Rien n'est doux comme, après le triomphe, de revenir sur les
entraînements de la lutte, et d'être juste, impartial, pour ceux qu'on a
blessés dans l'attaque et malmenés. Ces sortes d'amnisties ont surtout
leur charme en affaires littéraires, et l'esprit, dont le propre est de
comprendre, jouit du plaisir singulier de se rendre compte, après-coup,
de ce qu'il avait d'abord nié, et de ce qu'il a, autant qu'il l'a
pu, détruit. Il devra paraître à quelques-uns, je le sens, assez
présomptueux d'être indulgent de cette sorte envers Delille, et de
se donner à son égard pour des victorieux radoucis. Où donc est la
victoire, peut-on dire, et qu'avez-vous produit, vous, École poétique
nouvelle, qui soit si supérieur et si à l'abri d'un revers? Sans
répondre à ce qu'aurait de trop direct la question, et d'embarrassant
pour l'orgueil ou pour la modestie, il est permis d'affirmer, selon
l'entière évidence, que la victoire de l'école nouvelle se prouve du
moins dans la ruine complète de l'ancienne, et que dès lors on a loisir
de juger sans colère et de mesurer en détail celle-ci, dût quelque
partisan de l'heureux Pompée de cette poésie nous venir dire:
O soupirs! ô respects! ô qu'il est doux de plaindre
Le sort d'un ennemi quand il n'est plus a craindre[20]!
[Note 20: Notre ami M. Géruzez, dans un article sur Delille,
postérieur de date à celui-ci, a bien voulu, au milieu de témoignages
indulgents auxquels il nous a accoutumé, s'arrêter à ce début pour
le contester avec une sorte d'ironie tout aimable, que pourtant nous
n'acceptons pas entièrement, et dans laquelle il n'a peut-être pas assez
tenu compte de la nôtre. Nous maintenons l'abbé Delille mort et bien
mort, dans le sens qu'on va lire. Nous doutons surtout extrêmement que
le pronostic du bienveillant critique s'accomplisse, et que Delille soit
précisément à la veille de _reprendre faveur_; nous doutons encore plus
que M. Villemain, dans sa jolie page d'il y a trente ans, citée par M.
Géruzez, et que nous-même mentionnons avec éloge, ait rien prédit du
_jugement de l'avenir_. M. Villemain, engagé alors dans un concours
académique, n'a fait, en louant Delille, que saisir un de ces à-propos
et se tirer d'une de ces difficultés dont il triomphe toujours avec
tant de grâce. Le jugement, d'ailleurs, vu hors du cadre, et si l'on y
cherchait une conclusion définitive, ne soutiendrait pas l'examen; il
est parfaitement faux que Delille, en vieillissant, ait _enfanté des
beautés plus hardies et plus fières_; c'est le contraire plutôt qu'il
faudrait dire.--Il est un fait que j'oserai révéler. A l'Académie, dans
nos séances intérieures, quand on lit et qu'on discute le _Dictionnaire
historique de la Langue_, s'il arrive à M. Patin, le rédacteur, de
citer à la rencontre un ou deux vers de l'abbé Delille, il s'élève
d'ordinaire, au seul nom du spirituel poëte tombé en disgrâce, une sorte
de murmure défavorable ou même de clameur; on chicane les vers cités,
on en conteste la langue; rarement on leur fait grâce. Et qui, dans
l'Académie, prend donc la défense de Delille? qui? c'est encore nous,
sortis de l'école contraire, qui sommes les premiers et le plus souvent
les seuls à demander qu'on le maintienne, à sa date, à titre de témoin
et d'autorité.]
Je viens d'ailleurs ici moins m'apitoyer sur la destinée de l'abbé
Delille, et la contempler du haut de notre point de vue actuel, que
tâcher de m'y reporter et de la reproduire. Les critiques essentielles,
sans qu'on y vise, se trouveront toutes chemin faisant, et plus
piquantes dans la bouche même des personnages ses contemporains. On
verra qu'il a été de tout temps jugé, et que les bons mots sur son
compte ont été dits il y a beau jour. Mais vivant, mais brillant
d'esprit et de grâces, on l'aimait, on jouissait de lui jusque dans ses
défauts, _dulcibus vitiis_. Sa personne, son agrément de conversation,
son débit, ne sauraient se séparer du succès de ses vers. L'à-propos de
circonstance, la facilité d'expression et de coloris qu'il possédait,
ses sources et ses jets d'inspirations habituelles, allaient aux
sentiments et aux modes de son époque. Sa gloire se composait de toute
une partie affectueuse et charmante, qui a dû périr avec lui et avec
ceux de son âge. Témoin encore de cette faveur dont il fut l'objet, et
lecteur charmé de Delille dans mon enfance, j'ai peu d'efforts à faire
pour rentrer dans l'esprit qui le faisait goûter, et pour me souvenir,
en parlant de lui, qu'il a régné, et en quel sens on le peut dire.
Delille a régné, ou du moins il a été le prince des poètes de son temps.
Il y a eu à divers moments en France de tels _princes des poètes_, et
il serait curieux d'en noter la dynastie assez irrégulière, assez
capricieuse. Sans remonter si haut que le Moyen-Age, que l'époque de
Chrestien de Troyes, du _roi_ Adenès et autres, qui étaient les rois
des trouvères, nous apercevons, sur la pente de ces vieux siècles et de
notre côté, Jean de Meun, Villon, surtout Marot, qui méritèrent ce nom.
Ronsard l'eut plus qu'aucun:
Tous deux également nous portons des couronnes,
lui disait Charles IX. Malherbe, après lui, régna; mais ce fut déjà
d'une autre espèce d'autorité, où le jugement et la grammaire entraient
autant que l'agrément poétique et que la vogue mondaine. Ce nom de
_prince des poètes_ implique en effet quelque chose de galant et de
mondain, quelque chose comme une rosette de rubans piquée au chapeau de
laurier. Voiture, vrai prince des beaux esprits, et galamment chaperonné
de la sorte, n'eut qu'un moment. Boileau régna, mais à la façon sérieuse
de Malherbe, et on ne peut dire que ce fut un _prince des poètes_; c'en
fut plutôt l'oracle et le conseil. Les grands poètes du règne de Louis
XIV, et leur gloire solide, se prêtaient mal à la gentillesse de rôle
que suppose ce titre raffiné. La Fontaine seul y aurait donné, je crois
bien, par nonchaloir, par complaisance pour les Iris et les Climènes,
si on l'avait laissé faire. Fontenelle eut, comme Voiture, chez les
caillettes de bonne maison, un vif et assez long règne de bergerie en
tapinois dans les ruelles. Voltaire, qui, dans la dernière moitié de
sa vie, régna véritablement, fut monarque comme philosophe, comme
historien, non moins que comme poète. Delille, à quelques égards son
successeur, n'hérita que de la partie légère et brillante de son
sceptre; il y rattacha des rubans retrouvés, rajeunis, du goût de
Fontenelle et de Voiture. Ce fut Voiture cultivant des genres sérieux,
un Gresset qui avait tout à fait réussi. Il devint de son temps un vrai
_prince des poètes_, comme on l'était avant Louis XIV, avec tout ce que
l'idée de mode et d'engouement ramène sous ce nom. Le monde le choya,
les femmes l'adorèrent; ce fut, pour tout ce qui le connut, un jouet
charmant et une idole.
Jacques Delille, né près d'Aigue-Perse, en Auvergne, d'une naissance
clandestine, au mois de juin 1738, fut baptisé à Clermont et reconnu
sur les fonts par M. Montanier, avocat, qui mourut peu après, en lui
laissant une petite rente. La mère de Delille, à laquelle ce fruit
d'un amour caché dut être enlevé en naissant, était une personne de
condition, de la descendance du chancelier L'Hôpital. Il ne paraît
pas pourtant que l'enfance du poète ait été assiégée de trop pénibles
images, et quand il eut à chanter plus tard ses premiers souvenirs, il
n'en trouvait que de riants:
O champs de la Limagne, Ô fortuné séjour!
..........................................
Voici l'arbre témoin de mes amusements;
C'est ici que Zéphyr, de sa jalouse haleine,
Effaçait mes palais dessinés sur l'arène;
C'est là que le caillou, lancé dans le ruisseau,
Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau:
Un rien m'intéressait. Mais avec quelle ivresse
J'embrassais, je baignais de larmes de tendresse
Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants,
La femme dont le lait nourrit mes premiers ans,
Et le sage pasteur qui forma mon enfance!
De cette école du presbytère, le jeune Delille fut envoyé à Paris,
et vint faire ses études au collége de Lisieux, où on le reçut comme
boursier. Est-ce à la surveillance secrète de sa mère, à la protection
de quelque tuteur, ami de son père, qu'il dut cette direction heureuse?
C'est ce qui n'a pas été dit. Il se distingua par les plus brillants
succès universitaires, et, dans sa seconde année de rhétorique
principalement, il obtint tous les premiers prix. Trois ans après,
il remporta encore un prix d'éloquence latine proposé aux élèves de
l'Université qui visaient au professorat. Tous les rangs étant occupés
pourtant, il dut se rabattre à une simple place de maître de quartier
au collège de Beauvais, où se trouvaient également alors, comme simples
maîtres, son compatriote Thomas, l'abbé Lagrange, depuis traducteur de
Lucrèce, et Selis, depuis traducteur de Perse. Dans un vilain livre de
Desforges, qu'on n'ose désigner, on trouve de jolis détails sur la vie
de Delille à cette époque; les sobriquets que lui donnaient les écoliers
étaient _écureuil_ ou _sapajou_, _ad libitum_: «Il est certain, dit
l'auteur du _Poète_, que cet aimable jeune homme avait toute la
vivacité, toute la gentillesse de l'un et de l'autre, et, disons
la vérité, un peu de la malice du dernier; mais il en avait aussi
l'innocence et la grâce. Il était fort bien fait, et aimait assez à voir
un beau bas de soie noir dessiner sa jambe fine et bien tournée. Du
reste, presque aussi enfant que nous, il se faisait un plaisir et même
un mérite de n'être que _primus inter pares_, et tout n'en allait que
mieux, grâce à cette presque égalité.» Le soir, au coin du feu, il
proposait à ses élèves et mettait au concours entre eux la traduction de
vers et de passages des _Géorgiques_, dont il s'occupait déjà.
Nous connaissons la physionomie de Delille, et elle ne fera que se
dessiner en ce sens de plus en plus. Le malheur de cette enfance sans
mère, cette éducation orpheline et à la charge d'autrui, cette pauvreté
du jeune homme, n'ont pas altéré un trait de son amabilité gracieuse.
Tout en nous dépend du tour des caractères, quand ils sont donnés par
la nature un peu décidément. Voltaire reçoit, jeune, des coups de bâton
d'un grand seigneur, et il ne reste pas moins ami de la noblesse,
du beau monde, et l'opposé en cela de Jean-Jacques. Dans un exemple
moindre, mais qui me frappe aussi, madame Desbordes-Valmore, jeune
fille, va en Amérique, d'où, après des pertes et d'affreux malheurs,
elle revient élégiaque éplorée, tandis que Désaugiers revient de là
même, après des malheurs pareils, le plus gai des chansonniers du
Caveau. Ainsi Delille, enfant naturel, élevé par charité, n'en sera pas
moins, dès son premier pas dans le monde, et au rebours de l'aigre La
Harpe ou de l'âcre Chamfort, le petit abbé le plus espiègle et le bel
esprit le plus charmant.
C'est pendant et peut-être même avant son séjour au collége de Beauvais,
et lors de ses premiers essais de la traduction des _Géorgiques_, qu'il
fit à Louis Racine cette visite touchante dont il est parlé dans la
préface de l'_Homme des Champs_. Au premier mot d'une traduction en vers
des _Géorgiques_, Louis Racine se récria: «_Les Géorgiques_! dit-il
d'un ton sévère, c'est la plus téméraire des entreprises. Mon ami M. Le
Franc, dont j'honore le talent, l'a tentée, et je lui ai prédit qu'il
échouerait.»--«Cependant, continue Delille en son récit, le fils du
grand Racine voulut bien me donner un rendez-vous dans une petite maison
où il se mettait en retraite deux fois par semaine, pour offrir à Dieu
les larmes qu'il versait sur la mort d'un fils unique... Je me rendis
dans cette retraite (_du côté du faubourg Saint-Denis_); je le trouvai
dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien qu'il paraissait
aimer extrêmement. Il me répète plusieurs fois combien mon entreprise
lui paraissait audacieuse. Je lis avec une grande timidité une trentaine
de vers. Il m'arrête, et me dit: Non-seulement je ne vous détourne plus
de votre projet, mais je vous exhorte à le poursuivre.»
Ginguené, parlant de _l'Homme des Champs _dans la _Décade_, relève ce
qu'a d'intéressant cette visite qui lie ensemble la chaîne des noms et
des souvenirs poétiques, et il ajoute avec un beau sentiment de piété
littéraire: «On sait que le poëte Le Brun eut avec Louis Racine les
liaisons les plus intimes, et qu'il fut, pour ainsi dire, élevé par
lui dans l'art des vers avec son fils, jeune homme de la plus belle
espérance, le même dont le père pleurait la mort quand Delille eut de
lui la permission de l'aller voir dans sa retraite. Ainsi les deux plus
grands poëtes que nous ayons encore sont, avec un seul intermédiaire, de
l'école de Racine et de Boileau. Ils sont chefs d'école à leur tour. Les
différences qui existent dans leur talent et dans le système de leur
style s'apercevront un jour dans leurs élèves, mais tous tiendront plus
ou moins à la grande et primitive école. Et voilà comment se perpétue ce
bel art qui a besoin de traditions orales, et dont tous les secrets ne
s'apprennent pas dans les livres.» Delille, en effet, se rattache,
sans interruption ni secousse, à cette école qu'il fit dégénérer en la
faisant refleurir. L'auteur du poëme de _la Religion_, à quelques égards
le père de la poésie descriptive au XVIIIe siècle, dut accueillir les
vers élégants dont lui-même avait enseigné l'heureux tour dans son
morceau sur le nid de l'hirondelle, sur la circulation de la sève et
ailleurs. Voltaire dut accueillir aussi un disciple de cette poésie
facile, spirituelle et brillante, qu'il ne concevait guère, pour son
compte, plus profonde et plus sévère. Delille, arrivant sous leurs
auspices, favorisé et comme autorisé des maîtres, fut novateur sans y
viser, et en s'efforçant plutôt de ne pas l'être. Comme Ovide, il eut
le culte de ses devanciers, dont il allait corrompre si agréablement
l'héritage. Au sortir de cette retraite janséniste, où il avait pris
oracle du fils du grand Racine inclinant vers la tombe, il pouvait se
redire avec le transport d'un _amant des Muses_:
Temporis illius colui fovique poêlas,
Quoique aderant vates, rebar adesse Deos.
Si Delille ne peut être dit le fils bien légitime des célèbres poëtes
ses prédécesseurs, il fut du moins pour eux, dès qu'il parut, comme un
filleul gâté et caressant.
Ses strophes à Le Franc, insérées dans _l'Année littéraire_ (1758),
suivirent probablement cette visite à Louis Racine, de qui il avait
appris que Le Franc traduisait Virgile comme lui. Il y fait de Le Franc
un grand _chêne_, auquel, simple lierre, il s'attache. Les premiers vers
qu'on a de Delille à cette époque, son ode _à la Bienfaisance_, qui
concourut pour le prix de l'Académie française, son épître _sur les
Voyages_, couronnée par l'Académie de Marseille, ses autres épîtres de
collège, ne sont remarquables que par la facilité, l'abondance, une
certaine pureté; mais nulle idée neuve, nulle couleur originale. Le goût
des arts, des lettres, les sentiments d'un esprit vif et honnête, s'y
montrent selon les traditions reçues. Les artistes en vogue y sont
nommés et admirés sans aucune gradation, Boucher au niveau de Rembrandt,
et Vanloo _aux touches enflammées_ à côté de Voltaire. La _plume_ de
Rollin et la _lyre_ de Coffin, le double honneur du collége de Beauvais,
y ont leur part. Bien débité, cela devait être infiniment agréable à
une thèse ou à une distribution de prix. Dans l'épître à M. Laurent, _à
l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide
(1761)_, on trouve pourtant déjà tout le poëte didactique; les
merveilles de l'industrie et de la mécanique moderne y sont décrites en
une série de périphrases accompagnées de notes indispensables:
Là le sable, dissous par les feux dévorants,
Pour les palais des rois brille en murs transparents!
Ce qui veut dire qu'on fait des _glaces_. Glaces donc, tapisseries,
écriture, imprimerie, moulin à vent, moulin à eau, pompes, écluses,
ponts portatifs, automates de Vaucanson, machine de Marly, tout est
passé en revue à l'occasion de ce bras artificiel. On ne sait plus
lequel de M. Laurent ou du poëte est le mécanicien. Cette épître à M.
Laurent semble avoir été pour Delille le programme qu'il se posa, ou, si
c'est trop dire, l'écheveau qu'il tourna et dévida toute sa vie.
Le bannissement des jésuites laissait vacants beaucoup de colléges de
France, et le jeune maître de quartier du collége de Beauvais fut appelé
comme professeur à celui d'Amiens [21], dans cette patrie de Voiture, où
Gresset vivait alors dévot et retiré. Delille ne manqua pas d'y
visiter ce spirituel poëte, de qui il tenait beaucoup plus qu'il ne le
soupçonnait. Occupé des _Géorgiques_. de Virgile, il se croyait une muse
grave: il ne savait pas combien il était proche parent de _Vert-Vert_,
et de quel danger mortel les dragées seraient pour son talent. Gresset,
qu'on avait essayé dans un temps d'opposer à Voltaire, et dont
Jean-Baptiste Rousseau exaltait les débuts, n'avait eu ni assez de force
de talent ni assez de pensée pour soutenir la lutte, et il avait été
vite jeté de côté. Delille arrivant, comme un autre Gresset, sur les
derniers temps de Voltaire, reprit, à quelques égards, le rôle manqué
par le premier, et avec du brillant, du mondain à force, rien du
collége, mais peu de philosophie et de pensée, il réussit à succéder
en poésie au trône, encore imposant, qui devint aussitôt pour lui un
tabouret chez la reine.
[Note 21: On est déjà si loin de l'ancienne Université, qu'il n'est
pas inutile de rappeler que les colléges de Lisieux et de Beauvais
étaient À Paris, tandis que le collége d'Amiens était bien dans cette
ville même.]
En attendant, il succédait, au collége d'Amiens, à ces jésuites dont il
allait introduire en français les procédés de vers latins et tant de
descriptions didactiques ingénieuses. Rapin, Vanière, par les sujets
comme par la manière, semblent avoir été ses maîtres; il y a du Père
Sautel dans Delille.
Un discours sur l'_Éducation_, prononcé par Delille, en 1766, à une
distribution de prix du collége d'Amiens, marquerait, au besoin, combien
peu d'idées la prose fournissait à l'élégant diseur dans un sujet déjà
fécondé par l'_Émile_. Les autres rares morceaux de prose qu'on a de
l'abbé Delille, depuis son éloge de la Condamine, lors de sa réception
à l'Académie, jusqu'à son article La Bruyère dans la _Biographie
universelle_, ne démentent pas cette observation; agréables de tour et
de récits anecdotiques, ils sont très-clair-semés d'idées. Son morceau
le plus capital, la préface des _Géorgiques_, est même en grande partie
traduite de Dryden, que Delille combat en un endroit, sans dire jusqu'à
quel point il en profite.[22]
[Note 22: Cette remarque est de M. Joseph-Victor Le Clerc.]
Du collège d'Amiens, le jeune professeur fut rappelé comme agrégé à
Paris, et nommé pour faire la classe de troisième au collège de La
Marche: il y était encore lors de sa réception à l'Académie, en 1774.
Mais la disproportion entre cette gloire si littéraire, si mondaine, et
ces thèmes qu'il dictait encore, devenait trop criante, et l'amitié de
M. Le Beau, professeur d'éloquence latine au Collège de France, l'appela
à professer, comme suppléant d'abord, la poésie qui était comprise dans
cette chaire.
La traduction des _Géorgiques_ parut à la fin de l'année 1769; elle
était annoncée à l'avance par de nombreuses lectures dans les salons,
que fréquentait déjà beaucoup Delille. Le succès alla aux nues. C'était
la mode de la nature; on adorait la campagne du sein des boudoirs. _Les
Géorgiques_ furent sur les toilettes comme un volume de l'_Encyclopédie_
ou comme le livre de l'_Esprit_; on crut lire Virgile. Le grand Frédéric
déclara cette traduction une oeuvre _originale_. Voltaire s'éprit
de _Virgilius-Delille_ (il était fort en sobriquets), et écrivit à
l'Académie française pour l'y pousser (4 mars 1772): «Rempli de la
lecture des _Géorgiques_ de M. Delille, je sens tout le prix de la
difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu'on ne pouvait faire
plus d'honneur à Virgile et à la nation. Le poëme des _Saisons_ et la
traduction des _Géorgiques_ me paraissent les deux meilleurs poëmes qui
aient honoré la France après _l'Art poétique_......» La Harpe, dans _le
Mercure_, célébra tout d'abord la traduction; Fréron, dans _l'Année
littéraire_, ne l'attaqua point; s'il la trouva infidèle souvent, comme
reproduction du modèle, il convint qu'il était difficile de mieux
tourner un vers, et ne craignit pas d'y reconnaître _le faire de
Boileau_. Clément de Dijon seul, Clément _l'inclément_, comme dit
Voltaire avec son volume d'_Observations critiques_ (1771), que suivit
bientôt un second volume de _Nouvelles Observations_ (1772), vint
troubler le succès du traducteur des _Géorgiques_ et du poëte des
Saisons. Saint-Lambert eut le crédit et le tort d'obtenir un ordre pour
faire conduire Clément au For-l'Évêque, et pour faire saisir l'édition
(encore sous presse) de sa critique. Le prétexte était que Clément
disait sur _Doris_ certains mots, lesquels on aurait pu appliquer à
madame d'Houdetot. On fit des cartons à ces endroits, le livre parut, et
tout le monde lut Clément.
Il disait de bonnes choses, et tout ce qui se peut dire de judicieux de
la part d'un homme sérieux, instruit de l'antiquité, amateur du goût
solide, mais que le rayon poétique direct n'éclaire pas. Où se trouvait
alors, est-il vrai de dire, ce rayon, ce sentiment du style poétique,
si l'on excepte Le Brun, qui en avait l'instinct, l'intention, et André
Chénier naissant, qui allait le retrouver? Le Brun, d'ailleurs, n'était
pas étranger à la critique de Clément, son ami, à qui il avait confié sa
traduction, encore inédite, de l'épisode d'Aristée, pour être opposée
à celle qu'en avait donnée Delille. Celui-ci, bon et modeste, profita,
dans les éditions suivantes, des critiques de Clément en ce qu'elles lui
paraissaient renfermer de juste, et il rendit sa traduction plus
fidèle en bien des points. Ce qu'il n'y a pas ajouté, et ce qui était
incommunicable, à moins de l'avoir tout d'abord senti, c'est un certain
art et style poétique qui fait que, dans la lutte de poëte à poëte,
indépendamment de la fidélité littérale, des beautés du même ordre
éclatent en regard, et comme un prompt équivalent d'autres beautés
forcément négligées. Delille est élégant, facile, spirituel aux endroits
difficiles, correct en général, et d'une grâce flatteuse à l'oreille;
mais la belle peinture de Virgile, les grands traits fréquents, cette
majesté de la nature romaine:
... Magna parens frugum, Saturnia tcllus,
Magna vivùm;
les vieux Sabins, les Umbriens laboureurs menant les boeufs du Clitumne;
cette antiquité sacrée du sujet (_res antiquae laudis et artis_); cette
nouveauté et cette invention perpétuelle de l'expression, ce mouvement
libre, varié, d'une pensée toujours vive et toujours présente, ont
disparu, et ne sont pas même soupçonnés chez le traducteur. On glisse
avec lui sur un sable assez fin, peigné d'hier, le long d'une double
palissade de verdure, dans de douces ornières toutes tracées. M. de
Chateaubriand a mieux rendu notre idée que nous ne pourrions faire,
quand il dit: «Son chef-d'oeuvre est la traduction des _Géorgiques_.
C'est comme si on lisait Racine traduit dans la langue de Louis XV. On
a des tableaux de Raphaël merveilleusement copiés par Mignard.»
J'ajouterai qu'un grand paysage du Poussin, copié par Watteau, serait
encore supérieur (comme style) aux grands paysages de Virgile reproduits
par le futur chantre des jardins de Bagatelle, de Beloeil et de Trianon.
Quelque chose comme Poussin, par Watelet. Une villa des collines
d'Évandre, transportée à _Moulin-Joli_.
La question tant agitée de la traduction en vers des poëtes n'en est pas
une pour nous. Nul doute que si un vrai et grand poëte se mettait en
tête de nous traduire Virgile, Homère ou Dante, ou tel autre maître, il
n'y réussît à force de temps et de soins, sinon pour la lettre stricte,
du moins pour le sentiment et la couleur. Mais à quoi bon? Jamais poëte
de cette trempe ne s'enchaînera ainsi au char d'un autre. Il pourra s'y
essayer par moments; il pourra dans sa jeunesse, un jour de loisir,
détacher et agiter ce bouclier suspendu, bander cet arc impossible,
manier ce glaive de Roland. Mais, une fois sa force essayée et reconnue,
il l'emploiera pour son compte, et en se rappelant, en nous rappelant
par éclairs ses autres grands égaux, il sera lui-même.
Dans André Chénier, dans plusieurs des poëtes du XVI e siècle, qui ont
imité ou traduit des fragments de poëtes anciens, le sentiment exquis du
modèle, ce sentiment que je ne puis définir autrement que celui de l'art
même, se révèle à qui est fait pour l'apprécier, Il n'y a pas trace
de ce genre de sentiment chez Delille, qui a d'ailleurs, dans sa
traduction, le mérite de l'élégance, telle qu'on l'entend vulgairement,
le mérite aussi de la continuité et de la longueur de la tâche, et enfin
celui d'avoir fait connaître agréablement aux femmes et à une quantité
de gens du monde un beau poème qui n'était pas lu.
En un mot, il a rendu, pour _les Géorgiques_, le même service à peu près
que l'abbé Barthélemy allait rendre pour la Grèce. Il a été, par sa
traduction, une espèce d'Anacharsis parisien de la campagne et de la
poésie romaine.
Le grand succès des _Géorgiques_ décida la vocation de Delille, si elle
n'était décidée déjà: il tourna au didactique et au descriptif.
En entendant dernièrement M. Ampère exposer, à propos des poèmes
didactiques du moyen âge, l'histoire piquante de ce genre, je pensais
à Delille et me disais combien ce qui avait paru si neuf de son temps
était vieux sous le soleil. Le genre d'Hésiode, de Lucrèce, et de
Virgile dans _les Géorgiques_, a chez eux sa simplicité, sa grandeur
philosophique, sa beauté pittoresque. Le didactique et le descriptif
ne sont que l'abus et l'excès de ce genre dans sa décadence, et quand
l'esprit poétique s'en est retiré. Déjà, à Alexandrie, on avait fait
un poème des _Pierres précieuses_ qu'on osa imputer à Orphée. Dans
la littérature latine, les poèmes de la Pêche, de la Chasse, les
descriptions sans fin de villes, de fleuves et de poissons, qu'on
retrouve si souvent chez Ausone, n'ont plus rien de cette beauté de
peinture, de ces hautes vues et pensées, dont Lucrèce et Virgile avaient
fait la principale inspiration de leurs poèmes. Au moyen âge, le genre
dans son aridité s'étendit et foisonna. Que de poèmes sur les bêtes,
oiseaux, pierres, que de _lapidaires, bestiaires, volucraires_, de
poèmes sur l'équitation, sur le jeu d'échecs particulièrement, que
Delille remaniait avec gentillesse après des siècles, sans se douter de
ses devanciers d'avant Villon! Au XVIe siècle Du Bartas, au XVIIe le
Père Lemoyne et les jésuites, continuèrent, soit dans le didactique,
soit dans le descriptif; mais ce qui s'était perpétué assez obscurément,
comme dans les coulisses du siècle de Louis XIV, revint sur la scène au
XVIIIe. Delille ne fit autre chose, toute sa vie, que travailler, polir,
tourner, vernisser, monnayer, mieux qu'aucun de ses contemporains, les
matières de ce genre, y tailler, pour ainsi dire, des meubles Louis XV
et Louis XVI, des ornements de cheminée et de toilette, bons pour
tous les boudoirs, pour Bagatelle, je l'ai dit, pour Gennevilliers
et Trianon. Il fabriqua, en quelque sorte, les joujoux d'une époque
encyclopédique, et, par lui, Lavoisier, Montgolfier, Buffon, Daubenton,
Lalande, Dolomieu, que sais-je? eux et leurs sciences, furent modelés en
figurines de cire, et mis pour les salons en airs de serinette. Ainsi il
alla sans se douter de tout ce qui l'avait devancé dans cette carrière
de poésie technique. Le dernier triomphe, et comme le bouquet du genre,
est aussi la dernière grande production de Delille, _les Trois Règnes_,
qu'on peut définir la mise en vers de toutes choses, animaux, végétaux,
minéraux, physique, chimie, etc.
Tout ce qu'on saurait imaginer de ressources, de grâces, de facilité,
de hors-d'oeuvre et de main-d'oeuvre (non pas d'art véritable) dans
ce genre, il le déploya; et le prestige, malgré des protestations
nombreuses, dura jusqu'à sa mort. La première moitié florissante de
l'existence de Delille, il ne faut pas l'oublier, est de 1770 à 89; il
eut là près d'une vingtaine d'années de succès, de faveur, de délices;
c'est au goût de ce moment du XVIIIe siècle qu'il se rapporte
directement. Si, de 1800 à 1813, il domina de sa renommée et décora de
ses oeuvres abondantes la poésie dite de _l'Empire_, il ne fut rien
moins lui-même qu'un poète de l'Empire. La plupart des ouvrages publiés
par lui à partir de 1800 avaient été composés ou du moins commencés
longtemps auparavant; il les avait lus par fragments à l'Académie,
au Collège de France, dans les salons; c'était l'esprit de ce monde
brillant qui les avait inspirés et caressés à leur naissance; c'est le
même esprit de ce monde recommençant, et enfin rallié après les orages,
qui les accueillit, lors de leur publication, avec un enthousiasme
auquel les sentiments politiques rendaient, il est vrai, plus de vie et
une nouvelle jeunesse. Le pathétique, chez Delille, alla en augmentant
à travers le technique, et il y eut sympathie de plus en plus vive de
toute une partie de la société pour ce qui semblait n'avoir dû être
d'abord qu'un passe-temps de ses loisirs.
Nommé en 1772 à l'Académie, en même temps que Suard, Delille se vit
rejeté ainsi que lui par le roi, sous prétexte qu'il était trop
jeune (il avait trente-quatre ans), mais en réalité comme suspect
d'encyclopédisme[23]. L'abbé Delille encyclopédiste! On lui fit bientôt
réparation, et il fut reçu en 1774 à la place de La Condamine. Le comte
d'Artois, devenu l'un des protecteurs les plus affectueux du poëte, le
fit d'abord nommer chanoine de Moissac, dans le Quercy, puis il lui
donna l'abbaye de Saint-Severin, dépendante de la généralité d'Artois,
et qui n'astreignait qu'aux Ordres moindres. Aussi heureux qu'on pouvait
l'être en ces heureuses années, l'aimable poëte n'eut plus que des
douceurs, qu'interrompaient à peine, de loin en loin, quelques
critiques épigrammatiques, des plis de rose. Les Mémoires du temps, la
Correspondance de Grimm, les _Souvenirs_, récemment publiés, de madame
Lebrun, nous le montrent dans toute la vivacité et la naïveté de sa
gentillesse. Madame Le Coulteux du Moley, chez qui il passait une
partie de sa vie à la Malmaison, a tracé de lui le plus piquant des
portraits[24]: «.....Rien ne peut se comparer ni aux grâces de son
esprit, ni à son feu, ni à sa gaieté, ni à ses saillies, ni à ses
disparates. Ses ouvrages même n'ont ni le caractère ni la physionomie de
sa conversation. Quand on le lit, on le croit livré aux choses les plus
sérieuses[25]; en le voyant, on jurerait qu'il n'a jamais pu y penser;
c'est tour à tour le maître et l'écolier. Il ne s'informe guère de ce
qui occupe la société; les petits événements le touchent peu; il ne
prend garde à rien, à personne, pas même à lui. Souvent, n'ayant rien
vu, rien entendu, il est à propos: souvent aussi il dit de bonnes
naïvetés; mais il est toujours agréable...
[Note 23: On peut voir à ce sujet les agréables Mémoires de Garat sur
Suart, t. I, p. 325, 355, 362, etc.]
[Note 24: Grimm, Correspondance, mai 1782.]
[Note 25: Illusion du goût d'alors. Pour nous, les oeuvres, la vie et
la personne du poëte sont devenues ressemblantes.]
«Sa figure,... une petite fille disait qu'elle était tout en zigzag.
Les femmes ne remarquent jamais ce qu'elle est, et toujours ce qu'elle
exprime; elle est vraiment laide, mais bien plus curieuse, je dirais
même intéressante. Il a une grande bouche, mais elle dit de beaux vers.
Ses yeux sont un peu gris, un peu enfoncés; il en fait tout ce qu'il
veut, et la mobilité de ses traits donne si rapidement à sa physionomie
un air de sentiment, de noblesse et de folie, qu'elle ne lui laisse pas
le temps de paraître laide. Il s'en occupe, mais seulement comme de tout
ce qui est bizarre et peut le faire rire; aussi le soin qu'il en prend
est-il toujours en contraste avec les occasions: on l'a vu se présenter
en frac chez une duchesse, et courir les bois, à cheval, en manteau
court.
«Son âme a quinze ans, aussi est-elle facile à connaître; elle est
caressante, elle a vingt mouvements à la fois, et cependant elle n'est
point inquiète. Elle ne se perd jamais dans l'avenir et a encore moins
besoin du passé. Sensible à l'excès, sensible à tous les instants, il
peut être attaqué de toutes les manières; mais il ne peut jamais être
vaincu..... Votre conversation l'attache, il est vrai; mais il passe
aussi fort bien deux heures à caresser son cheval, que pourtant il
oublie aussi quelquefois, ou bien à s'égarer dans les bois où, quand il
n'a pas peur, il rêve à la lune, a un brin d'herbe, ou, pour mieux dire,
à ses rêveries.» Elle conclut en disant: «C'est le poëte de Platon, un
être sacré, léger et volage.»
C'était du moins, à coup sûr, le plus aimable des causeurs et des hôtes
familiers; on se l'enviait, on se l'arrachait. On l'enlevait quelquefois
pour une semaine, et il se laissait faire. On a dit de l'abbé Galiani
que c'était un meuble indispensable à la campagne par un temps de pluie;
à plus forte raison, et en tout temps, l'abbé Delille. Madame Lebrun,
qui nous le fait connaître à merveille, raconte qu'à la Malmaison,
chez madame du Moley, il était convenu, pour plus de liberté, qu'en
se promenant dans les jardins, on tiendrait à la main une branche de
verdure, si l'on désirait ne pas se chercher ou s'aborder: «Je ne
marchais jamais sans ma branche, dit-elle; mais je la jetais bien vite,
si j'apercevais l'abbé Delille.»
Madame Lebrun elle-même, avec sa facilité, son goût vif à peindre et
sa séduction de coloris, me semble avoir été, dans ce même monde, une
_chose légère_, assez semblable à l'abbé Delille. Elle peignait tout
avec une singulière grâce, les personnes, les cascades, d'après nature
ou de souvenir, promptement, fraîchement, comme Delille versifiait:
«Nous allâmes d'abord voir, dit-elle, les cascatelles de Tivoli, dont je
fus si enchantée que ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les
crayonnai aussitôt avec du pastel, désirant colorer l'arc-en-ciel qui
ornait ces belles chutes d'eau.» Ce mot me fait l'image de son talent,
et de celui surtout du poëte son ami. Tous les endroits qui n'étaient
qu'au pastel, et qui brillaient comme des fleurs, se sont fanés.
Dans cette société de M. de Vaudreuil, de M. de Choiseul-Gouffier, du
prince de Ligne, du duc de Bragance, des Bouflers, des Narbonne, des
Ségur, au milieu de ces conversations charmantes où nul plus que lui
n'étincelait, Delille croyait aimer la campagne et ne rêvait qu'à
la peindre. M. Villemain, en une de ses leçons, a remarqué qu'on se
trouvait alors si bien dans le salon, qu'on mettait au plus la tête à la
fenêtre pour voir la nature;... et encore, c'était du côté du jardin.
Il y avait pourtant, dans le poëte, un certain fonds naïf sous la
coquetterie du dehors, et il était sérieusement crédule dans son
prétendu amour des champs, comme La Fontaine par exemple, s'il avait cru
aimer la cour[26]. Volney tenait de d'Holbach une anecdote qui ne peint
pas moins Delille que Diderot, deux figures si diverses[27]: «On venait
de vanter le bonheur de la campagne devant Diderot; sa tête se monte, il
veut aller passer du temps à la campagne: où ira-t-il? Le gouverneur du
château de Meudon arrive en visite; il connaît Diderot, il apprend son
désir; il lui assigne une chambre au château. Diderot va la voir, en est
enchanté, il ne sera heureux que là: il revient en ville, l'été se
passe sans qu'il retourne là-bas. Second été, pas plus de voyage. En
septembre, il rencontre le poëte Delille qui l'aborde en disant: «Je
vous cherchais, mon ami; je suis occupé de mon poëme; je voudrais être
solitaire pour y travailler. Madame d'Houdetot m'a dit que vous aviez
à Meudon une jolie chambre où vous n'allez point.»--«Mon cher abbé,
écoutez-moi: nous avons tous une chimère que nous plaçons loin de nous;
si nous y mettons la main, elle se loge ailleurs. Je ne vais point à
Meudon, mais je me dis chaque jour: J'irai demain. Si je ne l'avais
plus, je serais malheureux.»--Delille aurait été un peu embarrassé, je
pense, si Diderot l'avait pris au mot, et il se serait vite ennuyé de
cette chambre solitaire. La campagne fut toujours, si l'on peut dire, le
_dada_ de l'abbé Delille; il en parlait, même aveugle, comme d'un charme
présent. Bernardin de Saint-Pierre, dans une lettre à sa femme, raconte
que l'abbé Delille est venu s'asseoir près de lui à l'Institut: «Je l'ai
trouvé si aimable et si amoureux de la campagne, dit-il, et il m'a fait
des compliments qui m'ont causé tant de plaisir, que je lui ai offert
de venir à Éragny...»--Après bien des lectures à l'Académie et dans
les soupers, le poëme des _Jardins_, premier fruit raffiné de ce
goût champêtre, parut en 1782, et n'eut pas de peine à fixer toute
l'attention, alors si prompte.
[Note 26: Un homme de goût, qui dans sa jeunesse put étudier de près
ce que de loin on confond, me fait remarquer que chez Saint-Lambert, au
milieu de la roideur et de la monotonie qui nous choquent aujourd'hui,
on saisirait un amour des champs, un sentiment de la nature tout
autrement vrai que chez Delille. Saint-Lambert avait été élevé à la
campagne; il y avait vécu. Sa description de l'été, par exemple, et de
la Canicule, a bien de l'énergie et de la vérité; elle se couronne par
ces beaux vers:
Tout est morne, brûlant, tranquille; et la lumière
Est seule en mouvement dans la nature entière.
]
[Note 27: Lettres inédites de Volney, dans Bodin, _Recherches sur
l'Anjou_.]
Nous aurions peu de chose à en dire de nous-même, qui n'eût déjà été
mieux dit par des contemporains. La Harpe, après en avoir entendu des
extraits, le jugeait par avance _un ouvrage dont les idées sont un
peu usées, mais plein de détails charmants_[28] L'auteur de _l'Année
littéraire_, qui d'ailleurs allégea toujours sa férule pour Delille,
prononçait[29] que le poëme de l'abbé Delille était un véritable jardin
anglais: «On pourrait, dit-il, être tenté de croire que le poëme est
construit de morceaux détachés et de pièces de rapport réunies sous le
même titre. Les idées y semblent jetées au hasard, déchiquetées par
petits couplets qu'étrangle à la fin une sentence[30].» Ce reproche
est fondamental à l'égard de Delille et tient à la nature même de
son procédé. Lorsqu'il débuta dans le monde, on ne songeait qu'à des
morceaux, et tout dépendait du succès d'une lecture. Il alla droit à cet
écueil et s'y complut. Rivarol disait de lui: «Il fait un sort à chaque
vers, et il néglige la fortune du poème!» Quand Delille avait achevé
quelque portion descriptive, quelque morceau, il avait coutume de dire:
«Eh bien, où mettrons-nous ça maintenant?» On le voit, c'était moins un
poème qu'il composait, qu'un appartement, en quelque sorte, qu'il ornait
et meublait selon la fantaisie ou l'occurrence.
[Note 28: Correspondance.]
[Note 29: 1782; lettre VIII.]
[Note 30: Je citerai encore ce passage judicieux: «On convient assez
généralement que la manière de M. l'abbé Delille n'est ni grande ni
large; que souvent même elle est froide et pénible. La grâce paraît
être son caractère distinctif, mais c'est la grâce plus ingénieuse que
naturelle de Boucher. Souvent il substitue l'esprit au sentiment, plus
souvent il émousse et affaiblit le sentiment par l'esprit qu'il y mêle.
Il affecte assez fréquemment dans son style ces tours précieux qui
ressemblent aux mines des coquettes. Un autre défaut considérable de la
manière de M. l'abbé Delille, c'est une vaine apparence de richesse
et d'abondance qui ne consiste que dans des mots accumulés ou des
énumérations fatigantes.....» (_Année littéraire_, 1782, lettre VIII.) ]
Le _Mercure_, qui donna sur _les Jardins_ un pur article d'ami[31], nous
montre quelle était alors dans le monde la vraie situation du poète, en
ces mots: «Voici le moment que la critique attendait pour se venger
de ce _dupeur d'oreilles_, dont le débit enchanteur la réduisait au
silence. M. l'abbé Delille respecte toutes les réputations, applaudit à
tous les talents, ménage l'amour-propre de tout le monde; n'importe!
on affligera le sien, si l'on peut; c'est la règle. Pense-t-il être
impunément le poète le plus aimable et le plus aimé?» Ce caractère
inoffensif et bienveillant de l'abbé Delille le rendit, jusque bien
avant dans la Révolution, étranger à toutes les querelles. Il n'était
pas encyclopédiste, et il voyait Diderot, et il récitait des vers, près
de Roucher qu'on lui comparait encore, aux déjeuners de l'abbé Morellet.
Il n'était ni gluckiste ni picciniste, au grand déplaisir de Marmontel
qui, dans son poème de _l'Harmonie_, disait:
L'abbé Delille avec son air enfant
Sera toujours du parti triomphant:
épigramme que Delille réfuta suffisamment dans la seconde moitié de sa
vie, en étant du parti des malheureux[32].
[Note 31: Juin 1782. L'article n'est pas de La Harpe.]
[Note 32: J'emprunte cette pensée à M. Michaud, à qui j'en dois,
sur ce sujet, beaucoup d'autres, puisées surtout dans sa spirituelle
conversation.]
La critique la plus célèbre qui parut contre les _Jardins_ est celle
de Rivarol, c'est-à-dire le Dialogue du _Chou_ et du _Navet_, qui se
plaignent d'avoir été oubliés par l'abbé-poète dans ses peintures de
luxe:
Le navet n'a-t-il pas, dans le pays latin,
Longtemps composé seul ton modeste festin,
Avant que dans Paris ta muse froide et mince
Égayât les soupers du commis et du prince?
...........................................
Je permets qu'au boudoir, sur les genoux des belles,
Quand ses vers pomponnés enchantent les ruelles,
Un élégant abbé rougisse un peu de nous,
Et n'y parle jamais de navels et de choux.
Son style citadin peint en beau les campagnes;
Sur un papier chinois il a vu les montagnes,
La mer à, l'Opéra, les forêts à Longchamps,
Et tous ces grands objets ont ennobli ses chants.
Ira-t-il, descendu de ces hauteurs sublimes,
De vingt noms roturiers déshonorer ses rimes,
Et, pour nous renonçant au musc du parfumeur,
Des choux, qui l'ont nourri lui préférer l'odeur?
Papillon en rabat, coiffé d'une auréole,
Dont le manteau plissé voltige au gré d'Éole,
C'est assez qu'il effleure, en ses légers propos,
Les bosquets et la rosé, et Vénus et Paphos.
La mode, au vol changeant, aux mobiles aigrettes,
Semble avoir pour lui seul fixé ses girouettes;
Sur son char fugitif où brillent nos Laïs,
L'ennemi des navets en vainqueur s'est assis,
Et ceux qui pour Jeannot abandonnent Préville
Lui décernent déjà le laurier de Virgile.
Il courut dans le temps une épigramme qui piqua, dit-on, le poète
plus que la pièce même de Rivarol; on la peut lire dans les _Mémoires
secrets_ (23 décembre 1782). Piron l'eût écrite s'il eût vécu; c'est une
protestation un peu crue du _Dieu des Jardins_ contre les oripeaux du
poète _glacé_. Ducis, vers le munie temps, écrivait à Thomas au retour
d'une course dans les montagnes du Dauphiné, et plein encore de
l'impression magnifique qu'il en avait rapportée: «Le poème des
_Jardins_, dont vous me parlez avec tant de goût, avec le goût de l'âme
qui est le bon, ne m'a point donné de ces émotions-là.» Un peu avant la
publication et au sortir d'une séance de l'Académie où Delille avait
lu des morceaux, le même Ducis écrivait: «Parlons un peu du poème des
_Jardins_; on ne peut pas se tromper sur le charme de la lecture. Quelle
perfection de vers! quelles tournures! quelle brillante exécution! C'est
véritablement _le petit chien qui secoue des pierreries_.» Ainsi, en y
regardant bien, on verrait qu'à chaque époque toutes les opinions sur
les talents vivants sont représentées, exprimées. On les oublie ensuite,
et on croit les retrouver pour son compte, en supposant chez les
contemporains une unanimité d'admiration qui n'a jamais existé.
Notre opinion particulière sur _les Jardins_, si on nous la demande, est
que, toutes réserves faites sur l'art et le style en poésie, nous aimons
encore cet agréable poème, un des plus frais ornements de la fin du
XVIIIe siècle. La _sensibilité_, qui y perce par endroits, est bien
celle qu'on voulait alors, un peu de mélancolie comme assaisonnement
de beaucoup de plaisir. On relit avec une sorte de surprise, toujours
flatteuse, l'épisode du jeune Potaveri, l'apostrophe à Vaucluse, et,
sous la forme plus complète dans laquelle le poème fut publié en 1800,
la belle invocation aux bois dépouillés de Versailles. Mais, il faut en
convenir, jamais on n'y trouve d'accents comme ceux d'André Chénier,
par exemple, chantant également Versailles et ses triples _cintres
d'ormeaux_:
Les chars, les royales merveilles,
Des gardes les nocturnes veilles,
Tout a fui: des grandeurs tu n'es plus le séjour...
L'épisode du vieillard du Galèse est hors de prix à côté du poème des
_Jardins_; et, dans notre langue, _l'Élysée de la Nouvelle Héloïse_,
avec sa peinture, la première si neuve, reste le bosquet sacré d'où
Delille n'a fait que tailler des boutures. La Fontaine lui-même, déjà,
dans le _Songe de Vaux_, avait introduit et fait parler _Hortésie_ ou
_l'art des jardins_, qui dispute le prix à _Palatiane_, _Appellanire_
et _Calliopée_ (les arts de l'architecture, de la peinture et de la
poésie). Quoique ce morceau soit de sa première et un peu fade manière,
on y trouve des traits tels que Delille n'en a pas assez connu, comme,
par exemple, quand Hortésie étant introduite devant les juges et ne
parlant point encore, ceux-ci eurent beaucoup de peine à ne se pas
laisser corrompre _aux charmes même de son silence_. Dans _les Amours
de Psyché_, La Fontaine a aussi décrit les merveilles naissantes de
Versailles: les vers, le plus souvent techniques, sont parfois éclairés
d'un reflet d'âme inattendu, que je ne retrouve pas à travers le bel
esprit de Delille:
L'onde, malgré son poids, dans le plomb renfermée,
Sort avec un fracas qui marque son dépit,
Et plaît aux écoutants, plus il les étourdit.
Mille jets, dont la pluie alentour se partage,
Mouillent également l'imprudent et le sage.
Malgré les critiques qu'on fit des _Jardins_, Delille ne continua pas
moins d'être le plus brillant et le plus enfant gâté des poëtes. Il ne
publia rien de nouveau jusqu'après la Révolution; mais il travailla dès
lors, et par fragments toujours, à la plupart des ouvrages qui parurent
ensuite coup sur coup à dater de 1800. M. de Choiseul-Gouffier l'emmena
ou plutôt l'enleva sur le vaisseau qu'il montait comme ambassadeur à
Constantinople[33]. Delille visita Athènes, composa des morceaux de son
poëme de _l'Imagination_ aux rivages de Byzance. Une lettre écrite par
lui en France sur son voyage était à l'instant un événement de société;
un bon mot qu'il avait dit sur des pirates fit fortune. Sa vue
s'affaiblissait déjà; ce soleil lumineux et cette blancheur des
murailles du Levant lui causaient plus de souffrance que de joie. A son
retour en France, il reprit sa vie mi-partie studieuse et distraite, et
la Révolution seule la vint troubler.
[Note 33: Voir les articles biographiques de Delille par Amar et par
M. Tissot.--Dans l'_Histoire de la vie et des travaux politiques du
comte d'Hauterive_, par M. le chevalier Artaud, au chapitre III, on peut
lire une agréable anecdote; _L'abbé Delille et le Janissaire_.]
Delille vit la Révolution avec les sentiments qu'on peut aisément
supposer, et tout d'abord il s'écarta. Il alla passer l'été de 89
en Auvergne, près de sa mère qui vivait, et dans toutes sortes de
triomphes. Quand il revint, il y avait eu le 14 juillet et le 5 octobre.
Il écrivait à madame Lebrun, bientôt réfugiée à Rome: «La politique a
tout perdu, on ne cause plus à Paris.» Il n'émigra point pourtant; mais
inoffensif, généralement aimé, se couvrant du nom de Montanier-Delille,
et de plus en plus rapproché de sa gouvernante, qui passa bientôt pour
sa nièce[34] et devint plus tard sa femme, il baissait la tête en silence
durant les années les plus orageuses. Il quitta sa tonsure et mit des
sabots. Cette époque de sa vie est assez obscure, et l'esprit de parti
qui s'en est mêlé plus tard n'a pas aidé à l'éclaircir. Les royalistes
ont exalté son courage, d'avoir ainsi bravé, par sa présence, les tyrans
et les bourreaux: l'honnête M. Amar l'a comparé à Vernet se faisant
attacher au mât du navire dans l'orage, pour être jusqu'au bout témoin
de ce qu'il aurait à peindre. On a cité son Dithyrambe qui lui avait été
demandé pour la fête de l'Être Suprême, et dont plusieurs vers étaient
la satire des oppresseurs. M. Tissot a judicieusement, selon moi,
discuté ce point, et rabattu des exagérations qu'on en a faites après
coup[35]. Ce qu'il y a de certain, c'est que Chaumette protégea Delille;
ce qui le protégeait surtout, c'était son humeur, sa gloire chère à tous
dès le collège, son air enfant, son gentil caractère; souris qui joue
dans l'antre du lion; épagneul que la griffe terrible épargne. Jamais
un poëte capable de porter ombrage et suspect de sonner la trompette
d'alarme n'aurait ainsi échappé: André Chénier mérita de mourir. _Les
serins chantent dans les cages_, a dit l'autre Chénier de Delille; du
moins ce serin charmant, qu'on trouva dans le palais fumant du sang des
maîtres, et qu'on aurait voulu faire chanter, le serin, disons-le à son
honneur, fut triste et ne chanta pas.[36]
[Note 34: L'abbé de Tressan, mal reçu d'elle un jour, ne put
s'empêcher de dire à Delille: «Quand on choisit ses nièces, on les
devrait mieux choisir.»--On trouvera à la fin de cet article une note
contradictoire au sujet de madame Delille: une personne respectable
qui l'a beaucoup connue a cru que l'opinion était à redresser sur son
compte.]
[Note 35: On a positivement affirmé que les deux meilleures strophes
de son fameux Dithyrambe furent récitées par lui au Collège de France
bien avant la Révolution, qu'elles furent même imprimées dès 1776, et ne
purent être par conséquent une inspiration de la Terreur.]
[Note 36: Dans les _Souvenirs de la Terreur_, par M. George Duval
(t. III, p. 317 et suiv.), on peut lire une anecdote sur l'abbé Delille
après le 10 août; c'est au sujet d'une certaine réclamation qu'il fait
de ses meubles confisqués parmi ceux du château de Bellevue, où il avait
un logement. Le caractère gentil et peureux de l'abbé, et sa facilité
d'oubli, s'y retrouvent assez au naturel.]
Delille ne quitta Paris qu'après le 9 thermidor, c'est-à-dire au moment
où c'était plutôt le cas de rester; et, une fois parti, il ne parut
occupé que de rentrer le plus tard possible et à son corps défendant,
comme s'il eût boudé contre son coeur. Cette bizarrerie est restée
inexpliquée. On a dit plaisamment qu'une faute de français, un _cuir_
d'un membre du Comité de salut public qu'il rencontra, le fit s'écrier:
«Décidément on ne peut plus habiter ce pays-ci.» On a raconté non moins
plaisamment[37] que l'abbé de Cournand, alors son ami, et qui depuis crut
lui jouer un mauvais tour en retraduisant _les Géorgiques_, étant de
garde aux Tuileries, reconnut le poëte qui se promenait malgré sa mise
en arrestation au logis, qu'il fit mine de le vouloir reconduire chez
lui au nom de la loi, et que depuis lors Delille avait peur de la garde
nationale et de l'abbé de Cournand. Delille était encore à la rentrée
publique du Collége de France, le 1er frimaire an III, et y récitait des
vers. Le 15 ventôse, sa présence était accueillie aux Écoles normales
avec des applaudissements réitérés. On a pensé que la préférence
accordée au poëte Le Blanc pour les récompenses nationales (17 floréal
an III) l'aurait mortifié et décidé au départ. Peut-être sa gouvernante,
qui avait pris sur lui un empire absolu, espérait-elle, en le retenant à
Paris, se faire dès lors épouser. Peut-être, voyant la Révolution, sinon
close, du moins sur le retour, songeait-il, en émigrant (bien qu'un peu
tard), à se mettre en règle avec l'avenir. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on
essayait de sonder ses vrais motifs et qu'on lui parlait de revenir à
Paris, il demandait toujours si l'abbé de Cournand y était encore. Dès
qu'il y avait quelque chose de sérieux, il s'en tirait volontiers ainsi,
par une plaisanterie et une gentillesse.[38]
[Note 37: M. Michaud, en tête du recueil des _Poésies_ de Delille,
1801.]
[Note 38: Quand il eut épousé sa gouvernante, il allait lui-même
au-devant de ses souvenirs d'abbé, en plaisantant sur ce qu'il aurait
été fait clerc, et peut-être sous-diacre, _mais par l'évêque de Noyon_,
et l'évêque de Noyon ne faisait rien de sérieux.--L'abbé Delille eut de
tout temps son abbé de Cournand attaché à lui comme une puce à l'oreille
pour le harceler; il se vengeait par maint bon mot. Ils passèrent leur
vie à se faire des niches. En 89, l'abbé de Cournand, très-avancé dans
la Révolution, parlait, écrivait pour le mariage des prêtres, et Delille
disait de lui, en parodiant la chanson:
Cournand pleure, Cournand crie,
Cournand veut qu'on le marie.
Et il ajoutait (ce que je cache au bas de la page):
Et de ses larges flancs voit sortir à longs flots
Tout un peuple d'abbés, pères d'abbés nouveaux!
_It nigrum campis agmen!_--Voilà le vrai Delille causant. Il jouait,
batifolait perpétuellement avec son esprit, _comme un chat avec un
marron_; c'est M. Villemain qui dit cela.]
Delille gagna à ce parti pris d'un exil tout volontaire des sentiments
plus vifs que d'habitude, et le droit d'exhaler une inspiration plus
profonde qu'il n'en avait marqué jusqu'alors. L'inspiration directement
religieuse ne fut jamais la sienne; l'inspiration puisée dans la nature
avait été une de ses prétentions et de ses illusions plutôt qu'une
source véritable. Il n'avait pas connu l'amour, point de passion de
coeur, peu d'ardeur de sens, du moins rien de pareil ne s'entrevoit
dans le détail de toutes ses coquetteries et de ses caresses de beau
monde.[39] Enfin, grâce aux tourmentes publiques et à l'impression qui en
resta sur son coeur, une inspiration réelle lui vint; il se fit le poëte
du passé, des infortunes royales, le poëte du malheur et de la pitié.
Cette veine de larmes, en fécondant la seconde partie de ses oeuvres,
donna à sa renommée poétique un caractère sérieux et touchant, que salua
avec transport la société renaissante, et qui couronna dignement sa
vieillesse.
[Note 39: Il faut tout dire: on a pourtant cité de lui un fils
naturel ou adultérin, né d'une relation toute bourgeoise.]
De Saint-Diez dans les Vosges, patrie de madame Delille, où il alla
d'abord et où il acheva la traduction de _l'Enéide_, Delille partit pour
la Suisse. Presque aveugle, il entrevoyait pourtant, et les beautés de
la nature lui arrivaient çà et là gaiement dans un rayon. De près, il ne
voyait les objets qu'avec sa grande loupe, grains de sable et cailloux.
A Bâle, fut-il en effet témoin du bombardement de Huningue et y
apprit-il à décrire le jeu de la bombe:
De son lit embrasé, tantôt l'affreuse bombe, etc.?
Grave question. On a avancé cela dans une note de ses ouvrages, mais
qui n'est pas de lui. Lors du bombardement, il était déjà à Glairesse.
Habitant ce village, il dut à l'aspect de l'île de Saint-Pierre
d'ajouter dans son poëme de _l'Imagination_ le morceau sur Jean-Jacques.
Ainsi, à chaque pause de son exil, il allait décrivant et ajoutant
quelque pièce à ses anciens cadres. Il passa de la Suisse à la petite
cour du duc de Brunswick, où il travailla à son poëme de _la Pitié_. A
Darmstadt, il avait visité _incognito_ les jardins du prince dessinés
et calqués dans le temps, livre en main, sur le poëme. A Goettingue, il
avait connu l'illustre Heyne, qui lui en fit les honneurs, et qui même
le consulta, dit-on, sur un passage de l'Enéide. Vous figurez-vous bien
le tète-à-tête de ces deux hommes? tout le clinquant de l'antiquité et
tout son or pur. A Hambourg, il rencontra Rivarol, plus à sa taille,
et se réconcilia avec lui. Ils se dirent des choses plaisantes; ils
échangèrent leurs tabatières;[40] ce fut un assaut de grâce; du coup, un
bourgeois, là présent, eut presque de l'esprit. Il s'y dépensa plus
de bons mots en un quart d'heure, que durant des siècles de la Ligue
hanséatique.
[Note 40: Diomède et Glaucus, _Iliade_, VI.]
C'est un trait bien honorable et distinctif du talent et du caractère de
Delille, d'avoir su, sans y prendre garde, lasser la malice et désarmer
l'agression. Le Brun, parlant de Fréron dans _la Métempsycose_, avait
dit:
Mais il prôna l'ingénieux Delille,
Qui, sous le fard se donnant pour Virgile,
Si bien lima son vers mince et poli,
Que le grand homme est devenu joli.
Ainsi masquant de grâces fantastiques
Le noble auteur des douces _Géorgiques_,
Par trop d'esprit il n'eut qu'un faux succès...
Oh! que Le Franc a bien fui cet excès!
Dans une épigramme de date postérieure, Le Brun semble s'adoucir, et il
convient que, nonobstant Marmontel, Saint-Lambert et Lemierre,
L'adroit et gentil émailleur
Qui brillanta _les Géorgiques_,
Des poëtes académiques
Delille est encor le meilleur.
Enfin dans d'autres épigrammes suivantes, il se montre tout à fait
apaisé, et le nom de Delille ne revient plus qu'en éloges. Ainsi
Marie-Joseph Chénier, qui, dans une petite épitre au poëte émigré
rentrant:
Marchand de vers, jadis poëte,
Abbé, valet, vieille coquette,
Vous arrivez, Paris accourt, etc.;
avait été satirique des plus âpres, n'hésita pas à lui rendre bientôt
dans son _Tableau de la Littérature_, des hommages consciencieux et
réfléchis.
Pendant que Delille courait l'Allemagne, et de là passait en Angleterre,
on se demandait en France de ses nouvelles avec un intérêt qu'attestent
toutes les feuilles du temps. Le premier réveil de l'attention
littéraire s'occupait à son sujet. Lalande (décembre 96) donnait dans
_la Décade_ une espèce de petit bulletin de ses voyages et de ses poëmes
entamés ou terminés. On traduisait du _Mercure allemand_ de Wieland, un
article de Bottiger sur le poëte dont la réputation grossissait chaque
jour à distance. L'Institut national lui faisait écrire pour le prier de
rentrer en son sein, et ce ne fut qu'après trois ans d'un silence par
trop boudeur, qu'on le remplaça dans la _section_ de poésie. Enfin, de
Londres, où il venait de traduire en dix-huit mois _le Paradis perdu_,
il laissa échapper une seconde édition, très-augmentée, du poëme des
_Jardins_, et _l'Homme des Champs_ (1800), dont l'impression était
retardée depuis trois ans.
On publia, vers ce temps, un recueil de ses poésies diverses et
fragments, auquel M. Michaud ajouta une notice biographique, car
on était avide des moindres détails. Les _extraits_ de Fontanes au
_Mercure_ et de Ginguené à _la Décade_, sur _l'Homme des Champs_,
étaient insérés dans le volume; on tâchait d'y réfuter les critiques,
d'ailleurs fort modérées et respectueuses, de Ginguené.[41] Bref, Delille
entrait vivant dans la gloire incontestée, et prenait rang parmi ceux
qui règnent.
[Note 41: Je trouve dans l'extrait de Ginguené que l'homme d'esprit
réfuté aux premières lignes de la préface de _l'Homme des Champs_, M. de
M., est _Sénac de Meilhan_; ce qui me paraît plus vraisemblable que _M.
de Mestre_, qu'on lit dans beaucoup d'éditions subséquentes de Delille.]
Cette monarchie, bien suffisamment légitime, où il allait s'asseoir, ne
se déclarait pas moins par certaines attaques démesurées et désespérées,
et qui étaient en petit comme les conspirations républicaines de même
date contre Bonaparte.
En regard du trophée poétique que lui dressaient ses amis, il parut
une brochure intitulée _Observations classiques et littéraires sur les
Géorgiques françaises, par un Professeur de belles-lettres_ (an IX). Il
y était dit: «Comment se flatter de ramener l'opinion sur un ouvrage
qui, même avant la publicité, était _dévoué à l'apothéose?_» On y
supputait que, dans un ouvrage de 2,642 vers, il se trouvait:
643 répétitions, 558 antithèses, 498 vers symétriques, 294 vers
surchargés, 164 vers léonins.
Total: 2,157.
En tête du volume se voyait une caricature d'après le dessin d'un élève
de David. Le poète, en costume d'abbé, tournait le dos à la Nature et
dirigeait ses pas et sa lorgnette vers le Temple du mauvais Goût. Des
farfadets lui présentaient des hochets et des guirlandes. Sa chatte
Raton était à ses pieds; il se couvrait la tête d'un parasol, et on
lisait au-dessous ces deux vers de _l'Homme des Champs_:
Majestueux Été, pardonne à mon silence!
J'admire ton éclat, mais crains ta violence.
M. Emile Deschamps, dans sa spirituelle préface des _Études françaises
et étrangères_, et nous tous, railleurs posthumes de Delille, nous
sommes venus tard, et n'avons, même là-dessus, rien inventé.
Il ne rentra en France que deux ans après, en 1802, pendant l'impression
du poème de _la Pitié_. L'apparition de ce livre fut un événement
politique[42]. Absent et plus hardi de loin, Delille avait été dans
quelques vers jusqu'à invoquer la vengeance des rois de l'Europe contre
la France: cela sortait de la pitié. Il avait toutefois insisté pour que
les vers restassent. De près, il sentit le péril. Six vers, qu'il ne
désavoua pas, furent, sans façon, substitués par un ami plus sage, et
qui prit sur lui d'ôter au poète l'embarras de se rétracter. A cela
près, l'inspiration de _la Pitié_ ne parut pas moins suffisamment
royaliste et bourbonienne. On peut voir dans les notes de M. Fiévée à
Bonaparte (avril 1803) le frémissement de colère qu'excitait autour du
Consul un succès impossible à réprimer. Il y eut une brochure intitulée
_Pas de pitié pour la Pitié!_ de Carrion-Nisas ou de quelque autre
pareil. On n'y approuvait du poème que les six vers qui avaient été
substitués à ceux de Delille[43]. A partir de ce moment, les ouvrages
amassés en portefeuille par Delille se succédèrent rapidement et dans un
flot de vogue ininterrompu: _l'Enéide_, 1804; _le Paradis perdu_, 1805;
_l'Imagination_, 1806; _les Trois Règnes_, 1809; _la Conversation_,
1812. C'était le fruit des vingt années précédentes; de plus, Delille
aveugle ne sortait guère, et, en tutelle de sa femme, versifiait sans
désemparer.
[Note 42: Les circonstances sociales s'en mêlèrent et y mirent le
sens. D'ailleurs, à la politique proprement dite, est-il besoin de le
dire? Delille n'y avait jamais rien entendu. Un jour (à Londres, je
crois), dans un dîner où était l'abbé Dillon, il avait jasé sur ce
chapitre à tort et à travers. Quand il eut fini, l'abbé Dillon lui dit:
«Allons, l'abbé, il faudra que vous nous mettiez tout cela en vers, pour
nous le faire avaler.»]
[Note 43: Mais rien n'égale, comme violence et infamie, un certain
pamphlet intitulé _Examen critique du, poème de la Pitié, précédé d'une
Notice sur les faits et gestes de l'auteur et de son Antigone_ (Paris,
1803). L'anonyme, qui paraît avoir connu depuis longtemps Delille,
s'attache, en ennemi intime, à flétrir toute sa vie; il fait d'ailleurs
de la publication de _la Pitié_ un crime d'État, et le dénonce au
Gouvernement consulaire. Quelques anecdotes, toujours suspectes, ne
rachètent pas suffisamment, même pour les curieux et indifférents,
l'odieux de semblables libelles.]
Tous ces ouvrages, excepté le dernier, le poème de _la Conversation_,
eurent un succès de vente et de lecture dont il est piquant de se
souvenir. Les livres de Delille se tiraient d'ordinaire à vingt mille
exemplaires, pour la première édition. L'_Enéide_, par exception, se
publia à cinquante mille exemplaires. Elle fut achetée à l'auteur
quarante mille francs d'abord, bien grande somme pour le temps. En tout,
ce n'était pourtant que deux volumes, qu'on gonfla et qu'on doubla de
notes. Dans les châteaux, dans les familles, en province, partout,
abondaient les poèmes de Delille; on y trouvait, sous une forme facile
et jolie, toutes choses qu'on aimait à apprendre ou à se rappeler, des
souvenirs classiques, des allusions de collége à la portée de chacun,
des épisodes d'un romanesque touchant, des noms historiques, des
infortunes ou des gloires aisément populaires, des descriptions de jeux
de société ou d'expériences de physique, des notes anecdotiques ou
savantes, qui formaient comme une petite encyclopédie autour du poëme,
et vous donnaient un vernis d'instruction universelle. Enfant, j'ai
connu le manoir où en 1813, pour charmer les vacances d'automne, on
avait dans le grand salon un jeu de _solitaire_, un orgue avec des airs
nouveaux; on apportait quelquefois une _optique_ pour voir les insectes
ou les vues des capitales. Un volume de Delille était sur la cheminée,
et, sans aucun décousu, on passait de l'insecte de l'optique à
_l'araignée de Pellison_[44]. Mais si, le doigt s'égarant, on remontait
dans le volume à quelques pages de là, si on lisait à haute voix le
portrait de Jean-Jacques:
Hélas! il le connut ce tourment si bizarre,
L'écrivain qui nous fit entendre tour à tour
La voix de la raison et celle de l'amour, etc.;
oh! alors, comme l'émotion croissante succédait! comme on chérissait
le poëte et celui qu'il nous peignait en vers si tendres, et comme
ce pauvre et sensible Jean-Jacques devenait l'entretien de toute une
heure!--à moins que quelqu'un pourtant, ouvrant _les Trois Règnes_ qui
étaient à côté, ne tombât sur le _Jeu de raquette_, ce qui en donnait
l'idée et faisait diversion.
[Note 44: _Imagination_, chant VI.]
Aujourd'hui encore, si, à la campagne, un jour de pluie, vers une fin
d'automne, reprenant le volume négligé, on retrouvait tout d'abord
(sujet de circonstance) _le Coin du feu_, celui de _l'Homme des Champs_
ou celui des _Trois Régnes_, diversement spirituels ou touchants, on
serait charmé à bon droit, on s'étonnerait d'avoir pu être si sévère
pour le gracieux poëte, et l'on s'écrierait en relisant la page: _Son
génie est là!_
Je n'aborderai pas en particulier chacun des ouvrages publiés par
Delille à dater de 1800; ce serait répéter à chaque examen nouveau les
mêmes critiques, les mêmes éloges, et je n'aurais guère rien à en dire
d'ailleurs qui n'ait été trouvé par des contemporains mêmes. Ginguené
a jugé _l'Homme des Champs_ avec un mélange de sévérité et de
bienveillance qui fait honneur à son esprit et à la critique de son
temps. Geoffroy, quoique du même parti politique que Delille, s'est
montré beaucoup plus sévère dans la nouvelle _Année littéraire_ qu'il
essaya alors, et il ménagea moins l'aimable auteur que l'ancienne _Année
littéraire_ ne l'avait fait. Fontanes, bien qu'ami du poëte et défenseur
du poëme, cacha sous beaucoup d'éloges des critiques moins détaillées,
mais au fond à peu près les mêmes que celles de Ginguené, et qui
acquièrent sous sa plume favorable une autorité nouvelle. Ginguené
encore a jugé dans _la Décade_ la traduction de _l'Énéide_, et cette
fois sa sévérité plus rigoureuse va chercher les négligences et le faux
jusque dans les moindres replis de ce faible ouvrage[45]. Les amis de
Delille se rejetaient sur quelques morceaux où ils admiraient un grand
mérite de difficulté vaincue, l'épisode d'Entelle et de Darès, et en
général la description des _jeux_. Bientôt _la Décade_ cessant, le parti
philosophique perdit son organe habituel en littérature et son droit
public de contradiction: le champ libre resta aux éloges. Même dans ces
éloges des amis triomphants de Delille, nous retrouverions toutes les
critiques suffisantes sur l'absence de composition et les hasards de
marqueterie de ses divers ouvrages. M. de Feletz a écrit le lendemain de
sa mort: «J'oserai dire qu'il a été plus heureusement doué encore
comme homme d'esprit que comme grand poète.» En y mettant moins de
_prenez-y-garde_, nous ne dirions guère autrement. Mais il convient
d'insister sur une seule objection fondamentale qui embrasse tous les
ouvrages et l'ensemble du talent de Delille: nous lui reprocherons de
n'avoir eu ni l'art ni le style poétique.
[Note 45: «Le traducteur, dit-il, ajoute de son chef à la description
de la tempête dont les Troyens sont assaillis en quittant la Sicile:
Son mât seul un instant se montre à nos regards!
Aux regards de qui? A quoi pensait-il donc en faisant ce vers? Avait-il
imité cette tempête de Virgile pour la placer dans un autre ouvrage?...
Aurait-il ensuite replacé dans sa traduction cette imitation libre, sans
songer à en retirer ce qu'il y avait mis d'étranger? Il faut bien qu'un
si inconcevable _quiproquo_ ait une cause. Quelle tête anti-virgilienne
que celle qui médite pendant plus de trente ans une traduction de
_l'Enéide_, et qui y laisse subsister dès la seconde centaine de vers
une telle marque d'oubli!»]
Racine et Boileau l'avaient à un haut degré, bien que cette qualité,
chez eux, ne soit pas aisément distincte de la pensée même et se
dissimule sous l'élégance d'une expression d'ordinaire assez voisine de
l'excellente prose. C'est là ce qui a égaré leurs successeurs, qui,
en croyant être de leur école en poésie, n'ont pas vu qu'ils ne leur
dérobaient pas le vrai secret, et qu'ils n'étaient ou que correctement
prosaïques ou que fadement élégants. Tout ce que Boileau se donnait de
peine et d'artifice pour élever son vers, qui souvent ne renfermait
qu'une simple idée de bon sens, et pour le tenir au-dessus de la prose,
mais dans un degré qui ne choquât pas, est inouï. Un mot bien sonnant,
pris en une acception un peu neuve, une inversion bien entendue, une
quantité de petits secrets qui nous fuient dans ses vers devenus
proverbes, mais qui furent nouveaux une fois et frappants, lui servaient
à composer son style.
De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents,
ne lui paraissait pas du tout la même chose que s'il avait mis: _Du
Styx, de l'Achéron_; et il sentait juste. En un mot, Boileau suppléait
par une quantité de moyens savants, et depuis assez inaperçus, au rare
emploi qu'il faisait et qu'on faisait en son temps, de la métaphore et
de l'image. Son vers voisin de la prose, et qui en était si distinct
pour Racine et pour lui, ressemble, j'oserai dire, à ces digues de
Hollande qui paraissent au niveau de la mer et qui pourtant n'en sont
pas inondées. Le XVIIIe siècle ne se douta pas de cela. On y reprocha
même à Boileau des fautes de grammaire qui souvent, chez lui, n'étaient
que des nécessités ou des intentions de poésie. Ce qui est vrai à mon
sens, c'est que le genre de style poétique de Boileau et même de Racine
avait besoin d'être modifié après eux pour être vraiment continué.
Pour rester poétique, la prose montant comme elle fit au siècle de
Jean-Jacques et de Buffon, il fallait changer de ton et hausser d'un
degré les moyens du vers. Boileau, je n'en doute pas, revenant à la fin
du XVIIIe siècle, eût fait ainsi et eût été au fond un novateur en style
poétique, comme il le fut de son temps. Delille n'eut rien de tel. Il
ne comprit pas de quelle réparation il s'agissait. Les modifications
matérielles qu'il apporta à la versification, ses enjambements et ses
découpures ne furent que des gentillesses sans conséquence, et qui
n'empêchèrent pas chez lui, en somme, le rétrécissement de l'alexandrin.
De style neuf et souverainement construit, il n'en eut pas. Sa seule
direction fut un vague instinct de mélodie et d'élégance à laquelle sa
plume cédait en courant. Du commerce des anciens il ne rapporta jamais
ce sentiment de l'expression magnifique et comme religieuse, ce voile de
Minerve, où chaque point, touché par l'aiguille des Muses, a sa raison
sacrée.
On l'a comparé à Ovide. Le docte et élégant auteur des Métamorphoses,
comme ne craint pas de l'appeler M. de Maistre, est bien supérieur
à Delille en invention, en idées. Mais, par beaucoup de côtés et de
détails, le rapport existe. Ovide, par exemple, en était venu à ne
faire du distique qu'une paire de vers tombant deux à deux, tandis
qu'auparavant, et surtout chez les plus anciens, comme Catulle, la
phrase poétique se déroulait libre à travers les distiques. Delille
et son école en étaient ainsi venus à accoupler deux à deux les
alexandrins.
La différence entre Ovide et Catulle est un peu la même qu'entre Delille
et André Chénier. Ovide a de l'esprit, de l'abondance, de jolis vers,
de jolies idées, mais du prosaïsme, du délayage. Jamais, par exemple,
l'inspiration ne lui viendra de terminer une pièce de vers, comme
celle de Catulle à Hortalus, par cette image et ce vers tout poétique,
tournure imprévue, concise et de grâce suprême, comme André Chénier fait
souvent; oubli du premier sujet dans une image soudaine et finale qui
fait rêver:
Huic manat tristi conscius ore rubor.
Jamais l'idée ne serait venue à André Chénier d'intituler le premier
chant d'un poème de l'Imagination: L'homme sous le rapport intellectuel.
Delille est le metteur en vers par excellence. Tout ce qui pouvait
passer en vers lui semblait bon à prendre. Les vers même tous faits, il
les dérobait sans scrupule à qui lui en lisait, et il les glissait dans
ses poèmes. Il en prit un certain nombre à Segrais, à Martin, pour ses
Géorgiques, et Clément en a fait le relevé. Il en prit à l'abbé Du
Resnel de fort beaux pour l'Homme des Champs [46], à Racine fils pour le
Paradis perdu. Il disait quelquefois après une lecture: «Allons, il n'y
a rien là de bon à prendre.» Mais la prose surtout, la prose était pour
lui de bonne prise. On aurait dit d'un petit abbé féodal qui courait sus
aux vilains: rime en arrêt, il courait sus aux prosateurs. Aveugle. non
pas comme Homère ni comme Milton, mais comme La Motte, au rebours de
celui-ci qui mettait les vers de ses amis en prose, Delille mettait leur
prose en vers. Il venait de réciter à Parseval-Grandmaison un morceau
dont l'idée était empruntée de Bernardin de Saint-Pierre, ce que
Parseval remarqua: «N'importe! s'écria Delille; ce qui a été dit en
prose n'a pas été dit.» Les élèves descriptifs de Delille avaient tous,
plus ou moins, contracté cette habitude, cette manie de larcin, et M. de
Chateaubriand raconte agréablement que Chênedollé lui prenait, pour les
rimer, toutes ses forêts et ses tempêtes; l'illustre rêveur lui disait:
«Laissez-moi du moins mes nuages!»
[Note 46: Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton, etc.]
Les poésies fugitives de Delille n'ont rien de ce qui donne à tant de
petites pièces de l'antiquité le sceau d'une beauté inqualifiable. Ce
sont d'agréables madrigaux, de faciles et ingénieuses bagatelles,
mais qui n'approchent pas du tour vif et galant des chefs-d'oeuvre de
Voltaire en ce genre. On aime pourtant à se souvenir des jolis vers à
mademoiselle de B., âgée de huit jours, qui remontent à 1769:
.......................................
Tous les êtres naissants ont un charme secret:
Telle est la loi de la nature.
Ces ormeaux orgueilleux, leur verte chevelure,
M'intéressent bien moins que ces jeunes boutons
Dont je vois poindre la verdure,
Ou que les tendres rejetons
Qui doivent du bocage être un jour la parure.
Le doux éclat de ce soleil naissant
Flatte bien plus mes yeux que ces flots de lumière
Qu'au plus haut point de sa carrière
Verse son char éblouissant.
L'été si fier de ses richesses,
L'automne qui nous fait de si riches présents,
Me plaisent moins que le printemps,
Qui ne nous fait que des promesses.
Rousseau a dit, par une pensée toute semblable, dans une page souvent
citée: «La terre, parée des trésors de l'automne, étale une richesse que
l'oeil admire, mais cette admiration n'est pas touchante; elle vient
plus de la réflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque
nue n'est encore couverte de rien; les bois n'offrent point d'ombre, la
verdure ne fait que poindre, et le coeur est touché à son aspect. En
voyant renaître ainsi la nature, on se sent ranimer soi-même; l'image du
plaisir nous environne; ces compagnes de la volupté, ces douces larmes,
toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux, sont déjà sur
le bord de nos paupières. Mais l'aspect des vendanges a beau être animé,
vivant, agréable, on le voit toujours d'un oeil sec. Pourquoi cette
différence? C'est qu'au spectacle du printemps l'imagination joint celui
des saisons qui le doivent suivre; à ces tendres bourgeons que l'oeil
aperçoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois
les mystères qu'ils peuvent couvrir...» Le poète versificateur avait
encore ici puisé l'inspiration dans la prose, et, bien qu'avec une
liberté heureuse, il s'était souvenu de Rousseau[47].
[Note 47: M. Barbier parle, dans son _Examen critique des
Dictionnaires historiques_, d'un ouvrage inédit de Charles Remard,
libraire d'abord, puis bibliothécaire à Fontainebleau: «M. Remard,
dit-il, m'a communiqué un manuscrit de sa composition, intitulé
_Supplément nécessaire aux Oeuvres de J. Delille_, etc., dans lequel
il met en évidence les emprunts innombrables qu'a faits ce poète à
une foule d'auteurs qui ont traité avant lui les mêmes sujets.»
L'inventaire, s'il est complet, serait en effet singulièrement curieux à
connaître et guiderait utilement le lecteur dans ce véritable magasin de
poésie.]
Delille ne rencontra qu'une fois (en 1803) Bonaparte, qui, dit-on, lui
fit des avances et fut repoussé par un mot piquant. Ses biographes,
sous la Restauration, ont assez amplifié ce refus[48]. Ce qu'il y a de
certain, c'est que Delille, entouré d'un monde plutôt royaliste, resta
en dehors de la faveur impériale. Sa femme, jalouse de l'ascendant
qu'elle avait sur lui, ne contribuait pas peu à le tenir soigneusement à
l'écart de la puissance nouvelle. Delille était faible et avait besoin
d'être conduit. Cette influence domestique qui s'exerçait sur lui sans
relâche, et qui parfois rabaissait son brillant talent à un usage
presque mercenaire, ôtait quelque dignité à sa vieillesse. Il récitait
des vers au Lycée pour dix louis: on l'avait pour son ramage, comme on
a à la soirée un chanteur. Mais le prestige de la renommée et l'idée
de génie rachetaient tout. S'il paraissait à l'Académie pour y réciter
quelque morceau; si, au Collège de France où M. Tissot le remplaçait, il
revenait parfois faire une apparition annoncée à l'avance, et débiter
quelque épisode harmonieux, les larmes et l'enthousiasme n'avaient
plus de mesure: on le remportait dans son fauteuil, au milieu des
trépignements universels: c'était Voltaire à la solennité d'_Irène_; les
adieux d'un chanteur idolâtré reçoivent moins de couronnes.
[Note 48: M. Méneval, dans ses Souvenirs (t. I, p. 156), cite une
requête en vers adressée à Bonaparte par le libraire de Delille, et il
l'attribue sans hésiter à celui-ci; mais les vers sont si mauvais qu'on
a le droit d'en douter.]
Ainsi il alla gardant et multipliant en quelque sorte ses grâces
incorrigibles jusque sous les rides[49]. Cette sémillante et spirituelle
laideur devenait, à la longue, grandeur et majesté. Les critiques
avaient cessé; du moins elles se faisaient en conversation et ne
s'imprimaient plus. La traduction de _l'Enéide_ et le poème de
_l'Imagination_ étaient désignés pour les prix décennaux par des voix
non suspectes. Il n'arrivait plus que des hommages. Vers 1809, un
_Nouvel Art poétique_, par M. Viollet-le-Duc, petit poëme dirigé contre
les descriptifs, et qui n'atteignait Delille qu'indirectement et sans le
nommer, parut presque un attentat.
[Note 49: Expression de M. Villemain. Voir au Discours sur la
Critique, premiers _Mélanges_, une des plus jolies papes qu'on ait
écrites sur Delille.]
Il mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta
exposé plusieurs jours au Collège de France, sur un lit de parade, la
tête couronnée de laurier et le visage légèrement peint. Tous ceux qui
habitaient Paris à cette époque ont mémoire de son convoi, qui balança
celui de Bessières.
Les choses ont bien changé, et de grands revers ont suivi ce triomphe
alors unanime, d'un nom poétique qui du moins vivra. Quant à nous, de
bonne heure adversaire, et qui pourtant le comprenons, sur la tombe de
ce talent brillant et spirituel que nous ne croyons pas avoir insulté ni
dénigré aujourd'hui, près de l'autel renversé de ce poète qui régna et
que nous venons de juger sans colère, en présence de celui[50] qui règne
après lui, et dont la faveur, si l'on veut, a aussi quelques illusions;
en face de cet autre[51] qui ne règne ni ne se soumet, mais qui combat
toujours, et nous souvenant de plusieurs encore que nous ne nommons
pas, il nous semble hardiment que nous pouvons redire: «Non, dans la
tentative qui s'est émue depuis lui, non, nous tous, nous n'avons pas
tout à fait erré. La poésie était morte en esprit, perdue dans le
délayage et les fadeurs: nous l'avons sentie, nous l'avons relevée, les
uns beaucoup, les autres moins, et si peu que ce soit dans nos oeuvres,
mais haut dans nos coeurs; et l'Art véritable, le grand Art, du moins en
image et en culte, a été ressaisi et continué!»
1er Août 1837.
[Note 50: M. de Lamartine.]
[Note 51: M. Victor Hugo.]
(Peu après la première publication de ce morceau dans la _Revue des Deux
Mondes_, nous reçûmes de la part d'une personne honorable, qui avait
beaucoup connu madame Delille, quelques observations que nous nous
faisons un devoir de consigner ici: «Je viens, monsieur, écrivait-on,
de lire votre article sur Delille; je n'appellerai pas de votre arrêt,
quoique bien rigoureux: mais sur la foi de qui imprimez-vous que _pour
dix louis il récitait des vers au Lycée_? Ah! monsieur!... Je n'aurais
rien dit de quelques injurieuses allégations contre sa veuve. C'est
chose convenue d'en faire une seconde Thérèse Le Vasseur... Je l'ai bien
connue, et jusqu'à sa mort, moi qui vous parle ici, monsieur, et dans ma
vie entière déjà longue, je n'ai jamais rencontré son égale, coeur
et âme; ses dernières années se sont éteintes dans les plus amères
épreuves, sans qu'un seul jour elle ait démenti le noble nom confié
à son honneur; mais, je l'avoue, elle avait les inconvénients de ses
qualités, une franchise indomptable surtout, qui lui a valu la plupart
de ses ennemis: l'ingratitude a fait les autres.--Je n'ai nul intérêt,
monsieur, dans cette protestation posthume; mais vous me paraissez digne
de la vérité, et je viens de la dire.--Au reste, si vous teniez aux
détails _réels_ de la vie intime de Delille, je vous offre le manuscrit
laissé par sa veuve...» Ce manuscrit nous a été communiqué, en effet,
par la confiance de la personne qui l'a entre les mains, et nous en
avons tenu compte dans cette réimpression. Il renferme plus d'une
particularité naïve et piquante qui s'en pourrait extraire, notamment
d'abondants détails sur l'enfance de Delille, sur sa mère qui se nommait
madame Marie-Hiéronyme Bérard de Chazelle. On y lit le très-amusant
récit d'un voyage que fit l'abbé Delille, en 1786, à Metz, à
Pont-à-Mousson, à Strasbourg, reçu dans chaque ville par les
gouverneurs, par les colonels à la tête de leurs régiments, par les
maréchaux de Stainville et de Contades au sein de leurs états-majors,
et commandant lui-même _les petites guerres_. Dans une bonne édition
complète de Delille, on aurait à profiter de ce manuscrit, qui nous
apprend aussi quelque chose sur sa veuve. Sans y rien trouver qui réfute
directement les traits semés dans cet article, nous avons pu y voir
des marques d'une nature franche, dévouée, sincère, et il nous a paru
très-concevable en effet que ceux qui ont connu madame Delille l'aient
jugée autrement que le monde, les indifférents, ou les simples amis
littéraires du poète. Quant à l'anecdote des dix louis qui aurait paru
presque odieuse, nous la réduirons à sa valeur en dégageant notre
pensée. Nous avons voulu dire simplement que, quand Delille donnait une
séance au Lycée, celle séance était rétribuée, comme pareille chose se
pratique tous les jours pour d'autres artistes estimables, chanteurs,
acteurs; il n'y a, en fait, aucun mal moral à cela. On n'en a prétendu
tirer qu'une remarque de goût.)
--On peut voir, dans les _Notes et Sonnets_ qui font suite aux _Pensées
d'août_, un sonnet adressé à M. Molé en remerciement d'un bienfait,
d'un secours qu'il accorda, sur notre information, à la soeur de madame
Delille qui vivait encore à cette date, et dans un état de gêne voisin
de la misère.