenez-vous, mon cher ami, que c'est une partie de l'art militaire que

de reconnaître le terrain avant de s'y engager trop avant. On a souvent

plus fait par les approches en règle que par un assaut à force ouverte.

Dans le premier cas, vous pouvez faire une bonne retraite; dans le

second, vous le pouvez rarement si vous êtes repoussé.» Mais, encore une

fois, cet entraînement enthousiaste a été trop manifeste chez tous ceux

qui ont pris part au premier assaut contre l'ancien régime, pour qu'en

le remarquant chez La Fayette on y voie alors autre chose qu'un surcroît

d'émulation civique et de zèle, une intrépidité d'avant-garde avec les

dehors du sang-froid. Ce qui me frappe donc, c'est la suite, c'est la

persistance plus intrépide de sa foi aux mêmes moyens généraux, et sa

méconnaissance prolongée de ce qu'avait de spécial le caractère de la

nation française par opposition à l'américaine. Que La Fayette, en 87,

à l'époque de l'Assemblée des notables, se trouvant chez le duc

d'Harcourt, gouverneur du Dauphin, avec une société qui discutait quels

livres d'histoire il fallait mettre dans les mains du jeune prince, ait

dit: «Je crois qu'il ferait bien de commencer son histoire de France

à l'année 1787,» le mot est juste et piquant dans la situation, et

d'accord avec le voeu universel d'alors, dont c'était une rédaction

vivement abrégée. Mais en rayant toute une histoire de rois, on ne raye

pas aussi aisément un caractère de peuple. Et comment le La Fayette

de 89 à 91, le général de la force armée à Paris, le La Fayette des

insurrections qu'il contenait à peine, des faubourgs qu'il ne commandait

qu'en les conduisant, comment ce La Fayette n'a-t-il pas senti sous lui

et au poitrail de son cheval le même peuple orageux et mobile, héroïque

et.. mille autres choses à la fois, peuple de la Ligue et de la Fronde,

peuple de l'entrée de Henri IV et de l'entrée de Louis XVI, peuple

des _Trois Jours_, je le sais, mais aussi de bien des jours assez

dissemblables, j'ose le croire? Or ce peuple-là de Paris n'était

lui-même qu'une des variétés de la grande nation. On oublie trop, en

traitant, soit avec les individus, soit avec les nations, ce qui est du

fond de leur caractère; à la faveur de quelques compliments de forme, où

résonnent les mots d'_honorable_, de _loyal_, on aime de part et d'autre

à se dissimuler cela; c'est comme quelque chose d'immuable au fond et de

fatal; il semble que ce soit désagréable et humiliant de se l'avouer.

Homme et nation, on suppose volontiers qu'on se convertit du tout au

tout. Or, le caractère d'une nation, modifiable très-lentement à travers

les siècles, toujours très-particulier, est moins changeable encore que

celui d'un individu, lequel lui-même ne se change guère. Plus il y a

grand nombre, et moins il y a chance à la lutte de la volonté morale

contre le penchant, plus il y a fatalité et triomphe de la force

naturelle. Le caractère, quelquefois masqué chez les nations, comme chez

les individus, par les moments de grande passion, reparaît toujours

après[76].

[Note 76: Lord Chesterfield en son temps disait à Montesquieu:

«Vous autres Français, vous savez élever des barricades, mais pas de

barrières.»]

La Fayette, non-seulement d'abord, mais continuellement et jusqu'à la

fin, a paru négliger dans la question sociale et politique cet _élément

constant_, ou du moins très-peu variable, donné par la nature et

l'histoire, à savoir, le caractère de la nation française. Il n'a

jamais vu ou voulu voir que l'homme en général, et non pas l'homme des

moralistes, celui de La Rochefoucauld et de La Bruyère, mais l'homme des

droits, l'homme abstrait. En juillet 1815, entre Waterloo et la seconde

rentrée des Bourbons, il prit le plus grand intérêt[77], comme on sait, à

la Déclaration de la Chambre des représentants. «Cette pièce admirable,

écrit-il avec raison en s'y reconnaissant, présente ce que la France a

voulu constamment depuis 89 et ce qu'elle voudra toujours jusqu'à ce

qu'elle l'ait obtenu.» Et il ajoute: «Ceux qui accusent les Français de

légèreté devraient penser qu'au bout de vingt-six ans de révolution ils

se retrouvent dans les mêmes dispositions qu'ils manifestèrent à son

commencement.» Mais, en supposant que les Français de 1815 aient été

assez unanimes sur cette Déclaration avec la Chambre des représentants

(ce que rien ne prouve) pour ne pas être accusés de légèreté, n'était-ce

donc pas trop déjà, au point de vue de La Fayette, qu'après avoir été

les Français de 89, ils eussent été ceux du Directoire, ceux du 18

brumaire, du couronnement et des pompes idolâtriques de l'Empire? N'en

voilà-t-il pas plus qu'il ne fallait pour croire encore au vieux défaut

national, à la légèreté? On trouvera peut-être que j'insiste trop sur

cette illusion de La Fayette, sur cette vue obstinée et incomplète,

selon laquelle il ne cessait de découper dans l'étoffe ondoyante de

l'homme et du Français l'exemplaire uniforme de son citoyen. Mais, dans

l'étude du caractère, j'_injecte_ de mon mieux, pour la dessiner aux

regards, la veine ou l'artère principale. Je veux tout dire, d'ailleurs,

de ma pensée: tout n'était pas illusoire dans cette vue persévérante,

et, pour mieux aboutir à sa fin, il fallait peut-être ainsi qu'elle se

resserrât. La Fayette avait attaché de bonne heure son honneur et son

renom au triomphe de certaines idées, de certaines vérités politiques;

cela était devenu sa mission, son rôle spécial, dans les divers actes de

notre grand drame révolutionnaire, de reparaître droit et fixe avec

ces articles écrits sur le même drapeau. Qu'à défaut de triomphe on

ne perdit pas de vue drapeau et articles inscrits, avec lesquels il

s'identifiait, c'est ce qu'il voulait du moins. Ce qu'il avait déclaré

en 89, il le rappelle donc et le maintient en 1800, il le proclame en

1815, il le déploie encore en 1830; et, en définitive, août 1830 en

a réalisé assez, dans la lettre sinon dans l'esprit, pour que sa vue

persévérante ait été justifiée historiquement. Dans sa longue et ferme

attente, tout ce qui pouvait être étranger au triomphe du drapeau, et en

amoindrir ou en retarder l'inauguration, La Fayette ne le voyait pas,

et peut-être il ne le désirait pas voir. Son langage était fait à son

dessein. Un précepte qu'il ne faut jamais perdre de vue en politique,

c'est, quelque idée qu'on ait des hommes, d'avoir l'air de les respecter

et de faire estime de leur sens, de leur caractère; on tire par là d'eux

tout le bon parti possible; et si l'on y veut mettre cette louable

intention, on les peut mouvoir dans le sens de leurs meilleurs

penchants. La Fayette, qui s'était voué, comme à une spécialité, au

triomphe de quelques principes généreux, a pu ne dire dans sa longue

carrière et ne paraître connaître de la majorité des hommes, même après

l'expérience, que ce qui convenait au noble but où il les voulait

porter. Ç'a été une des conditions de son rôle, en le définissant comme

je viens de le faire; et si c'en a été un des moyens, il n'a rien eu que

de permis.

[Note 77: Il y aurait pris la plus grande part, s'il n'avait été en

ce moment à Haguenau: il y adhéra très-vivement à son retour.]

En m'exprimant de la sorte, en toute liberté, je n'ai pas besoin de

faire remarquer combien le point de vue du politique et celui du

moraliste sont inverses, l'un songeant avant tout aux résultats et au

succès, l'autre remontant sans cesse aux motifs et aux moyens.

Sans prétendre suivre en détail La Fayette dans son personnage

politique à dater de 89, j'aurai pourtant à parcourir ses Mémoires

pour l'appréciation de quelques-uns de ses actes, pour le relevé de

quelques-uns de ses portraits anecdotiques ou de ses jugements. Mais

aujourd'hui j'aime mieux tirer par anticipation, des trois derniers

volumes non publiés, et qui vont très-prochainement paraître, de belles

pages d'un grand ton historique, qui succèdent à de très-intéressants et

très-variés récits, le tout composant un chapitre intitulé _Mes rapports

avec le premier Consul_. Cet écrit, commencé avant 1805, à la prière du

général Van Ryssel, ami de La Fayette, ne fut achevé qu'en 1807 et resta

dédié au patriote hollandais, mort dans l'intervalle. Ces pages, datées

de Lagrange, méditées et tracées à une époque de retraite, d'oubli et

de parfait désintéressement, loin des rumeurs de l'idole populaire, y

gagnent en élévation et en étendue. J'en extrais toute la conclusion[78]:

[Note 78: Malgré la longueur, je n'ai pas voulu priver le lecteur de

cette reproduction textuelle; les citations découpées par la critique

dessinent l'homme mieux que si l'on renvoyait au livre. La bonne

critique n'est souvent qu'une bordure.--Et puis, en me livrant tout à

l'heure à mon extrême analyse, je comptais bien en corriger à temps

l'impression, en recouvrir la minutie un peu sévère, par l'effet de ce

large morceau, devenu en tout nécessaire au complément de ma pensée et à

la proportion de mon jugement.]

«Guerre et politique, voilà deux champs de gloire où Bonaparte

exerce une grande supériorité de combinaisons et de caractère; non

qu'il me convienne comme à ses flatteurs de lui attribuer cette

force nationale primitive qui naquit avec la Révolution et qui,

indomptable sous les chefs les plus médiocres, valut tant de

triomphes aux grands généraux, ou que je voulusse oublier quand et

par qui furent faites la plupart des conquêtes qui ont fixé les

limites de la France; mais, parmi tant de capitaines qui ont relevé

la gloire de nos armes, il n'en est aucun qui puisse présenter un si

brillant faisceau de succès militaires. Personne, depuis César, n'a

autant montré cette prodigieuse activité de calcul et d'exécution

qui, au bout d'un temps donné, doit assurer à Bonaparte l'avantage

sur ses rivaux. Permettons-lui, sous ce rapport, d'en vouloir un

peu à la philosophie moderne qui tend à désenchanter le monde du

prestige des conquêtes, et qui, modifiant l'opinion de l'Europe et

le ton de l'histoire, fait demander quelles furent les vertus d'un

héros, et de quelle manière la victoire influa sur le bien-être des

nations.

«Ce n'est pas non plus dans les nobles régions de l'intérêt général

qu'il faut chercher la politique de Bonaparte. Elle n'a d'objet,

comme on l'a dit, que _la construction de lui-même_; mais le feu

sombre et dévorant d'une ambition bouillante et néanmoins dirigée

par de profonds calculs a dû produire de grandes conceptions, de

grandes actions, et augmenter l'éclat et l'influence de la nation

dont il a besoin pour commander au monde. Ce monde était d'ailleurs

si pitoyablement gouverné, qu'en se trouvant à la tête d'un

mouvement révolutionnaire dont les premières impulsions furent

libérales et les déviations atroces, Bonaparte, dans sa marche

triomphante, a nécessairement amené au dehors des innovations

utiles, et en France des mesures réparatrices, au lieu de la

démagogie féroce dont on avait craint le retour. Beaucoup de

persécutions ont cessé, beaucoup d'autres ont été redressées; la

tranquillité intérieure a été rétablie sur les ruines de l'esprit

de parti; et si l'on suivait les derniers résultats de l'influence

française en Europe, on verrait qu'il s'exerce continuellement une

force de choses nouvelle qui, en dépit de la tendance personnelle du

chef, rapproche les peuples vaincus des moyens d'une liberté future.

«Il est assez remarquable que ce puissant génie, maître de tant

d'États, n'ait été pour rien dans les causes premières de leur

rénovation. Étranger aux mutations de l'esprit public du dernier

siècle, il me disait: «Les adversaires de la Révolution n'ont rien à

me reprocher; je suis pour eux un Solon qui a fait fortune.»

«Cette fortune date du siège de Toulon; le général Carteaux lui

écrivait alors en style du temps: «A telle heure, six chevaux de

poste, ou la mort.» Il me racontait un jour comment des bandes de

brigands déguenillés arrivaient de Paris dans des voitures dorées,

pour former, disait-on, l'esprit public. Dénoncé lui-même avec sa

famille, après le 9 thermidor, comme terroriste, il vint se plaindre

de sa destitution; mais Barras l'avait distingué à Toulon et

l'employa au 13 vendémiaire: «Ah! disait-il à Junot en voyant passer

ceux qu'il allait combattre, si ces gaillards-là me mettaient à leur

tête, comme je ferais sauter les représentants!» Il épousa ensuite

madame de Beauharnais et eut le commandement d'Italie. Son armée

devint l'appui des jacobins, en opposition aux troupes d'Allemagne,

qu'on appelait _les Messieurs_; les campagnes à jamais célèbres de

cette armée couvrirent de lauriers chaque échelon de la puissance

du chef. On connaît son influence sur le 18 fructidor, qui porta le

dernier coup aux assemblées nationales; Bonaparte n'en dit pas

moins, à son retour, dans un discours d'apparat, que «cette année

commençait l'ère des gouvernements représentatifs.» Les partis

opprimés espéraient qu'il allait modifier la rigueur des temps; il

ne tenta rien pour eux ni pour lui. Contrarié dans une conférence

avec les Directeurs, il offrit sa démission La Revellière et Rewbell

l'acceptèrent, Barras la lui rendit, et le vainqueur de l'Italie se

crut heureux de courir les côtes pour être hors de Paris, et d'être

envoyé de France en Égypte, où il emmena la fleur de nos armées. Ses

idées se tournèrent alors vers l'Asie, dont l'ignorante servitude,

comme il l'a souvent dit depuis, flattait son ambition. Arrêté à

Saint-Jean-d'Acre par Philippeaux, son ancien camarade, il regagna

l'Égypte où, apprenant les revers de nos armées en Europe, et après

avoir reçu une lettre de son frère Joseph portée par un Américain,

il s'embarqua secrètement pour retourner en France; mais il

n'y arriva que lorsque nos drapeaux étaient redevenus partout

victorieux.

«Cependant sa fortune ne l'abandonnait pas. Un des tristes résultats

de tant de violences précédentes avait été la nécessité généralement

reconnue d'un coup d'État de plus pour sauver la liberté et l'ordre

social. Plusieurs projets analogues au 18 brumaire furent proposés

en quelque sorte au rabais, quoique sans fruit, à divers généraux.

On y distinguait surtout le besoin de chacun de ne chercher des

secours que là où les souvenirs du passé trouveraient une sanction.

Au nom de Bonaparte, toute attente se tourna vers lui. Rayonnant de

gloire, plus imposant par son caractère que par sa moralité, doué de

qualités éminentes, vanté par les jacobins lorsqu'ils croyaient le

moins à son retour, il offrait à d'autres le mérite d'avoir préféré

la république à la liberté, Mahomet à Jésus-Christ, l'Institut au

généralat; on lui savait gré ailleurs de ses égards pour le pape, le

clergé et les nobles, d'un certain ton de prince et de ces goûts de

cour dont on n'avait pas encore mesuré la portée. Le Directoire,

divisé, déconsidéré, le laissa d'autant plus facilement arriver, que

Barras le regardait encore comme son protégé, et que Sieyès espérait

en faire son instrument. Il n'eut plus, dès lors, qu'à se décider

entre les partis, leurs offres, ses promesses, et, parmi ceux qui se

mirent en avant, tout bon citoyen eût fait le même choix que lui. On

peut s'étonner que, dans la journée de Saint-Cloud, Bonaparte ait

paru le plus troublé de tous; qu'il ait fallu pour le ranimer un

mot de Sieyès, et, pour enlever ses troupes, un discours de Lucien;

mais, depuis ce moment, tous ses avantages ont été combinés, saisis

et assurés avec une suite et une habileté incomparables.

«Ce n'est pas, sans doute, cette absolue prévoyance de tous les

temps, cette création précise de chaque événement, auxquelles

le vulgaire aime à croire comme aux sorciers. Les plus vils

usurpateurs, et jusqu'à Robespierre, en ont eu momentanément le

renom; mais, en se livrant à l'ambition «d'aller, comme il disait

lui-même à Lally, toujours en avant, et le plus loin possible,» ce

qui rappelle le mot de Cromwell, Bonaparte a réuni au plus haut

degré quatre facultés essentielles: calculer, préparer, hasarder

et attendre. Il a tiré le plus grand parti de circonstances

singulièrement convenables pour ses moyens et ses vues, du dégoût

général de la popularité, de la terreur des émotions civiles, de la

prépondérance rendue à la force militaire, où il porte à la fois le

génie qui dirige les troupes et le ton qui leur plaît; enfin, de la

situation des esprits et des partis qui laissait craindre aux uns

la restauration des Bourbons, aux autres la liberté publique, à

plusieurs l'influence des hommes qu'ils ont haïs ou persécutés,

à presque tous un mouvement quelconque, et l'obligation de se

prononcer. Tout cela ne lui donnait, à la vérité, la préférence

de personne, mais lui assurait, suivant l'expression de madame de

Staël, «les secondes voix de tout le monde.» Il a plus fait encore:

il s'est emparé avec un art prodigieux des circonstances qui lui

étaient contraires; il a profité à son gré des anciens vices et des

nouvelles passions de toutes les cours, de toutes les factions

de l'Europe; il s'est mêlé, par ses émissaires, à toutes les

coalitions, à tous les complots dont la France ou lui-même pouvaient

être l'objet; au lieu de les divulguer ou de les arrêter, il a su

les encourager, les faire aboutir utilement pour lui, hors de propos

pour ses ennemis, les déjouant ainsi les uns par les autres, se

faisant de toutes personnes et de toutes choses des instruments et

des moyens d'agrandissement ou de pouvoir.

«Bonaparte, mieux organisé pour le bonheur public et pour le sien,

eût pu, avec moins de frais et plus de gloire, fixer les destinées

du monde et se placer à la tête du genre humain. On doit plaindre

l'ambition secondaire qu'il a eue, dans de telles circonstances,

de régner arbitrairement sur l'Europe; mais, pour satisfaire cette

manie géographiquement gigantesque et moralement mesquine, il a

fallu gaspiller un immense emploi de forces intellectuelles et

physiques, il a fallu appliquer tout le génie du machiavélisme à la

dégradation des idées libérales et patriotiques, à l'avilissement

des partis, des opinions et des personnes; car celles qui se

dévouent à son sort n'en sont que plus exposées à cette double

conséquence de son système et de son caractère; il a fallu joindre

habilement l'éclat d'une brillante administration aux sottises,

aux taxes et aux vexations nécessaires à un plan de despotisme, de

corruption et de conquête, se tenir toujours en garde contre

l'indépendance et l'industrie, en hostilité contre les lumières, en

opposition à la marche naturelle de son siècle; il a fallu chercher

dans son propre coeur à se justifier le mépris pour les hommes, et

dans la bassesse des autres à s'y maintenir; renoncer ainsi à

être aimé, comme par ses variations politiques, philosophiques et

religieuses, il a renoncé à être cru; il a fallu encourir la

malveillance presque universelle de tous les gens qui ont droit

d'être mécontents de lui, de ceux qu'il a rendus mécontents

d'eux-mêmes, de ceux qui, pour le maintien et l'honneur des bons

sentiments, voient avec peine le triomphe des principes immoraux; il

a fallu enfin fonder son existence sur la continuité du succès, et,

en exploitant à son profit le mouvement révolutionnaire, ôter aux

ennemis de la France et se donner à lui-même tout l'odieux de ces

guerres auxquelles on ne voit plus de motifs que l'établissement de

sa puissance et de sa famille.

«Quel sera pour lui pendant sa vie, et surtout dans la postérité, le

résultat définitif du défaut d'équilibre entre sa tête et son coeur?

Je suis porté à n'en pas bien augurer; mais je n'ai voulu, dans cet

aperçu de sa conduite, qu'expliquer de plus en plus la mienne; elle

ne peut être imputée à aucun sentiment de haine ou d'ingratitude.

J'avais de l'attrait pour Bonaparte; j'avoue même que, dans mon

aversion de la tyrannie, je suis plus choqué encore de la soumission

de tous que de l'usurpation d'un seul. Il n'a tenu qu'à moi de

participer à toutes les faveurs compatibles avec son système.

Beaucoup d'hommes ont concouru à ma délivrance: le Directoire qui

ordonna de nous réclamer; les Directeurs et les ministres qui

recommandèrent cet ordre; le collègue plénipotentiaire qui s'en

occupa; certes, autant que lui, tant d'autres qui nous servirent de

leur autorité, de leur talent, de leur dévouement; il n'en est

point à qui j'aie témoigné avec autant d'éclat et d'abandon une

reconnaissance sans bornes, sans autres bornes du moins que mes

devoirs envers la liberté et la patrie. Prêt, en tous temps et en

tous lieux, à soutenir cette cause avec qui et contre qui que ce

soit, j'eusse mieux aimé son influence et sa magistrature que toute

autre au monde: là s'est arrêtée ma préférence. Les voeux qu'il

m'est pénible de former à son égard se tourneraient en imprécations

contre moi-même, s'il était possible qu'aucun instant de ma vie

me surprît, dans les intentions anti-libérales auxquelles il a

malheureusement prostitué la sienne.»

On ne doit pas séparer de ce morceau l'éloquente dédicace qui le

termine:

«J'en atteste vos mânes, ô mon cher Van Ryssel! à chaque pas de

votre honorable carrière, trop courte pour notre affection et nos

regrets, mais longue par les années, par les services, par les

vertus; en paix, en guerre, en révolution, puissant, proscrit ou

réintégré, vous n'avez jamais cessé d'être le plus noble et le

plus fidèle observateur de la justice et de la vérité! Après avoir

partagé, au 18 brumaire, ma joie et mon espoir, vous ne tardâtes pas

à reconnaître la funeste direction du nouveau gouvernement, et le

droit que j'avais de ne pas m'y associer; Bonaparte perdit

par degrés l'estime et la bienveillance d'un des plus dignes

appréciateurs du patriotisme et de la vraie gloire; et cependant,

avant d'ôter à la Hollande jusqu'au nom de république, la fortune

semble avoir attendu, par respect, qu'elle eût perdu le plus grand

et le meilleur de ses citoyens. C'est donc à votre mémoire que je

dédie cette lettre commencée autrefois pour vous. Et pourquoi ne

croirais-je pas l'écrire sous vos yeux, lorsque c'est au souvenir

religieux de quelques amis, plus qu'à l'opinion de l'univers

existant, que j'aime à rapporter mes actions et mes pensées, en

harmonie, j'ose le dire, avec une telle consécration?»

J'ai parlé du rôle et de ce qui s'y glisse inévitablement de factice

à la longue, même pour les plus vertueux; mais ici la solitude est

profonde, la rentrée en scène indéfiniment ajournée; au sein d'une

agriculture purifiante, dans le sentiment triste et serein de

l'abnégation, en présence des amis morts, tout inspire la conscience et

l'affranchit; ces pages du prisonnier d'Olmütz devenu le cultivateur

de Lagrange ont un accent fidèle des mâles et simples paroles de

Washington; elles feront aisément partager à tout lecteur quelque chose

de l'émotion qui les dicta.

Portraits littéraires, Tome II · 第 7 / 38 题