BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

Le sentiment qu'on a de la nature physique extérieure et de tout

le spectacle de la création appartient sans doute à une certaine

organisation particulière et à une sensibilité individuelle; mais il

dépend aussi beaucoup de la manière générale d'envisager la nature et

la création elle-même, de l'envisager comme création ou comme forme

variable d'un fonds éternel; d'apprécier sa condition par rapport au

bien et au mal; si elle est pleine de pièges pour l'homme, ou si elle

n'est animée que d'attraits bienfaisants; si elle est, sous la main

d'une Providence vigilante, un voile transparent que l'esprit soulève,

ou si elle est un abîme infini d'où nous sortons et où nous rentrerons.

Il y a des doctrines philosophiques et religieuses qui favorisent ce

sentiment vif qu'on a de la nature; il y en a qui le compriment et

l'étouffent. Le stoïcisme, le calvinisme, un certain catholicisme

janséniste, sont contraires et mortels au sentiment de la nature;

l'épicuréisme, qui ne veut que les surfaces et la fleur; le panthéisme,

qui adore le fond; le déisme, qui ne croit pas à la chute ni à la

corruption de la matière, et qui ne voit qu'un magnifique théâtre,

éclairé par un bienfaisant soleil; un catholicisme non triste et

farouche, mais confiant, plein d'allégresse, et accordant au bien la

plus grande part en toutes choses depuis la Rédemption, le catholicisme

des saint Basile, des saint François d'Assise, des saint François de

Sales, des Fénelon; un protestantisme et un luthéranisme modérés, que

les idées de malédiction sur le monde ne préoccupent pas trop; ce sont

là des doctrines toutes, à certain degré, favorables au sentiment

profond et aimable qu'inspire la nature, et aux tableaux qu'on en peut

faire. Comme les peintures qu'on a données de ce genre de beautés

naturelles n'ont commencé que tard dans notre littérature; comme avant

Jean-Jacques, Buffon et Bernardin de Saint-Pierre, on n'en trouve que

des éclairs et des traits épars, sans ensemble, il faut bien que la

tournure générale des idées et des croyances y ait influé. Dans

nos vieux poètes, nos romanciers et nos trouvères, le sentiment

du printemps, du _renouveau_, est toujours très-vif, très-frais,

très-abondamment et très-joliment exprimé. Un chevalier ou une

demoiselle ne traversent jamais une forêt que les oiseaux n'y

gazouillent à ravir, et que la verdure n'y brille de toutes les grâces

de mai. Les bons trouvères ne tarissent pas là-dessus. Lancelot, selon

eux, portait en tout temps, hiver et été, sur la tête, un chapelet de

rosés fraîches, excepté le vendredi et les vigiles des grandes fêtes.

Ceux qui traitent de sujets plus religieux, et des miracles de la Vierge

en particulier, redoublent d'images gracieuses et odorantes. Le culte de

la Vierge, au Moyen-Age, on l'a remarqué, attendrit singulièrement et

fleurit, en quelque sorte, le catholicisme. Toutes les fois qu'on vient

à toucher cette tige de Jessé, comme ils l'appellent, il s'en exhale

poésie et parfum. Ce catholicisme fleuri, qui a chez nous, au Moyen-Age,

un remarquable interprète en Gautier de Coinsi, se retrouve dans toute

son efflorescence et son épanouissement chez Calderon. Calderon a de la

nature un sentiment mystique, mais enchanteur et enivrant; c'est chez

lui qu'a lieu ce combat merveilleux, cette joute des roses du jardin et

de l'écume des flots.

De tableau général, de peinture et de vue d'ensemble, il n'en faut pas

demander à nos bons aïeux. Ils ont ces interminables chants de bienvenue

au renouveau, des traits çà et là d'observation naïve. Le _Roman de

Renart_ en est plein, qui sont d'avance du pur La Fontaine. Ils ont

regardé la nature, et ils la rendent par instants. Ils vous diront d'un

blanc manteau, qu'il est _plus blanc que neige sur gelée_; et d'une

châtelaine, qu'_elle eut plus blanc col et poitrine que fleur de lis

ni fleur d'épine_; mais ce sont là des traits et non pas un tableau.

J'excepterai pourtant la seconde partie du _Roman de la Rose_, fort

différente de la première, laquelle est simplement galante et gracieuse.

Cette seconde partie, au contraire, renferme tout un système sur la

nature qui sent déjà la philosophie alchimique du XIVe siècle, et qui

va, en certains moments de verve, jusqu'à une sorte d'orgie sacrée. M.

Ampère, dans son cours, a rapproché le sermon du grand-prêtre Génius,

des doctrines panthéistiques avec lesquelles il a plus d'un rapport.

Cette manière d'entendre la nature, la bonne nature, _cette chambrière

de Dieu_, comme elle se qualifie (véritable _chambrière_ en effet _d'un

Dieu des bonnes gens_), a eu, depuis Jean de Meun, sa continuation par

Rabelais, Regnier, La Fontaine lui-même, Chaulieu. Parny était de cette

filiation directe, quand il s'écriait:

Et l'on n'est point coupable en suivant la nature.

Mais cette façon d'envisager la nature, dont le discours du grand-prêtre

Génius est demeuré l'expression la plus philosophique en notre

littérature, a plutôt abouti à des conclusions relâchées de morale et

à une poésie de plaisir; il n'en est sorti aucune grande peinture

naturelle. Au XVIe siècle, Marot, et après lui Ronsard, Belleau, etc,

ont eu, comme les trouvères, mainte gracieuse description de printemps,

d'avril et de mai, maint petit cadre riant à de fugitives pensées; mais

toujours pas de peinture. Ces jolis cadres ont même disparu, pour

ainsi dire, avec l'avénement de la poésie de Malherbe. Pour se sauver

peut-être de Du Bartas, qui se montrait descriptif à l'excès, Malherbe

ne fut pas du tout pittoresque; on glanerait chez lui les deux ou trois

vers où il y a des traits de la nature: les vers sur la jeune fille

comparée à la rose, et le début d'une pièce _Aux Mânes de Damon_, qui

exprime admirablement, il est vrai, la verte étendue des prairies de

Normandie:

L'Orne, comme autrefois, nous reverroit encore,

Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,

Égarer à l'écart nos pas et nos discours,

_Et couchés sur les fleurs, comme étoiles semées_,

Rendre en si doux ébats les heures consumées,

Que les soleils nous seroient courts.

On glanerait également chez Boileau le petit nombre de vers qui peuvent

passer pour des traits de peinture naturelle; on ne trouverait guère que

l'Épître à M. de Lamoignon, dans laquelle s'aperçoivent _ces noyers,

souvent du passant insultés_, accompagnés de quelques frais détails,

encore plus ingénieux que champêtres. En glanant chez Jean-Baptiste

Rousseau, on n'aurait, je le crois bien, que les vers à son _jeune et

tendre Arbrisseau_. Corneille et Molière n'offrent nulle part rien

de pittoresque en ce genre. La Bruyère a quelques lignes de parfaite

esquisse, comme lorsqu'il nous montre la jolie _petite ville_ dont il

approche, _dans un jour si favorable qu'elle lui parait peinte sur

le penchant de la colline_. Madame de Sévigné sentait la nature à sa

manière, et la peignait au passage, en charmantes couleurs, quoique

ayant une prédilection décidée pour la conversation et pour la société

mondaine. Mais La Fontaine, après Racan, La Fontaine surtout la sentit,

l'aima, la peignit, et en fit son bien. Aucun préjugé du monde, aucune

habitude factice, aucun dogme restrictif, n'arrêtèrent, dans son essor,

sa sensibilité naturelle, et il s'y abandonna. Fénelon, grâce à son

optimisme heureux, à son catholicisme indulgent, ne craignit pas non

plus de se livrer à cette sensibilité pieuse qui lui faisait adorer

la Providence à chaque pas dans la création. Son goût des anciens l'y

aidait aussi; Virgile ou Orphée, tenant le rameau d'or, le guidaient

dans les Dodones ou dans les Tempés. Fénelon et La Fontaine, ce sont les

deux ancêtres chéris de Bernardin de Saint-Pierre au XVIIe siècle[52].

Racine l'eût été de même s'il avait plus osé s'abandonner à cette

admiration rêveuse qu'il ressentait, jeune écolier, en s'égarant dans

les prairies et le désert de Port-Royal, et qui lui inspirait au déclin

de sa vie cette _aimable peinture_ des fleurs d'_Esther_. Mais les idées

de goût qu'on se formait alors allaient à faire envisager comme sauvage

et barbare tout ce qui, en pittoresque, était l'opposé de la culture

savante et régulière de Versailles. Et surtout l'idée religieuse et

austère, que fomentait le jansénisme, allait à ne voir partout au dehors

qu'occasion d'exercice et de mortification pour l'âme, et à obscurcir, à

fausser, pour ainsi dire, le spectacle naturel dans les plus engageantes

solitudes. Tandis que Racine enfant, l'esprit tout plein de _Théagène et

Chariclée_, ne voyait rien de plus agréable au coeur et aux yeux

(comme cela est en effet) que le vallon de Port-Royal-des-Champs, les

religieuses et les solitaires s'en faisaient un lieu désert, sauvage,

mélancolique, propre à donner de l'horreur aux sens; ils n'avaient pas

même la pensée de se promener dans les jardins. Lancelot nous raconte

comment plusieurs des solitaires, réfugiés pendant la persécution de

1639 à la Ferté-Milon, se promenaient chaque soir sur les hauteurs

environnantes en disant leur chapelet; mais il est bien plus sensible à

la bonne odeur que ces messieurs répandent autour d'eux, qu'à celle qui

s'exhale des buissons du chemin et des arbres de la montagne. Quand

Racine fils, plus tard, dans son _Poème de la Religion_, a fait de si

tendres peintures des instincts et de la couyée des oiseaux, il se

ressouvenait plus de Fénelon que des pures doctrines de Saint-Cyran.

[Note 52: M. Villemain, dans ses deux excellentes leçons sur

Bernardin de Saint-Pierre, a trop bien développé cette ressemblance

connue tant d'autres heureuses analogies, pour que nous n'y courions pas

rapidement, de peur de trop longue rencontre.]

Pour comprendre et pour aimer la nature, il ne faut pas être tendu

constamment vers le bien ou le mal du dedans, sans cesse occupé du

salut, de la règle, du retranchement. Ceux qui se font de cette terre

des espèces de limbes grises et froides, qui n'y voient que redoutable

crépuscule et qu'exil, ceux-là peuvent y passer et en sortir sans même

s'apercevoir, comme Philoctète au moment du départ, que les fontaines

étaient douces dans cette Lemnos si longtemps amère.

Bien qu'aucune doctrine philosophique ou religieuse (excepté celles qui

mortifient absolument et retranchent) ne soit contraire au sentiment et

à l'amour de la nature; bien qu'on ait dans ce grand temple, d'où Zenon,

Calvin et Saint-Cyran s'excluent d'eux-mêmes, beaucoup d'adorateurs de

tous bords, Platon, Lucrèce, saint Basile du fond de son ermitage du

Pont, Luther du fond de son jardin de Wittemberg ou de Zeilsdorf,

Fénelon, le Vicaire Savoyard et Oberman, il est vrai de dire que la

première condition de ce culte de la nature paraît être une certaine

facilité, un certain abandon confiant vers elle, de la croire bonne ou

du moins pacifiée désormais et épurée, de la croire salutaire et divine,

ou du moins voisine de Dieu dans les inspirations qu'elle exhale,

légitime dans ses amours, sacrée dans ses hymens: chez Homère, le

premier de tous les peintres, c'est quand Jupiter et Junon se sont

voilés du nuage d'or sur l'Ida, que la terre au-dessous fleurit, et que

naissent hyacinthes et roses.

Les jésuites, qui n'avaient pas les mêmes raisons dogmatiques que les

jansénistes pour s'interdire le spectacle de la création, ont de bonne

heure donné dans le descriptif, sinon dans le pittoresque. Le Père

Lemoyne dans ses épîtres, Rapin, Vanière et autres dans leurs poésies

latines, ont rempli à cet égard avec talent, et quelques-uns avec

goût, l'intervalle qui sépare Du Bartas de Delille. Mais, en véritable

peinture, rien de direct ne s'était déclaré avant Rousseau. Les grands

effets du ciel, les vastes paysages, la majesté de la nature alpestre,

les Elysées des jardins, il trouva des couleurs, des mots, pour exprimer

lumineusement tout cela, et il y fit circuler des rayons vivifiants.

Buffon eut ses grands tableaux plus calmes, plus froids au premier

abord, mais participant aussi de la vie profonde et de la majesté de

l'objet. Venu immédiatement après ces deux grands peintres, Bernardin de

Saint-Pierre sut être neuf et distinct à côté d'eux. Il introduisit plus

particulièrement la nature des tropiques, comme Jean-Jacques avait fait

celle des Alpes; et cette nouveauté brillante lui servit d'abord à

gagner les regards. Mais la nouveauté était aussi dans sa manière et

dans son pinceau; il mêlait aisément aux tableaux qu'il offrait des

objets naturels, le charme des plus délicieux reflets; il avait le

pathétique, l'onction dans le pittoresque, la magie.

En 1771, lorsqu'il revint définitivement à Paris, après une jeunesse

errante, aventureuse et remplie de toutes sortes de tâtonnements et

de mécomptes, Bernardin de Saint-Pierre avait trente-quatre ans. Son

biographe, M. Aimé-Martin [53], et une partie de la Correspondance

publiée en 1826, ont donné sur ces années d'épreuves tous les

intéressants détails qu'on peut désirer; et les origines d'aucun

écrivain de talent ne sont mieux éclairées que celles de Bernardin de

Saint-Pierre. Né au Havre en 1737, son imagination d'enfant s'égara de

bonne heure sur les flots. Dès huit ans il cultivait un petit jardin

et prenait part à la culture des fleurs, comme il convenait à l'auteur

futur du _Fraisier_. A neuf ans, ayant lu quelques volumes des Pères du

désert, il quitta la maison un matin avec son déjeuner dans son petit

panier, pour se faire ermite aux environs. Il marquait une sympathie

presque fraternelle aux divers animaux; il y a l'histoire d'un chat,

laquelle plus tard, racontée par lui à Jean-Jacques, faisait fondre en

larmes celui qui, d'après Pythagore, s'indignait que l'homme en fût venu

à manger la chair des bêtes. Un autre jour, il s'avançait le poing

fermé avec menace contre un charretier qui maltraitait un cheval. Ces

instincts sont bien de l'ami de la nature qui réalisera parmi nous

quelque image d'un sage Indien, de l'écrivain sensible qui nous

transmettra l'éloge de son épagneul Favori; qui, dans _Paul et

Virginie_, les louera avec complaisance de leurs repas d'oeufs et de

laitage, _ne coûtant la vie à aucun animal_; et qui célébrera avec tant

d'effusion la bienfaisance de Virginie plantant les graines de papayer

pour les oiseaux. Tout coeur (qu'on le note bien) ému de la nature, et

tendrement disposé à la peindre, quelque choix, quelque discrétion qu'il

y mette, est un peu brame en ce point.

[Note 53: Nous emprunterons beaucoup à cette biographie de M.

Aimé-Martin, mais sans prétendre du tout dispenser le lecteur d'y

recourir, ainsi qu'aux débats qui s'y rattachent.]

Ayant été conduit à Rouen par son père, le jeune Bernardin à qui on

faisait regarder les tours de la cathédrale: «Mon Dieu! comme elles

volent haut!» s'écria-t-il; et tout le monde de rire.--Il n'avait vu que

le vol des hirondelles qui y avaient leurs nids. Instinct déclaré encore

d'une âme que les seules beautés naturelles raviront, que l'art né des

hommes touchera peu ou même choquera, et qui, dans _Paul et Virginie_

(seule tache peut-être en ce chef-d'oeuvre), ira jusqu'à déclamer en

quatre endroits très-rapprochés contre les _monuments des rois_ opposés

à ceux de la nature!

Après des études fort distraites et fort traversées, qu'entrecoupa un

voyage à la Martinique avec un de ses oncles, Bernardin, qui avait

poussé assez loin les mathématiques, devint une espèce d'ingénieur sans

brevet fort régulier; et c'est en cette qualité un peu douteuse qu'il

fit la campagne de Hesse en 1760, qu'il s'en fut à Malte, et de là

successivement en Russie et à l'Ile-de-France. Mais ce rôle d'ingénieur

n'était, en quelque sorte, pour lui que le prétexte. Une idée fixe

l'occupait et le passionnait au milieu de cette vie aventurière,

dans laquelle son caractère ombrageux et sa position mal définie lui

donnaient de perpétuels déboires. Cette idée, qu'enfant il avait conçue

en lisant _Robinson, Télémaque_ et les récits des voyageurs, c'était

d'avoir quelque part, dans un coin du monde, son île, son Ithaque, sa

Salente, où il assoirait par de sages lois le bonheur des hommes. Il

portait dans cette utopie bienveillante autant de persévérance qu'en eut

jamais son célèbre homonyme l'abbé de Saint-Pierre, celui qu'on a appelé

le plus maladroit des bons citoyens. Bernardin, qui devait être un

prêcheur aussi séduisant que l'autre était un rebutant apôtre, projetait

tout d'abord son arrangement de société imaginaire sur des fonds de

tableau et dans des cadres dignes de Fénelon, de Xénophon et de Platon.

Montesquieu, Bodin et Aristote n'étaient pas ses maîtres; pour sa

manière de concevoir et de régler la société, comme pour sa méthode

d'étudier et d'interpréter la nature, il remontait vite par une sorte

d'attrait filial dans l'échelle des âmes, jusqu'à la sagesse de

Pythagore et de Numa. L'histoire des révolutions civiles et politiques,

l'établissement laborieux et compliqué des sociétés modernes, se

réduisaient pour lui à peu de chose. Plutarque, qu'il lisait dans Amvot,

composait le fonds principal de sa connaissance historique. Entre les

anciens que j'ai cités et les modernes les plus récents, entre Aristide,

Épaminondas d'une part, et Fénelon ou Jean-Jacques de l'autre,

il plaçait encore Bélisaire; le reste de l'histoire des siècles

intermédiaires n'existait à ses yeux que comme une agitation inutile et

insensée. A l'origine de chaque société, en Gaule comme en Arcadie,

il rêvait quelqu'un de ces vieillards de l'école de Sophronyme et de

Mentor; il faisait descendre de cet oracle permanent la sagesse et la

réforme jusque dans les détails de la vie actuelle. Partout, dans ses

voyages, son but secret et cher était de trouver, d'obtenir un coin de

terre et quelques paysans pour fonder son règne heureux; comme Colomb,

qui mendiait de cour en cour de quoi découvrir son monde, Saint-Pierre

allait mendiant de quoi réaliser son Arcadie et son Atlantide.

Mais ces Arcadies, ces îles Fortunées n'existent que dans les nuages

de l'espérance ou du souvenir. Elles fuient et reculent quand on les

cherche; lors même qu'elles se bornent à des beautés naturelles dans des

lieux trop célébrés, il n'est pas bon d'en vouloir de trop près vérifier

l'image: cette Arcadie alors se hérisse de broussailles. «Quand j'ai

visité les rives du Lignon sur la foi de D'Urfé, disait Jean-Jacques à

Bernardin dans une de leurs promenades hors Paris, je n'ai trouvé que

des forges et un pays enfumé.» Vaucluse, dit-on, est un pays brûlé du

soleil et où il faut gravir longtemps avant de reconnaître quelques-uns

des traits immortels. L'église et l'allée des Pamplemousses ne valent

pas, assure un récent voyageur, la description qu'en a donnée notre

poëte. Ascrée, ce plus antique des séjours consacrés et harmonieux,

Ascrée près de l'Hélicon, n'était qu'un pauvre bourg, nous dit Hésiode,

d'un mauvais hiver et d'un été pire encore [54].

[Note 54: Il faut lire la spirituelle lettre de M. de Guilleragues

à Racine sur son désappointement à la vue de cette Grèce si peu faite

comme on se le figurait sous Louis XIV.]

Bernardin, qui ne cherchait pas seulement des lieux rêvés d'avance et

embellis, mais qui voulait des hommes heureux et sages, alla donc de

mécomptes en mécomptes. Il est certain que son caractère en souffrit

et qu'une aigreur désormais incurable se glissa au revers de cette

imagination tendre, à travers cette sensibilité charmante. Bernardin,

cet écrivain si aimant, ce bienfaisant initiateur de toutes les jeunes

âmes à l'intelligence de la nature, ce père de Virginie et de Paul, si

béni dans ses enfants, était-il donc un homme dur, tracassier, comme

l'ont dit, non pas seulement des libellistes, mais des témoins honnêtes

et graves; comme le disait Andrieux, par exemple, en forçant sa faible

voix: «C'était un homme _dur, méchant?_» Avait-il en effet contracté,

dans le cours d'une vie dépendante et gênée, des habitudes de

sollicitation peu dignes? Avait-il conçu dans ses querelles avec les

savants, et sous prétexte de défendre Dieu contre les athées, des haines

violentes qui s'exhalaient en toute circonstance [55]? était-il de peu

d'esprit, à part son talent, et, comme il est dit dans d'illustres

Mémoires où chaque trait porte, d'un caractère encore au-dessous de son

esprit? Cela serait triste à penser; un tel désaccord entre le caractère

et le talent, entre la vie pratique et les oeuvres, concevable après

tout dans des hommes de génie plus ou moins ironiques ou égoïstes, ne se

peut admettre aisément chez celui dont le talent a pour inspiration et

pour devise principale l'amour des hommes, la miséricorde envers les

malheureux, toutes les vertus du coeur et de la famille. M. Hugo, dans

sa belle pièce de _la Cloche_, a donné de ces désaccords une explication

poétique qui s'étend à beaucoup de cas, mais qui ne satisfait point

encore pour Bernardin de Saint-Pierre, dont le talent a d'autres effets

que ceux d'un timbre éclatant et sonore. Le talent, je le sais, est bien

à l'origine un talent gratuit, une sorte de prédestination non méritée,

une grâce en un mot dans toute la rigueur du sens augustinien et

janséniste, indépendamment de la volonté et des oeuvres ordinaires de la

vie. C'est, au sein de l'individu doué, un de ces mystères qui marquent

combien la seule observation psychologique rencontre en d'autres termes

les mêmes problèmes que la théologie. Particularisons le mystère.

Bernardin de Saint-Pierre, retiré du monde après tant de recherches

errantes, tant d'irritations et d'aigreurs, écrivant, au haut de son

pauvre logis de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, sous ces mêmes toits

autrefois sanctifiés par Rollin, les belles pages de ses _Études_ qu'il

mouille de larmes, Bernardin est bon, et ne ment assurément ni aux

autres ni à lui-même. Les susceptibilités et les souillures se noient

dans un quart d'heure de ces larmes qui, comme la prière, abreuvent,

purifient, baptisent de nouveau une âme. Il est seul; son chien couché

est à ses pieds; sa vue s'étend vers un horizon immense par delà

les fumées du soir, jusqu'à la colline qui sera bientôt celle des

tombeaux[56]; il n'a pu sortir de tout le jour, de toute la semaine,

faute de quelque argent qui lui permît de prendre une voiture, et il n'a

pas reçu la plus petite lettre de son protecteur, M. Hennin; qu'importe?

il tient la plume, la grâce céleste descend, la magie commence, la

première beauté de coeur a brillé. Sitôt que ce talent se lève, c'est

comme une lune qui idéalise tout, môme les monceaux et les terres pelées

et les vilainies informes aux faubourgs des villes; au dedans de lui, au

dehors, un manteau lumineux et velouté s'étend sur toutes choses.

[Note 55: M. Viollet-le-Duc m'a raconté que, dînant un jour chez

Édon avec Bernardin de Saint-Pierre, la conversation s'engagea sur les

philosophes révolutionnaires pratiques, les athées en bonnet rouge,

les Dorat-Cubières, Sylvain Maréchal, etc., et que le beau vieillard

s'indignait au point de s'écrier, tout en rougissant, que s'il les

tenait entre ses mains, il les _étranglerait_, tant son exécration

contre eux était violente! Mais il ne faudrait pas prendre au mot

ces éclats de haine chez les âmes honnêtes. Le premier président

de Lamoignon ne faisait sans doute que rire, quand, à force d'être

_pompéien_, il applaudissait, dans son beau jardin de Bâville, Guy Patin

s'écriant: «Si j'eusse été au sénat quand on y tua Jules César, je

lui aurais donné le vingt-quatrième coup de poignard.» Mais M. de

Malesherbes (ce qui était plus sérieux) disait à propos de ses anciennes

liaisons rompues avec les philosophes: «Si je tenais en mon pouvoir M.

de Condorcet, je ne me ferais aucun scrupule de l'assassiner.» Mauvaises

manières de dire en ces nobles bouches, qui prouvent la part de

l'infirmité humaine et du vieux levain toujours aisé à soulever; pas

autre chose.]

[Note 56: Le Père la Chaise.]

Mais il me faut pour Bernardin une explication, une apologie plus

particulière encore: car il est l'exemple le plus souvent invoqué et le

plus désespérant de ce désaccord que je veux amoindrir, si je ne peux

le repousser. C'est qu'on doit tenir compte aux natures sensibles de

l'irritation plus grande qu'elles reçoivent des contacts et des piqûres.

Aux peaux plus fines, l'air mauvais est plus irritant; et si l'on n'y

prend garde, il s'ensuit des maladies singulières. Quand la religion

précise et pratique n'intervient pas pour tout transformer en épreuve et

en sujet de bénédiction, il y a danger que les plus grandes tendresses

soient justement celles qui s'infiltrent et s'aigrissent le plus.

Racine, qui était aisément caustique autant que tendre, n'échappa

peut-être à ce mal d'aigreur que par la vraie dévotion. Qu'on se figure

en effet dans ses rapports avec le monde une sensibilité très-fine,

très-exquise, qui pénètre vite les motifs cachés, les racines mauvaises

des actions, qui saisit la pensée sous l'accent, la fausseté à travers

le sourire, qui subodore en quelque sorte les défauts des autres mieux

qu'eux-mêmes, et s'en incommode promptement[57]. Qu'on se figure ce

que c'est qu'un talent, une supériorité comme celle de Bernardin de

Saint-Pierre, qu'on porte pendant plus de quarante ans sans pouvoir se

la prouver ou à soi-même ou aux autres. Que de chocs dans la foule, qui

vous renfoncent douloureusement ce talent ignoré qu'on tient contre son

coeur? quel rude cilice qu'un talent pareil tant qu'il est tourné

en dedans! et comme il est difficile de ne pas regimber à chaque

coudoiement sous ces pointes rentrantes!

[Note 57: «Une seule épine me fait plus de mal que l'odeur de cent

roses ne me fait de plaisir..... La meilleure compagnie me semble

mauvaise si j'y rencontre un important, un envieux, un médisant, un

méchant, un perfide...» (Préambule de l'_Arcadie_.)]

Bernardin de Saint-Pierre était donc foncièrement bon, j'aime à le

croire; mais il était devenu, par la fâcheuse expérience des hommes,

irritable, méfiant et susceptible. Avec les gens simples et sans vanité,

comme Mustel, comme le Genevois Duval, Taubenheim et Ducis, il était tel

que ses ouvrages le montrent, tel que nous le voyons dans ses promenades

au mont Valérien avec Rousseau, quand il reçut de lui, comme on l'a dit

heureusement, le manteau d'Élie, tel enfin que l'aimait sa vieille bonne

Marie Talbot; mais il ne fallait qu'un certain vent venu du monde pour

réveiller ses âcretés et ses humeurs.

Lorsque Bernardin arriva de l'Ile-de-France à Paris en 1771, il n'était

pas encore ainsi ulcéré; mais les mécomptes qu'il eut à subir dans la

société parisienne achevèrent vite ce qu'avaient commencé ses infortunes

au dehors. Il fut adressé par M. de Bretceuil à d'Alembert, qui le

reçut bien, et qui l'introduisit dans la société de mademoiselle de

Lespinasse: il ne pouvait plus mal tomber en fait de pittoresque. Cette

personne, si distinguée par l'esprit et par l'âme, a laissé deux volumes

de lettres passionnées, dans lesquelles il y a chaleur à la fois et

analyse, mais pas une scène peinte, pas un tableau qu'on retienne. Il

visitait de temps en temps Jean-Jacques, rue Plâtrière. Le crédit de

d'Alembert lui procura un libraire pour la relation de son voyage à

l'Ile-de-France. Cette relation, sous forme de lettres, qui parut en

4773, sans qu'il y mît son nom, eut du succès et en méritait. Quoique

l'auteur s'excuse presque d'avoir oublié sa langue durant dix années de

voyages et d'absence, le style est déjà tout formé, et l'on y retrouve

plus d'une esquisse gracieuse et pure de ce qui est devenu plus tard un

tableau. Bernardin, dans ses voyages, avait toujours beaucoup écrit; il

composait des mémoires pour les bureaux, il rédigeait des journaux pour

lui; arts, morale, géographie, affaires du temps, il tenait compte de

tout. Ses lettres particulières étaient fort soignées; il citait à M.

Hennin Euripide ou Épictète; Rulhière lui disait dans une réponse:

«Votre lettre, mon cher ami, est une véritable églogue.» Bernardin avait

fait comme les peintres qui, pendant leurs courses errantes, amassent

une quantité d'esquisses et d'_aquarelles_ dans leurs cartons. Le

_Voyage à l'Ile-de-France_ est donc déjà d'un écrivain exercé, et par

endroits éloquent. Dès la première page je lis ce mot, qui révèle tout

le caractère du peintre: «Un paysage est le fond du tableau de la vie

humaine.» La lettre quatrième, écrite au moment du départ, m'apparaît,

dans sa sensibilité discrète, comme toute mouillée de pleurs: «Adieu,

amis plus chers que les trésors de l'Inde!... Adieu, forêts du Nord

que je ne reverrai plus! Tendre amitié! sentiment plus cher qui la

surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est écoulé comme un

songe! adieu... adieu... On ne vit qu'un jour pour mourir toute la

vie.» C'est, on le voit, un touchant et dernier retour vers ces mois de

félicité en Pologne, un dernier soupir vers la princesse Marie. Cette

passion, dont on peut lire le récit complaisamment tracé par le

biographe de Bernardin de Saint-Pierre, m'offre bien l'idéal des amours

romanesques, comme je me les figure: être un grand poète, et être aimé

avant la gloire! exhaler les prémices d'une âme de génie, en croyant

n'ûtre qu'un amant! se révéler pour la première fois tout entier, dans

le mystère!

D'autres pages touchantes du _Voyage_, et qui trahissent bien, dans sa

sincérité première, ce talent de coeur tout à fait propre au nouvel

écrivain, sont celles où il se reproche comme une faute essentielle de

n'avoir pas noté dans son journal les noms des matelots tombés à la mer.

Parmi les esquisses déjà neuves et vives, qui plus tard se développeront

en tableau, je recommande un coucher de soleil[58], dont on retrouve

exactement dans les _Études_, au chapitre _des Couleurs_, les effets

et les intentions, mais plus étendues, plus diversifiées: c'est la

différence d'un léger pastel improvisé, et d'une peinture fine et

attentive. Bien des pages de _Paul et Virginie_ ne sont que le composé

poétique et coloré de ce dont on a dans le _Voyage_ le trait réel et nu.

Pour n'en citer qu'un exemple, le pèlerinage de Virginie et de son frère

à la Rivière-Noire est fait, dans le Voyage, par Bernardin accompagné

de son nègre, et lorsqu'au retour, avant d'arriver au morne des

Trois-Mamelles, il faut traverser la rivière à gué, le nègre passe son

maître sur ses épaules: dans le roman, c'est Paul qui prend Virginie

sur son dos. Ainsi l'imagination, d'un toucher facile et puissant,

transfigure et divinise tout dans la souvenir.

[Note 58: Pages 47 et 48, tome Ier de l'édition de M. Aimé-Martin.]

En maint endroit de sa relation, le voyageur ne se montre que

médiocrement enthousiaste de cette nature que bientôt, l'horizon aidant

et la distance, il nous peindra si magnifique et si embaumée. Lemontey,

dans son _Étude sur Paul et Virginie_, a remarqué que ces mêmes sites,

qui deviendront sous la plume du romancier les plus enviables de

l'univers et un Éden ravissant, ne sont représentés ici que comme une

terre de Cyclopes noircie par le feu. S'il y a quelque exagération à

dire cela, il faut convenir que Bernardin parle à chaque instant de

cette terre _raboteuse, toute hérissée de roches_, de ces vallons

_sauvages_, de ces prairies _sans fleurs_, pierreuses et semées

d'_une herbe aussi dure que le chanvre_; mais la tristesse de l'exil

rembrunissait tout à ses yeux. Il nous confesse son secret en finissant:

«Je préférerais, de toutes les campagnes, nous dit-il, celle de mon

pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été

élevé.... Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut

aimable, et la prairie où il courut, et le verger qu'il ravagea!» Le

voyageur lassé va même jusqu'à préférer Paris à toutes les villes, parce

que le peuple y est bon et qu'on y vit en liberté. Que de promptes

amertumes de toutes sortes suivirent et corrigèrent ce vif élan de

retour, cet embrassement de la patrie! Refoulé de nouveau et contristé

dans le présent, le séjour déjà lointain de l'Ile-de-France s'embellit

pour lui alors, et sa pensée y revola, comme la colombe au désert, pour

y replacer le bonheur.

Un endroit du _Voyage_ touche directement à l'innovation pittoresque de

l'auteur et à la conquête particulière que méditait son talent: «L'art

de rendre la nature, dit-il, est si nouveau, que les termes môme n'en

sont pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne de

manière à la faire reconnaître: quand vous aurez parlé de la base, des

flancs et du sommet, vous aurez tout dit; mais que de variété dans ces

formes bombées, arrondies, allongées, aplaties, cavées, etc.! Vous ne

trouvez que des périphrases; c'est la même difficulté pour les plaines

et les vallons. Qu'on ait à décrire un palais, ce n'est plus le môme

embarras.... Il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom.» Bernardin

triompha de cette difficulté et de cette disette en introduisant, en

insinuant dans le vocabulaire pittoresque un grand nombre de mots

empruntés aux sciences, aux arts, à la navigation, à la botanique, etc.,

etc.; il particularisa beaucoup plus que Rousseau en fait de nuance.

Dans la description du coucher de soleil citée, plus haut, il est

question des vents alizés qui le soir _calmissent_ un peu, et des

vapeurs légères propres à _réfranger_ les rayons; deux mots que le

Dictionnaire de l'Académie n'a pas adoptés encore. Tous ces tons

d'origine diverse se fondaient sous son pinceau facile en une simple et

belle harmonie. Mais s'il savait toujours être idéal dans l'effet de

l'ensemble, il ne reculait pas sur la vérité, infinie familière, du

détail. Les noms bizarres d'oiseaux lointains ne l'effrayaient pas; les

couleurs de _fumée de pipe_ aux flancs des nuages avaient place sur sa

toile à côté des réseaux de safran et d'azur. La lecture du Plutarque

d'Amyot l'avait de longue main apprivoisé à la naïveté franche. La

merveille, c'est que chez Bernardin l'innovation n'a pas le moins du

monde le caractère de l'audace, tant elle est ménagée sous des jours

adoucis, tant elle nous arrive dans la mélodie flatteuse. Toujours et

partout suavité et charme; toujours le contraire de la crudité et de la

discordance[59].

[Note 59: Quelqu'un l'a dit d'une manière assez vive et assez

plaisante: «Chateaubriand est le père du _romantisme_, Jean-Jacques le

grand-père, Bernardin l'oncle, et un oncle arrivé de l'Inde exprès pour

cela.»]

La publication du _Voyage à l'Ile-de-France_ fut suivie, pour Bernardin,

de longues tracasseries et de désagréments dont il s'exagéra sans doute

l'amertume. Une dispute qu'il eut avec son libraire le mit mal, à ce

qu'il crut, dans la société de mademoiselle de Lespinasse, et il s'en

retira malgré une lettre rassurante de d'Alembert. Il ne se crut pas

en meilleure veine plus tard dans la société de madame Necker, qu'il

fréquenta quelque temps; et le triste succès, si souvent raconté, delà

lecture de _Paul et Virginie_ dans ce cercle, était bien fait pour le

décourager. Lorsqu'il visitait, en 1771, Jean-Jacques dans son pauvre

ménage de la rue Plâtrière, lorsqu'il avait tant de peine à lui faire

accepter un petit présent de café, et qu'il s'avançait avec des

alternatives de bon accueil et de bourrasque, dans la familiarité du

grand homme méfiant et sauvage, Bernardin ne se doutait pas qu'il allait

être pris très-prochainement lui-même d'une maladie misanthropique

toute semblable, engendrée par les mêmes causes. Il nous a confessé

ce misérable état dans le préambule de _l'Arcadie_; c'est la crise de

quarante ans, que bien des organisations sensibles subissent: «... Je

fus frappé d'un mal étrange; des feux semblables à ceux des éclairs

sillonnaient ma vue; tous les objets se présentaient à moi doubles et

mouvants: comme Oedipe, je voyais deux soleils... Dans le plus beau jour

d'été, je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans éprouver des

anxiétés intolérables... Si je passais seulement dans un jardin public,

près d'un bassin plein d'eau, j'éprouvais des mouvements de spasme et

d'horreur... Je ne pouvais traverser une allée de jardin public où se

trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les

yeux sur moi, je les croyais occupées à en médire...» Il n'y a de

comparable à ces aveux que certains passages de Jean-Jacques dans ses

_Dialogues_. On voit combien Bernardin mérite d'être associé à ce

dernier, à Pascal, au Tasse, à toute cette famille d'illustres

malheureux. C'est pendant cette crise et dans son effort pour en sortir

qu'il se mit à rassembler avec feu et à mettre en oeuvre les matériaux

de l'ouvrage qui lui gagnera la gloire. Tout le temps de son séjour dans

la rue de la Madeleine-Saint-Honoré, à l'hôtel Bourbon, et plus tard

dans la rue Neuve-Saint-Étienne, _maison de M. Clarisse_, qui répond à

ces années d'hypocondrie, de misère, de solitude et d'enfantement, est

naïvement retracé dans les lettres à M. Hennin. On peut y relever

les traces d'un esprit méfiant, inquiet, d'un homme vieillissant,

solliciteur avec instance, ne sachant pas assez contenir la plainte ni

ensevelir les petites misères, parlant trop des _ports de lettres_,

comme bientôt dans ses préfaces il parlera des _contrefaçons_. J'aime

mieux y voir ce qui est fait pour attendrir, la pauvreté et la détresse

ôtant à la dignité du génie, ce génie ne craignant pas de mendier comme

une mère pour l'enfant qu'elle sent près de naître, le peintre ne

demandant qu'un gîte, le vivre et une toile pour déployer à l'aise ses

couleurs et ses pinceaux: «J'ai à mettre en ordre des matériaux fort

intéressants, et ce n'est qu'à la vue du ciel que je peux recouvrer mes

forces. Obtenez-moi un trou de lapin pour passer l'été à la campagne;»

les anciens disaient un _trou de lézard_. Combien il est touchant

d'entendre ce voyageur aventureux, qui a tant couru le monde, prier M.

Hennin de lui épargner les voyages inutiles à Versailles; car il les

fait à pied, il s'en revient de nuit; et quand la lune lui manque et que

la pluie le prend, il s'embourbe dans les chemins, il tombe, et n'arrive

que trempé et brisé! Puis un peu après, quand il s'est mis _dans ses

meubles_ rue Neuve-Saint-Étienne; quand, jouissant de quelques rayons de

février et de la première satisfaction du chez-soi, il écrit gaiement à

M. Hennin: «J'irai vous voir à la première violette,» on rajeunit avec

lui et l'on espère.--«Enfin j'ai cherché de l'eau dans mon puits,»

disait-il en 1778, sous cette forme d'image orientale qui lui est si

familière; cela signifiait qu'il travaillait sérieusement à tirer de

lui-même sa principale ressource et à se faire jour par ses écrits. Les

_Études de la Nature_, fruit mûr de cette longue retraite et de cette

élaboration solitaire, parurent en 1784.

Le succès en fut prompt et immense; l'influence croissante de Rousseau

et des idées de sensibilité et de religion naturelle avait préparé les

esprits à saisir avidement de telles perspectives. Les femmes, les

jeunes gens, tout ce public grossissant d'Émile et de Saint-Preux,

saluèrent d'un cri de joie ce nouvel apôtre au parler enchanteur. On se

faisait innocent à la lecture des _Études_, le lendemain du _Mariage

de Figaro_. Grimm, le spirituel chargé d'affaires littéraires de huit

souverains du Nord, avait beau écrire à ses patrons que l'ouvrage

n'était qu'_un long recueil d'églogues, d'hymnes et de madrigaux en

l'honneur de la Providence_, la vogue en cela se retrouvait d'accord

avec la morale éternelle. Le clergé lui-même qui avait fait du chemin

depuis les dernières années, et qui, en devenant moins difficile en fait

d'auxiliaires, ne trouvait pas dans l'ouvrage nouveau les agressions

directes dont Jean-Jacques avait embarrassé son spiritualisme,

accueillit avec faveur ces hommages éloquents rendus à la Providence; on

opposait, dans des thèses en Sorbonne, Saint-Pierre à Buffon, l'auteur

des _Études_ à l'auteur des _Époques_. L'esprit était très-éveillé aux

idées nouvelles de science en 1784; la chimie, la physique, allaient

changer de face par les travaux des Laplace et des Lavoisier. Si elles

avaient paru dix ans plus tard, en 95 ou 96, les _Études_ eussent trouvé

la nouvelle science déjà constatée et régnante, l'analyse victorieuse

de l'hypothèse; en 84 elles purent obtenir, même par leur côté le plus

faux, un succès de surprise et les honneurs d'une vive controverse. Sans

parler du poète Robbé qui se mêlait d'avoir des idées là-dessus, plus

d'un chaud partisan se déclara pour le système des marées, la fonte des

glaces, l'allongement du pôle. Et ce genre de succès fut peut-être le

plus cher à l'auteur, dont il caressait la chimère: Jean-Jacques se

glorifiait avant tout d'avoir fait _le Devin du Village_; Girodet

consumait ses veilles à devenir poète; Alfieri se piquait d'être fort en

grec, et Byron d'être le premier à la nage dans le Bosphore. Cherubini,

dit-on, se pique de peindre.

Comme science, il ne nous appartient pas de juger les _Études_, et nous

ne hasarderons qu'un mot. C'était certes une position à prendre, un

point de vue heureux à relever vers cette fin du XVIIIe siècle, que

d'assembler et de déduire les accords, les harmonies animées du tableau

de la nature, et de faire sentir la chaîne et, s'il se pouvait,

l'intention de ces douces lois. Charles Bonnet le tenta à Genève, et

Bernardin de Saint-Pierre en France. On avait tant insisté sur les

désaccords, les bouleversements, les hasards, qu'il y avait nouveauté

à la fois et vérité dans ce parti. Bernardin refit en quelque sorte

le livre de Fénelon, en profitant des observations amassées dans

l'intervalle, et en s'arrêtant avec plus de complaisance sur la nature,

cette oeuvre vivante et cette ouvrière de Dieu [60]. Son livre, et en

général tous ses ouvrages depuis les _Études_ jusqu'aux _Harmonies_,

sont en ce sens une espèce de compromis entre l'ancien spiritualisme

chrétien et l'observation irrécusable, je dirai aussi, le culte

croissant de la nature: dans ses croyances à l'immortalité, il essaye,

par exemple, de donner au ciel chrétien une réalité naturelle en

faisant aller les âmes dans les planètes ou dans le soleil. Mais,

scientifiquement parlant, son point de vue n'était qu'un aperçu heureux,

instantané, un ensemble mêlé de lueurs vraies et de jours faux, et d'où

il ne pouvait sortir autre chose que la peinture même qu'il en offrait,

et l'impression enthousiaste, affectueuse, qu'elle ferait naître. Le

point de vue des causes finales n'est jamais fécond pour la science, et

rentre tout entier dans la poésie, dans la morale, dans la religion; ce

ne peut être au plus que le moment de prière du savant, après quoi il

faut qu'il se remette à l'examen, à l'analyse. Son premier mot une

fois articulé, Bernardin de Saint-Pierre ne fit plus que se répéter

en variant plus ou moins ses adorations et ses nuances. Les Jussieu

cependant pour la botanique, Haller, Vicq-d'Azyr, Cabanis pour la

physiologie animale, Lavoisier, Laplace, Berthollet, pour la physique

et la chimie, poussaient dans des voies diverses, en savants, ce qu'il

essayait d'embrasser et de deviner par un composé d'étude ingénieuse,

mais partielle, et d'inductions illusoires. M. de Humboldt, de nos

jours, pour les grandes observations végétales en divers climats, a

donné sur plus d'un point consistance et réalité scientifique à ce qui

n'existait chez Bernardin qu'à l'état de vue attrayante et passagère;

Lamartine, de son côté, a repris en pur poëte bien des inspirations

de Bernardin, et les a rajeunies, fécondées. Mais cette union, chez

Bernardin, du demi-savant, du poëte et du peintre, cette combinaison

mixte qui ne pouvait se transmettre ni faire école utilement, soit pour

les savants, soit pour les poëtes, fut du moins belle et séduisante

en lui. Tant de notions amassées de partout sur les plantes, sur les

climats, tant de maximes morales sur la société et sur l'homme, ce

mélange de vérités, d'hypothèses et de chimères, venant à se rencontrer

sous des inclinaisons favorables vers l'horizon attiédi, peignirent

divinement le nuage et firent tout d'abord arc-en-ciel.

[Note 60: La _Prière à Dieu_ qui termine la première _Étude de la

Nature:_ «Les riches et les puissants croient qu'on est misérable...»,

n'est autre chose qu'une copie abrégée, intelligente et pleine de goût,

une copie, accommodée au XVIIIe siècle, de la _Prière à Dieu_, plus

mystique, qui termine la première partie du traité de _l'Existence de

Dieu_ par Fénelon. Rien de plus piquant que les deux morceaux mis en

regard avec les suppressions et les arrangements de Bernardin; mais le

fond est textuellement le même. L'honneur de cette remarque, qui avait

échappé à nos meilleurs critiques, revient à M. Piccolos, Grec érudit

(voir page 364 de la seconde édition de sa traduction de _Paul et

Virginie_ en grec moderne, chez Didot, 1841). Les notes de cette

traduction seraient bonnes à consulter pour les éditeurs de Bernardin de

Saint-Pierre.]

L'arc-en-ciel est resté et se voit encore. Les _Études_, si incomplètes

qu'elles paraissent à trop d'égards, demeurent comme une révélation de

la nature, qui ne se trouve que là. Quiconque est sensible de coeur,

quiconque est né voyageur par instinct ou poëte, lit un jour Bernardin

et est initié par lui. Si ce peintre harmonieux manquait, on chercherait

vainement ailleurs une impression pareille, soit dans Jean-Jacques,

soit dans Chateaubriand. Nul autre que lui n'a également chasteté et

mollesse. Lamartine, qui nous offre tant de parenté de génie avec

l'auteur des _Études_, est moins exclusivement un peintre, et sa poésie

suscite des émotions élégiaques plus compliquées. Quelle est donc

l'innocente et poétique enfance dans laquelle Bernardin de Saint-Pierre

et ses _Études_ n'aient pas été une heure mémorable et charmante, comme

le premier rayon de lune amoureuse, comme une aube idéale à jamais

regrettée[61]?

[Note 61: Girodet dans _Endymion_, Prudhon surtout en quelques-unes

de ses productions trop rares, ont conçu et disposé la scène naturelle

sous un jour assez semblable.]

On pourrait dire de Bernardin qu'il entend la nature de la même manière

qu'il entend Virgile, son poëte favori, admirablement tant qu'il se

tient aux couleurs, aux demi-teintes, à la mélodie et au sens moral;

le _lacrymae rerum_ est son triomphe; mais il devient subtil,

superstitieux et systématique quand il descend au menu détail et qu'il

cherche, par exemple, dans le _conjugis infusus gremio_ une convenance

entre cette _fusion (infusus)_ et le dieu des forges de Lemnos. Le bâton

d'olivier, et non de houx ou de tout autre arbrisseau, que porte Damon

dans la huitième églogue, lui paraît un symbole bien choisi de ses

espérances. De même, en exagérant et subtilisant en mainte occasion

au sujet des bienfaits et des prévenances de la nature, il lui arrive

d'impatienter à bon droit celui qu'il vient de charmer; à force

d'apologie, il rappelle et provoque les objections. Quand on n'est plus

dans la première innocence pastorale de l'enfance, il veut trop vous y

ramener. _Candide_, si on a le malheur de l'avoir lu, ou le poëme _sur

le Désastre de Lisbonne_, vous apparaît au revers du feuillet en plus

d'une page. Bernardin, si intime dans quelques parties du sentiment de

la nature, est superficiel à l'article du mal. Il n'en tient pas compte,

il ne l'explique en rien. Dans son vague déisme évangélique, il n'est

pas plus chrétien que panthéiste en cela. Un contemporain de Bernardin

de Saint-Pierre, spiritualiste comme lui, et protestant également contre

les fausses sciences et leurs conclusions négatives, Saint-Martin, a

bien autrement de profondeur. S'il est insuffisant à remuer et, pour

ainsi dire, à faire frémir avec grâce le voile de la nature, s'il lui

est refusé de revêtir d'images transparentes, et accessibles à tous,

les vérités qu'il médite, et s'il les ensevelit plutôt sous des clauses

occultes, il contredit, sinon avec raison en principe (ce que je ne

me permets pas de juger), du moins avec une portée bien supérieure,

quelques-unes des douces persuasions propagées par Bernardin; par

exemple, que _la nature, qui varie à chaque instant les formes des

êtres, n'a de lois constantes que celles de leur bonheur_. «La nature,

dit Saint-Martin, est faite à regret. Elle semble occupée sans cesse à

retirer à elle les êtres qu'elle a produits. Elle les retire même

avec violence, pour nous apprendre que c'est la violence qui l'a fait

naître.» Et ailleurs: «L'univers est sur son lit de douleurs, et c'est

á «nous, hommes, à le consoler.» Saint-Martin croyait que l'homme, s'il

pouvait _consoler_ l'univers, pouvait aussi l'affliger, l'aigrir, et,

pour nous servir de sa belle locution, que _la main de l'homme, s'il

n'est pas infiniment prudent, gâte tout ce qu'il touche_. Il avait

quelquefois de ces manières de dire orientales comme Bernardin en a de

si heureuses; mais il les avait plus profondes, tenant plus à la pensée:

«L'intelligence de l'homme, dit Saint-Martin, doit être traitée comme

les grands personnages de l'Orient qu'on n'aborde jamais sans avoir

des présents à leur offrir.» Ils furent tous les deux, Bernardin et

Saint-Martin, un moment associés sur une liste (avec Berquin d'ailleurs,

Sieyès et Condorcet), comme pouvant devenir précepteurs du fils de Louis

XVI. A l'École normale, fondée en 95, Bernardin et Saint-Martin

se retrouvèrent, l'un comme professeur de morale, l'autre comme

élève-auditeur. Bernardin ne fit qu'une séance d'ouverture, et ajourna

ses leçons pour avoir le temps de les écrire[62]. Saint-Martin, dans sa

discussion publique avec Garat, se montra bien supérieur en modération

et en arguments à Bernardin dans les aigres disputes que celui-ci

soutint ou engagea contre Volney, Cabanis, Morellet, Suard et Parny,

à l'Institut. Enfin, pour achever ce petit parallèle, indiquons

d'admirables pages qui terminent _le Ministère de l'Homme-Esprit_

(1803), et dans lesquelles le profond spiritualiste et théosophe

développe ses propres jugements critiques sur les illustres littérateurs

de son temps; Bernardin de Saint-Pierre doit en emporter sa part avec La

Harpe et l'auteur du _Génie du Christianisme_. Il y est montré dans une

essentielle discussion que «Milton a copié les amours d'Adam et d'Ève

sur les amours de la terre, quoiqu'il en ait magnifiquement embelli les

couleurs; mais il n'avait trempé tout au plus qu'à moitié son pinceau

dans la vérité.»

[Note 62: Les paroles de début, à cette séance d'ouverture: «Je

suis père de famille et j'habite à la campagne,» furent couvertes

d'applaudissements subits et provoquèrent un enthousiasme sentimental

que le reste de la leçon justifia médiocrement.]

Le grand succès de vente des _Études_ mit l'auteur à même d'acheter une

petite maison rue de la Reine-Blanche, à l'extrémité de son faubourg.

C'est dans ce séjour qu'il travailla à perfectionner et à enrichir les

éditions successives des _Études_. Le roman de _Paul et Virginie_ parut

pour la première fois en 1788 comme un simple volume de plus à la suite;

mais on en fit, aussitôt après, des éditions à part, sans nombre.

Tous les enfants qui naissaient en ces années se baptisaient Paul et

Virginie, comme précédemment on avait fait à l'envi pour les noms de

Sophie et d'Émile. Bernardin, du fond de son faubourg Saint-Marceau,

devenait le parrain souriant de toute une génération nouvelle. Sa

_Chaumière indienne_, publiée en 1791, fut introduite également dans

les _Études_, et, à partir de ce moment, son oeuvre générale peut être

considérée comme achevée; car les _Harmonies_, qui ont de si belles

pages, ne sont que les _Études_ encore et toujours. Bernardin de

Saint-Pierre n'est pas un de ces génies multiples et vigoureux qui se

donnent plusieurs jeunesses et se renouvellent; il y gagne en calme; il

ne nous paraît ni moins doux ni moins beau pour cela. Les _Études_ donc,

en y comprenant _Paul et Virginie_ et _la Chaumière_, nous le présentent

tout entier.

Un ouvrage comme _Paul et Virginie_ est un tel bonheur dans la vie d'un

écrivain, que tous, si grands qu'ils soient, doivent le lui envier, et

que, lui, peut se dispenser de rien envier à personne. Jean-Jacques, le

maître de Bernardin, et supérieur à son disciple par tant de qualités

fécondes et fortes, n'a jamais eu cette rencontre d'une oeuvre si

d'accord avec le talent de l'auteur que la volonté de celui-ci y

disparaît, et que le génie facile et partout présent s'y fait seulement

sentir, comme Dieu dans la nature, par de continuelles et attachantes

images. Lemontey, en sa dissertation sur le naufrage du _Saint-Géran_,

excellent littérateur, à l'affectation près, a fort bien jugé au fond,

bien que d'un ton de sécheresse ingénieuse, ce chef-d'oeuvre tout

savoureux: «M. de Saint-Pierre, dit-il, eut la bonne fortune qu'un

auteur doit le plus envier: il rencontra un sujet constitué de telle

sorte qu'il n'y pouvait ni porter ses défauts, ni abuser de ses talents.

Les parties faibles de cet écrivain, comme la politique, les sciences

exactes et la dialectique, en sont naturellement exclues; tandis que

la morale, la sensibilité et la magnificence des descriptions s'y

continuent et s'y fortifient l'une par l'autre dans les dimensions d'un

cadre étroit d'où l'instruction sort sans rêveries, le pathétique sans

puérilité, et le coloris sans confusion. Le succès devait couronner un

livre qui est le résultat d'une harmonie si parfaite entre l'auteur et

l'ouvrage...» M. Villemain, en rapprochant _Paul et Virginie de Daphnis

et Chloé_ (préface des romans grecs), M. de Chateaubriand (_Génie du

Christianisme_), en comparant la pastorale moderne avec la _Galatée_ de

Théocrite, ont insisté sur la supériorité due aux sentiments de pudeur

et de morale chrétienne. Ce qui me frappe et me confond au point de vue

de l'art dans _Paul et Virginie_, c'est comme tout est court, simple,

sans un mot de trop, tournant vite au tableau enchanteur; c'est cette

succession d'aimables et douces pensées, vêtues chacune d'une seule

image comme d'un morceau de lin sans suture, hasard heureux qui sied à

la beauté. Chaque alinéa est bien coupé, en de justes moments, comme une

respiration légèrement inégale qui finit par un son touchant ou dans

une tiède haleine. Chaque petit ensemble aboutit, non pas à un trait

aiguisé, mais à quelque image, soit naturelle et végétale, soit prise

aux souvenirs grecs (la coquille des fils de Léda ou une exhalaison de

violettes); on se figure une suite de jolies collines dont chacune est

terminée au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau. Cette nature

de bananiers, d'orangers et de jam-roses, est décrite dans son détail et

sa splendeur, mais avec sobriété encore, avec nuances distinctes, avec

composition toujours: qu'on se rappelle ce soleil couchant qui, en

pénétrant sous le percé de la forêt, va éveiller les oiseaux déjà

silencieux et leur fait croire à une nouvelle aurore. Dans les

descriptions, les odeurs se mêlent à propos aux couleurs, signe de

délicatesse et de sensibilité qu'on ne trouve guère, ce me semble, chez

un poëte moderne le plus prodigue d'éclat[63].--Des groupes dignes de

Virgile peignant son Andromaque dans l'exil d'Épire; des fonds clairs

comme ceux de Raphaël dans ses horizons d'Idumée; la réminiscence

classique, en ce qu'elle a d'immortel, mariée adorablement à la plus

vierge nature; dès le début un entrelacement de conditions nobles et

roturières, sans affectation aucune, et faisant berceau au seuil du

tableau; dans le style, bien des noms nouveaux, étranges même, devenus

jumeaux des anciens, et, comme il est dit, mille _appellations

charmantes_; sur chaque point une mesure, une discrétion, une

distribution accomplie, conciliant toutes les touches convenantes et

tous les accords! En accords, en harmonies lointaines qui se répondent,

_Paul et Virginie_ est comme la nature. Qu'il est bien, par exemple, de

nous montrer, à la fin d'une scène joyeuse, Virginie à qui ces jeux de

Paul (d'aller au-devant des lames sur les récifs et de se sauver devant

leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes jusque sur la grève) font

pousser des cris de peur! Présage à peine touché, déjà pressenti! A

partir de ce moment, depuis ce cri perçant de Virginie pour un simple

jeu, le calme est troublé; la langueur amoureuse dont elle est atteinte

la première, et à laquelle Paul d'abord ne comprend rien (autre

délicatesse pudique), va s'augmenter de jour en jour et nous incliner au

deuil; on entre, pour n'en plus sortir, dans le pathétique et dans les

larmes.

[Note 63: Victor Hugo. Le sens visuel trop dominant éteint les

autres.]

La manière dont Bernardin de Saint-Pierre envisageait la femme s'accorde

à merveille avec sa façon de sentir la nature; et c'est presque en

effet (pour oser parler didactiquement) la même question. Chez lui rien

d'ascétique à ce sujet, rien de craintif; aucun ressentiment d'une

antique chute. Saint-Martin, tout en faisant grand cas de la femme,

disait que la matière en est _plus dégénérée et plus redoutable encore

que celle de l'homme_. Bernardin se contente de dire délicieusement:

«Il y a dans la femme une gaieté légère qui dissipe la tristesse de

l'homme.»

Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui

demandait un jour si Saint-Preux n'était pas lui-même: «Non, répondit

Jean-Jacques, Saint Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce

que j'aurais voulu être.» Bernardin aurait pu faire la même réponse

à qui lui aurait demandé s'il n'était pas le vieux colon de _Paul et

Virginie_. Dans tout le discours du colon: «Je passe donc mes jours loin

des hommes, etc.,» il a tracé son portrait idéal et son rêve de fin de

vie heureuse.

Mais, à part ce portrait un peu complaisant de lui-même, je ne crois pas

qu'il y en ait d'autre dans _Paul et Virginie_; ces êtres si vivants

sont sortis tout entiers de la création du peintre. On y remarque

quelques rapports lointains avec des personnages qu'il avait rencontrés

durant sa vie antérieure, mais c'est seulement dans les noms que la

réminiscence, et pour ainsi dire l'écho, se fait sentir. Bernardin

avait pu épouser en Russie mademoiselle de La Tour, nièce du général

du Bosquet; il avait pu, à Berlin, épouser mademoiselle Virginie

Taubenheim: un ressouvenir aimable lui a fait confondre et entrelacer

ces deux noms sur la tête de sa plus chère créature. Trop pauvre, il

avait cru ne pas devoir accepter leur main. Munificence aimable! voilà

qu'il leur a payé à elles deux, dans cette seule offrande, la dot du

génie. Le nom de Paul se trouve être aussi, non sans dessein, celui d'un

bon religieux dont il avait voulu, enfant, imiter la vie, et qu'il

avait accompagné dans ses quêtes. Le bon vieux frère capucin est devenu

l'adolescent accompli, ayant taille d'homme et simplicité d'enfant:

ainsi va cette fée intérieure en ses métamorphoses. On ne saurait croire

combien il sert, jusque dans les créations les plus idéales, de se

donner ainsi quelques instants d'appui sur des souvenirs aimés, sur des

branches légères. La colombe, touchant ça et là, y gagne en essor, et

son vol en prend plus d'aisance et de mesure. C'est comme d'avoir devant

soi, dans son travail, quelque image souriante, quelque belle page

entr'ouverte, qu'on regarde de temps en temps, et sur laquelle on se

repose, sans la copier.

S'il n'a plus rencontré de sujet aussi admirablement venu que _Paul et

Virginie_, Bernardin de Saint-Pierre a trouvé moyen encore, dans _le

Café de Surate_, dans _la Chaumière indienne_, de déployer avec bonheur

quelques-unes des qualités distinctives de son talent. Ce sont deux

vrais modèles d'une causticité fine et décente, compatible avec

l'imagination et avec l'idéal. Voltaire, dans ses petits contes à

l'orientale, dans _le Bon Bramin_, dans _Zadig_, a prodigieusement

d'esprit, mais rien que de l'esprit, et à tout prix encore. Bernardin,

le peintre du coloris fondant et des nuances moelleuses, a su, en ses

deux contes indiens, adoucir la raillerie sans l'éteindre, la revêtir

d'une magnificence charmante et faire sentir le piquant dans l'onction.

Nulle part il n'a montré aussi vivement que dans ces deux ouvrages, et

dans _la Chaumière_ surtout, qui, après _Paul et Virginie_, approche le

plus, comme a dit Chénier, de la perfection continue, ce tour de pensée

et d'imagination antique, oriental, allant naturellement à l'apologue,

à la similitude, qui enferme volontiers un sens d'Ésope sous une

expression de Platon, dans un parfum de Sadi. Je ne fais que rappeler

tant de comparaisons, familières à l'auteur et éparses en toutes ses

pages, de la solitude avec une montagne élevée, de la vie avec une

petite tour, de la bienveillance avec une fleur, etc., etc.; mais la

plus illustre de ces images, et qui qualifie le plus magnifiquement

cette partie du talent de Bernardin, est, dans _la Chaumière_, la belle

réponse du Paria: «Le malheur ressemble à la Montagne-Noire de Bember,

aux extrémités du royaume brûlant de Lahore: tant que vous la montez,

vous ne voyez devant vous que de stériles rochers; mais quand vous Êtes

au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et à vos pieds le

royaume de Cachemire.» Cela est aussi merveilleusement trouvé dans

l'ordre des sentences morales, que _Paul et Virginie_ dans l'ordre des

compositions pastorales et touchantes.

Quand Bernardin de Saint-Pierre publiait _la Chaumière indienne_, en

91, il était au haut de la montagne de la vie et de la gloire; il avait

aussi, en quelque sorte, son royaume de Cachemire à ses pieds. Sa

réputation étant au comble, sa vie domestique semblait d'ailleurs

s'asseoir et s'embellir par un mariage plein de promesses. Louis XVI,

qui était, bien le roi d'un écrivain comme Bernardin, le nommait

intendant du Jardin-des-Plantes. L'auteur d'_Anacharsis_ et Bernardin

eussent tout à fait convenu, ce semble, à orner ce qu'on appela un

moment le trône restauré et paternel. Ce moment, s'il avait pu se

prolonger, était particulièrement propice au déisme philosophique, aux

vues et aux voeux politiques du solitaire: Louis XVI pour roi, Bailly

pour maire, Bernardin de Saint-Pierre pour moraliste du fond de son

Jardin-des-Plantes; et Rabaut-Saint-Étienne pour historien, qui

proclamait, comme on sait, la Révolution close et cette constitution de

91 éternelle.

Mais le 10 août renversait d'un coup l'édifice illusoire, et, même avant

la Terreur, l'intendance du Jardin-des-Plantes devenait peu tenable, les

savants n'ayant pas accueilli le grand écrivain comme aussi compétent

qu'il aurait voulu[64]. Nous ne suivrons pas Bernardin dans les vingt

dernières années de sa vie; il ne mourut qu'en janvier 1814. Il en

est un peu de la critique comme de la nature, qui (n'en déplaise à

l'optimisme de son interprète), quand elle a obtenu des êtres leur

oeuvre de jeunesse et de reproduction, les abandonne ensuite à eux-mêmes

et les laisse achever comme ils peuvent, tandis que jusque-là elle les

soignait avec prédilection, les entourait de caresses et d'attraits.

La critique de même, quand elle a obtenu, de l'auteur qu'elle étudie,

l'oeuvre principale et durable qu'il devait enfanter, peut le négliger

sans inconvénient dans le détail du reste de sa vie; il lui suffit de

terminer envers lui par quelques hommages de reconnaissance; mais les

attentions suivies et exactes, indispensables au commencement, sont

désormais superflues et deviendraient aisément fastidieuses. Il nous

serait doux pourtant, il serait pieux d'accompagner encore Bernardin de

Saint-Pierre lentement occupé de ses _Harmonies_, de le suivre un peu à

Essonne, à Éragny, dans son ermitage, et de tirer de ses lettres et de

ses derniers écrits assez de rayons pour lui composer un soir d'idylle,

_le soir d'un beau jour_, si son biographe ne nous avait devancé dans

cette tâche heureuse. Nous aurions toujours eu à regretter d'ailleurs

quelques traits discordants qu'il eût fallu admettre au tableau, son

attitude maussade au sein de l'Institut, son opiniâtreté contentieuse

dans d'insoutenables systèmes, et plus de louanges de _notre grand

Empereur_ que nous n'en aimerions. Dans la correspondance avec Ducis,

qui forme un des endroits les plus récréants de ce déclin, le bonhomme

tragique nous apparaît bien supérieur à son ami, par un génie franc,

cordial, une grande âme débonnaire, et une imagination quelque

peu sauvage, qui prend du pittoresque et des tons plus chauds en

vieillissant. On ferait un chapitre, en vérité digne de Salomon ou du

fils de Sirach, avec tous les mots sublimes semés dans ces lettres

familières. Le chenu vieillard a mille fois raison sur lui-même quand il

se déclare à son ami par ce naïf étonnement: «Il y a dans mon clavecin

poétique des jeux de flûte et de tonnerre; comment cela va-t-il

ensemble? Je n'en sais trop rien; mais cela est ainsi.» Et il justifie

ce jugement tout aussitôt, soit qu'il s'écrie dans une joie grondante:

«Je ne puis vous dire combien je me trouve heureux depuis que j'ai

secoué le monde; je suis devenu avare; mon trésor est ma solitude; je

couche dessus avec un bâton ferré dont je donnerais un grand coup à

quiconque voudrait m'en arracher;» ou soit qu'il parle tendrement de ces

lectures douces auprès de son feu «et des heures paisibles qui vont à

petits pas, comme son pouls et ses affections innocentes et pastorales.»

Quand il écrit de son cher ami de Balk en ces termes: «Je ne sais si M.

le comte de Balk sera encore longtemps en France; nous sommes tous

comme des vaisseaux qui se rencontrent, se donnent quelques secours,

se séparent et disparaissent,» il rentre exactement dans la manière de

Bernardin. Pourquoi faut-il que Ducis n'ait eu que de la vieillesse?

Oh! la vie de Corneille couronnée de cette vieillesse de Ducis! quel

magnifique ensemble, et bien harmonieux en apparence, on se plaît à en

composer! Mais respectons les discernements de la nature; laissons à

chacun sa saison de beauté et sa gloire.

[Note 64: On lit dans les notes du _Mémorial_ de Gouverneur Morris

(édition française) que, sous le coup du 10 août, M. Terrier de

Montciel, précédemment ministre de l'intérieur, s'était réfugié au

Jardin-des-Plantes chez Bernardin de Saint-Pierre, qu'il y avait fait

nommer, mais qu'il y resta peu de temps, ayant été assez mal accueilli

par son protégé, qui craignait de se compromettre. Il n'y a rien là

malheureusement que de trop vraisemblable.]

Bernardin n'était nullement poëte en vers; son amitié avec Ducis ne

l'induisit jamais à quelque épître ou pièce légère. L'exemple de

Delille, dont _les Jardins_ avaient devancé de deux ans ses _Études_, et

qu'il avait retrouvé plus tard à l'Institut, vers 1805, _très-amoureux

de la campagne_, nous dit-il, ne le tenta pas davantage; et, tout en

l'admirant sans doute, il ne paraît point l'avoir envié. Les seuls vers

imprimés, je crois, et peut-être les seuls composés par Bernardin, se

trouvent dans la _Décade philosophique_ (10 brumaire an III),[65] et ont

pour sujet la naissance de sa fille Virginie. Ils sont inférieurs de

beaucoup aux vers de Fénelon, et très à l'unisson d'ailleurs de ce

qu'ont tenté en ce genre tant de prosateurs illustres, depuis le Consul

romain.[66] Cette impuissance de la mesure serrée et du chant, en ces

organisations si accomplies, marque bien la spécialité du don, et venge

les poëtes, même les poëtes moindres, ceux dont il est dit: «Érinne a

fait peu de vers, mais ils sont avoués par la Muse.»

[Note 65: Et aussi dans l'_Almanach des Muses_ de 1796.]

[Note 66: Je ne prétends point pourtant, dans cette allusion au

Consul romain, adopter en tout les plaisanteries de Juvénal et des

écrivains du second siècle sur les vers de Cicéron. Je sais que Voltaire

(préface de _Rome sauvée_) a pu plaider avec avantage la cause de cet

autre talent universel, et citer de fort beaux vers sur le combat de

l'aigle et du serpent, qu'il a lui-même à merveille traduits. Toutefois,

l'infériorité incomparable du talent poétique de Cicéron en face de

sa gloire d'orateur et d'écrivain philosophique demeure une preuve

à l'appui du fait général. Et Jean-Jacques lui-même, ce roi des

prosateurs, qui a donné quelques jolis vers dans _le Devin_, n'est-il

pas convenu nettement qu'il n'entendait rien à cette _mécanique-là_?]

Bernardin de Saint-Pierre vécut assez pour assister à toute la grande

moitié du développement littéraire et poétique de M. de Chateaubriand.

Il avait été dès l'abord salué et célébré par lui. Sut-il l'apprécier

en retour et reconnaître en cet écrivain grandissant le plus direct, le

plus autorisé en génie, et le plus dévorant en gloire, de ses héritiers?

Ce qu'il y a de certain, c'est que les critiques passionnés ne s'y

trompaient pas. Marie-Joseph Chénier s'armait volontiers de _la

Chaumière indienne_, de _Paul et Virginie_, contre _Atala_ et _René_; il

opposait cette simplicité élégante (qui dans son temps avait bien été

une innovation aussi) à la manière de ceux qui dénaturent la prose,

disait-il, en la voulant élever à la poésie. Quels qu'aient été sur ce

point les jugements et les présages de Bernardin de Saint-Pierre, il a

pu vieillir tranquille en munie temps que fier dans sa gloire; car il

y avait dans l'illustre survenant assez de traits de filiation pour

constater le rôle actif du devancier qui allait demeurer en arrière.[67]

Bernardin n'a pas non plus médiocrement agi sur d'autres écrivains

formés vers cette fin du siècle, et moins connus comme peintres qu'ils

ne mériteraient, sur Ramond, sur Sénancour. Lamartine, en faisant lire

et relire à son Jocelyn le livre de _Paul et Virginie_, a proclamé cette

influence première sur les jeunes coeurs qui, depuis l'apparition des

_Études_, s'est prolongée en pâlissant jusqu'à nous; il n'y a pas rendu

un moindre hommage dans le titre et dans maint retentissement de ses

_Harmonies_, mais nulle part d'un instinct plus filial, selon moi, que

par cette pièce du _Soir_ des premières _Méditations_, qui est comme la

poésie même de Bernardin, recueillie et vaporisée en son intime essence.

M. Ferdinand Denis, auteur de _Scènes de la Nature sous les Tropiques_

et d'_André le Voyageur_, est dans nos générations un représentant

très-pur et très-sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de

Saint-Pierre: par les deux ouvrages cités, il appartient tout à fait à

son école; mais c'est sa famille qu'il faut dire. Nous tous, nous avons

été une fois ses disciples, ses fils; tous, nous avons été baignés,

quelque soir, de ses molles clartés, et nous retrouvons ses fonds

de tableaux embellis dans les lointains déjà mystérieux de notre

adolescence. Oh! que son rayon de mélancolique et chaste douceur, s'il

faiblit en s'éloignant, ne se perde pas encore, et qu'il continue de

luire longtemps, comme la première étoile des belles soirées, au ciel

plus ardent de ceux qui nous suivent!

Octobre 1836.

Portraits littéraires, Tome II · 第 6 / 38 题