(car Molière en cette pièce jouait le rôle de Géronte, et par conséquent
il entrait en personne dans le sac), on conçoit l'impression pénible que
causait à Boileau cette vue de l'auteur du Misanthrope, malade, âgé de
près de cinquante ans et bâtonné sur le théâtre. Si nous eussions vu
notre Talma à la scène dans la même situation subalterne, nous en
aurions certes souffert. Je lis dans Cizeron-Rival le trait suivant, qui
éclaire et précise le passage de l'Art poétique: «Deux mois avant la
mort de Molière, M. Despréaux alla le voir et le trouva fort incommodé
de sa toux et faisant des efforts de poitrine qui sembloient le menacer
d'une fin prochaine. Molière, assez froid naturellement, fit plus
d'amitié que jamais à M. Despréaux. Cela l'engagea à lui dire: Mon
pauvre monsieur Molière, vous voilà dans un pitoyable état. La
contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos
poumons sur votre théâtre, tout enfin devroit vous déterminer à renoncer
à la représentation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse
exécuter les premiers rôles? Contentez-vous de composer, et laissez
l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus
d'honneur dans le public qui regardera vos acteurs comme vos gagistes;
vos acteurs d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous,
sentiront mieux votre supériorité.--Ah! monsieur, répondit Molière,
que me dites-vous là? il y a un honneur pour moi à ne point
quitter.--Plaisant point d'honneur, disoit en soi-même le satirique,
qui consiste à se noircir tous les jours le visage pour se faire une
moustache de Sganarelle, et à dévouer son dos à toutes les bastonnades
de la comédie! Quoi? cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit
et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de
toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles
dont il se moque tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les
hommes.» Boileau en effet ne conseillait pas à Molière d'abandonner ses
camarades ni d'abdiquer la direction, ce que le chef de troupe aurait pu
refuser par humanité, comme on a dit, et par beaucoup d'autres raisons;
il le pressait seulement de quitter les planches: c'était le vieux
comédien obstiné qui chez Molière ne voulait pas. Boileau dut écrire,
ce me semble, le passage de _l'Art poétique_ sous l'impression qui lui
resta du précédent entretien.
[Note 9: Cette ingénieuse correction, qui, une fois faite, paraît si
nécessaire et si simple, est proposée par M. Daunou dans son excellent
commentaire de Boileau.]
La postérité sent autrement; loin de les blâmer, on aime ces faiblesses
et ces contradictions dans le poète de génie; elles ajoutent au portrait
de Molière et donnent à sa physionomie un air plus proportionné à celui
du commun des hommes. On le retrouve tel encore, et l'un de nous tous,
dans ses passions de coeur, dans ses tribulations domestiques. Le
comique Molière était né tendre et facilement amoureux, de même que le
tendre Racine était né assez caustique et enclin à l'épigramme.
Sans sortir des oeuvres de Molière, on aurait des preuves de cette
sensibilité, dans le penchant qu'il eut toujours au genre noble et
romanesque, dans beaucoup de vers de _Don Garcie_ et de la _Princesse
d'Élide_, dans ces trois charmantes scènes de dépit amoureux, tant de la
pièce de ce nom que du _Tartufe_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, enfin
dans la scène touchante d'Elvire voilée, au quatrième acte de _Don
Juan_. Plaute et Rabelais, ces grands comiques, offrent aussi, malgré
leur réputation, des traces d'une faculté sensible, délicate, qu'on
surprend en eux avec bonheur, mais Molière surtout; il y a tout un
Térence dans Molière. En amitié, on n'aurait que de beaux traits à en
dire; son sonnet sur la mort de l'abbé Lamothe-Le-Vayer et la lettre
qu'il y a jointe honorent sa douleur; bien mieux que le lyrique
Malherbe, il s'entendait à pleurer avec un père. Je veux citer de _Don
Garcie_ quelques vers de tendresse, desquels Racine eût pu être jaloux
pour sa _Bérénice_:
Un soupir, un regard, une simple rougeur,
Un silence est assez pour expliquer un coeur.
Tout parle dans l'amour, et sur cette matière
Le moindre jour doit être une grande lumière.
_Oh!_ que la différence est connue aisément
De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude,
A celles où du coeur fait pencher l'habitude!
Dans les unes toujours on paroît se forcer;
Mais les autres, hélas! se font sans y penser,
Semblables à ces eaux si pures et si belles
Qui coulent sans effort des sources naturelles.
Et dans les _Fâcheux_:
L'amour aime surtout les secrètes faveurs;
Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs,
Et le moindre entretien de la beauté qu'on aime,
Lorsqu'il est défendu, devient grâce suprême.
Et dans _la Princesse d'Élide_, premier acte, première scène, ces
vers qui expriment une observation si vraie sur les amours tardives,
développées longtemps seulement après la première rencontre:
Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer,
Aussitôt qu'on le voit, prend droit de nous charmer,
Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes
Où le Ciel en naissant a destiné nos âmes!
avec toute la tirade qui suit.--Or Molière, de complexion sensible à ce
point et amoureuse, vers le temps où il peignait le plus gaiement du
monde Arnolphe dictant les commandements du mariage à Agnès, Molière,
âgé de quarante ans lui-même (1662), épousait la jeune Armande Béjart,
âgée de dix-sept au plus et soeur cadette de Madeleine[10].
[Note 10: On a cru longtemps que cette Béjart, femme de Molière,
était fille naturelle et non soeur de l'autre Béjart; on l'a même cru
du vivant de Molière, et depuis sans interruption, jusqu'à ce que M.
Beffara découvrît de nos jours l'acte de mariage qui dérange cette
parenté. M. Fortin d'Urban a essayé d'infirmer, non pas l'authenticité,
mais la valeur de cet acte, et, au milieu de beaucoup de raisons vaines,
il a avancé quelques réflexions assez plausibles. Il est bien singulier,
en effet, que tous les biographes de Molière, à partir de Grimarest,
aient écrit, sans contradiction, qu'il avait épousé la fille naturelle
de la Béjart, sa première maîtresse. Montfleury adressa même à Louis XIV
une dénonciation contre l'illustre comique, l'accusant d'avoir épousé la
fille après avoir vécu avec la mère, et insinuant par là qu'il avait
pu épouser sa propre fille: ce qui, dans tous les cas, serait
invinciblement réfutable par les dates. Louis XIV ne répondit à ce
déchaînement de la haine qu'en devenant parrain du premier enfant qu'eut
Molière. Certes, la plus directe justification que Molière pût offrir au
roi en cette circonstance fut l'acte de son mariage et la preuve que les
deux Béjart n'étaient que soeurs. Mais comment tous ceux qui ont écrit
sur Molière, comment Grimarest, son principal biographe, qui écrivait
d'après Baron, comment les autres contemporains, Marcel auteur présumé
d'une première Vie abrégée, l'auteur inconnu de _la Fameuse Comédienne_,
Bayle, De Visé qui contredit Grimarest sur plusieurs points, ont-ils
ignoré cette façon dont Molière dut répondre? Comment une erreur aussi
forte, sur une relation aussi rapprochée, a-t-elle fait autorité du
temps de Molière, et même auprès des personnes qui l'avaient beaucoup
vu et pratiqué?... Et cependant, malgré la difficulté de l'explication,
c'est bien à l'acte qu'il faut croire.]
Malgré sa passion pour elle et malgré son génie, il n'échappa point au
malheur dont il avait donné de si folâtres peintures. Don Garcie était
moins jaloux que Molière; Georges Dandin et Sganarelle étaient moins
trompés. A partir de _la Princesse d'Élide_, où l'infidélité de sa femme
commença de lui apparaître, sa vie domestique ne fut plus qu'un long
tourment. Averti des succès qu'on attribuait à M. de Lauzun près d'elle,
il en vint à une explication. Mademoiselle Molière, dans cette situation
difficile, lui donna le change sur Lauzun en avouant une inclination
pour M. de Guiche, et s'en tira, dit la chronique, par des larmes et
un évanouissement. Tout meurtri de sa disgrâce, notre poète se remit à
aimer mademoiselle de Brie, ou plutôt il venait s'entretenir près d'elle
des injures de l'autre amour; Alceste est ramené à Éliante par les
rebuts de Célimène. Lorsqu'il donna _le Misanthrope_, Molière, brouillé
avec sa femme, ne la voyait plus qu'au théâtre, et il est difficile
qu'entre elle, qui jouait en effet Célimène, et lui, qui représentait
Alceste, quelque allusion à leurs sentiments et à leurs situations
réelles ne se retrouve pas. Ajoutez, pour compliquer les ennuis de
Molière, la présence de l'ancienne Béjart, femme impérieuse, peu
débonnaire, à ce qui semble. Le grand homme cheminait entre ces trois
femmes, aussi embarrassé parfois, comme le lui disait agréablement
Chapelle, que Jupiter au siège d'Ilion entre les trois déesses. Mais
laissons parler sur ce chapitre domestique un contemporain du poëte,
dans un récit fort peu authentique sans doute, assez vraisemblable
pourtant de fond ou même de couleur, et à quoi, comme familiarité de
détail, rien ne peut suppléer:
«Cependant ce ne fut pas sans se faire une grande violence que Molière
résolut de vivre avec sa femme dans cette indifférence. La raison la lui
faisoit regarder comme une personne que sa conduite rendoit indigne des
caresses d'un honnête homme. Sa tendresse lui faisoit envisager la peine
qu'il auroit de la voir, sans se servir des priviléges que donne le
mariage, et il y rêvoit un jour dans son jardin d'Auteuil, quand un de
ses amis, nommé Chapelle, qui s'y venoit promener par hasard, l'aborda,
et, le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui en demanda plusieurs
fois le sujet. Molière, qui eut quelque honte de se sentir si peu de
constance pour un malheur si fort à la mode, résista autant qu'il put;
mais il étoit alors dans une de ces plénitudes de coeur si connues par
les gens qui ont aimé; il céda à l'envie de se soulager et avoua de
bonne foi à son ami que la manière dont il étoit forcé d'en user avec sa
femme était la cause de cet abattement où il se trouvoit. Chapelle, qui
croyoit être au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un
homme comme lui, qui savoit si bien peindre le foible des autres,
tomboit dans celui qu'il blâmait tous les jours, et lui fit voir que le
plus ridicule de tous étoit d'aimer une personne qui ne répond pas à la
tendresse qu'on a pour elle. Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si
j'étois assez malheureux pour me trouver en pareil état, et que je fusse
persuadé que la même personne accordât des faveurs à d'autres, j'aurois
tant de mépris pour elle, qu'il me guériroit infailliblement de ma
passion. Encore avez-vous une satisfaction que vous n'auriez pas si
c'étoit une maîtresse, et la vengeance, qui prend ordinairement la place
de l'amour dans un coeur outragé, vous peut payer tous les chagrins que
vous cause votre épouse, puisque vous n'avez qu'à l'enfermer; ce sera un
moyen assuré de vous mettre l'esprit en repos.
«Molière, qui avoit écouté son ami avec assez de tranquillité,
l'interrompit afin de lui demander s'il n'avoit jamais été amoureux.
Oui, lui répondit Chapelle, je l'ai été comme un homme de bon sens doit
l'être; mais je ne me serois jamais fait une si grande peine pour une
chose que mon honneur m'auroit conseillé de faire, et je rougis pour
vous de vous trouver si incertain.--Je vois bien que vous n'avez encore
rien aimé, répondit Molière, et vous avez pris la figure de l'amour pour
l'amour même. Je ne vous rapporterai point une infinité d'exemples qui
vous feroient connoître la puissance de cette passion; je vous ferai
seulement un récit fidèle de mon embarras, pour vous faire comprendre
combien on est peu maître de soi-même, quand elle a une fois pris sur
nous un certain ascendant, que le tempérament lui donne d'ordinaire.
Pour vous répondre donc sur la connoissance parfaite que vous dites que
j'ai du coeur de l'homme par les portraits que j'en expose tous les
jours, je demeurerai d'accord que je me suis étudié autant que j'ai pu à
connoître leur foible; mais si ma science m'a appris qu'on pouvoit fuir
le péril, mon expérience ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible
de l'éviter; j'en juge tous les jours par moi-même. Je suis né avec les
dernières dispositions à la tendresse, et comme j'ai cru que mes efforts
pourroient inspirer à ma femme, par l'habitude, des sentiments que le
temps ne pourroit détruire, je n'ai rien oublié pour y parvenir. Comme
elle étoit encore fort jeune quand je l'épousai, je ne m'aperçus pas de
ses méchantes inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la
plupart de ceux qui prennent de pareils engagements. Aussi le mariage
ne ralentit point mes empressements: mais je lui trouvai tant
d'indifférence que je commençai à m'apercevoir que toute ma précaution
avoit été inutile, et que ce qu'elle sentoit pour moi étoit bien éloigné
de ce que j'avois souhaité pour être heureux. Je me fis à moi-même ce
reproche sur une délicatesse qui me sembloit ridicule dans un mari, et
j'attribuai à son humeur ce qui étoit un effet de son peu de tendresse
pour moi. Mais je n'eus que trop de moyens de m'apercevoir de mon
erreur, et la folle passion qu'elle eut, peu de temps après, pour
le comte de Guiche, fit trop de bruit pour me laisser dans cette
tranquillité apparente. Je n'épargnai rien, à la première connoissance
que j'en eus, pour me vaincre moi-même, dans l'impossibilité que je
trouvai à la changer. Je me servis pour cela de toutes les forces de
mon esprit; j'appelai à mon secours tout ce qui pouvoit contribuer à ma
consolation. Je la considérai comme une personne de qui tout le mérite
étoit dans l'innocence, et qui par cette raison n'en conservoit plus
depuis son infidélité. Je pris dès lors la résolution de vivre avec
elle comme un honnête homme qui a une femme coquette, et qui est bien
persuadé, quoi qu'on puisse dire, que sa réputation ne dépend point de
la mauvaise conduite de son épouse; mais j'eus le chagrin de voir qu'une
personne sans beauté, qui doit le peu d'esprit qu'on lui trouve à
l'éducation que je lui ai donnée, détruisoit en un moment toute ma
philosophie. Sa présence me fit oublier mes résolutions, et les
premières paroles qu'elle me dit pour sa défense me laissèrent si
convaincu que mes soupçons étoient mal fondés, que je lui demandai
pardon d'avoir été si crédule. Cependant mes bontés ne l'ont point
changée. Je me suis donc déterminé de vivre avec elle comme si elle
n'étoit pas ma femme; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez
pitié de moi. Ma passion est venue à tel point qu'elle va jusqu'à entrer
avec compassion dans ses intérêts. Et quand je considère combien il
m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même
temps qu'elle a peut-être une même difficulté à détruire le penchant
qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus dans la disposition de
la plaindre que de la blâmer. Vous me direz sans doute qu'il faut être
poëte pour aimer de cette manière; mais, pour moi, je crois qu'il n'y
a qu'une sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de
semblables délicatesses n'ont jamais aimé véritablement. Toutes les
choses du monde ont du rapport avec elle dans mon coeur. Mon idée en
est si fort occupée que je ne sais rien en son absence qui m'en puisse
divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on peut
sentir, mais qu'on ne sauroit dire, m'ôtent l'usage de la réflexion: je
n'ai plus d'yeux pour ses défauts, il m'en reste seulement pour tout ce
qu'elle a d'aimable.[11] N'est-ce pas là le dernier point de folie, et
n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne sert qu'à me faire
connoître ma foiblesse, sans en pouvoir triompher?[12]--Je vous avoue
à mon tour, lui dit son ami, que vous êtes plus à plaindre que je ne
pensois, mais il faut tout espérer du temps. Continuez cependant à faire
vos efforts; ils feront leur effet lorsque vous y penserez le moins;
pour moi, je vais faire des voeux afin que vous soyez bientôt content.
Il se retira et laissa Molière, qui rêva encore fort longtemps aux
moyens d'amuser sa douleur.»
[Note 11: Les mêmes sentiments se retrouvent exprimés par des termes
presque semblables dans la bouche d'Alceste:
Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,
Je confesse mon foible, elle a l'art de me plaire;
J'ai beau voir ses défauts et j'ai beau l'en blâmer,
En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer.
]
[Note 12: Ainsi encore, au cinquième acte, Alceste dit à Éliante et à
Philinte:
Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,
Et je vous fais tous deux témoins de ma foiblesse, etc.,
et tout ce qui suit.]
Cette touchante scène se passait à Auteuil, dans ce jardin plus célèbre
par une autre aventure que l'imagination classique a brodée à l'infini,
qu'Andrieux a fixée avec goût, et dont la gaieté convient mieux à l'idée
commune qu'éveille le nom de Molière. Je veux parler du fameux souper
où, pendant que l'amphitryon malade gardait la chambre, Chapelle fit
si bien les honneurs de la cave et du festin, que tous les convives,
Despréaux en tête, couraient se noyer à la Seine de gaieté de coeur,
si Molière, amené par le bruit, ne les avait persuadés de remettre
l'entreprise au lendemain, à la clarté des cieux. Notez que cette
joyeuse histoire n'a eu tant de vogue que parce que le nom populaire de
notre grand comique s'y mêle et l'anime. Le nom littéraire de Boileau
n'aurait pas suffi pour la vulgariser à ce point; on ne va pas remuer de
la sorte des anecdotes sur Racine. Ces espèces de légendes n'ont cours
qu'à l'occasion de poètes vraiment populaires. C'est aussi à un retour
par eau de la maison d'Auteuil qu'eut lieu entre Molière et Chapelle
_l'aventure du minime_. Chapelle, resté pur gassendiste par souvenir
de collège, comme quelque ancien barbiste de nos jours qui, buveur
et paresseux, est resté fidèle aux vers latins, Chapelle disputait à
tue-tête dans le bateau sur la philosophie des atomes, et Molière lui
niait vivement cette philosophie, en ajoutant toutefois, dit l'histoire:
_Passe pour la morale!_ Or un religieux se trouvait là, qui paraissait
attentif au différend, et qui, interpellé tour à tour par l'un et par
l'autre, lâchait de temps en temps un _hum_! du ton d'un homme qui en
dit moins qu'il ne pense; les deux amis attendaient sa décision. Mais,
en arrivant devant les _Bons-Hommes_, le religieux demanda à être mis
à terre et prit sa besace au fond du bateau; ce n'était qu'un moine
mendiant. Son _hum_! discret et lâché à propos l'avait fait juger
capable. «Voyez, petit garçon, dit alors Molière à Baron enfant qui
était là, voyez ce que fait le silence quand il est observé avec
conduite.»
Quant à la scène sérieuse, mélancolique, du jardin, entre Chapelle et
Molière, que nous avons donnée, Grimarest la raconte à peu près dans les
mêmes termes, mais il y fait figurer le physicien Rohault au lieu de
Chapelle. Il est très-possible que Molière ait parlé à Rohault de ses
chagrins dans le même sens qu'à son autre ami; mais on est tenté plus
volontiers d'accueillir la version précédente, bien qu'elle fasse partie
d'un libelle scandaleux (_la Fameuse Comédienne_) publié contre la veuve
de Molière, la Guérin, qui, comme tant de veuves de grands hommes,
s'était remariée peu dignement. On trouve dans ce même écrit, qui ne
semble pas, du reste, dirigé contre Molière lui-même, d'étranges détails
racontés en passant sur sa liaison première avec le jeune Baron,--Baron
qui jouait alors Myrtil dans _Mélicerte_. La pensée se reporte
involontairement à certains sonnets de Shakspeare. Mais ignorons,
repoussons pour Molière ce que dément tout d'abord son génie _si franc
du collier_, comme la duchesse palatine d'Orléans le disait de Louis
XIV, et ce que dans Shakspeare au moins on peut tenter d'expliquer
honorablement et d'idéaliser.[13]
[Note 13: Le mot _love_ employé par Shakspeare, à l'égard du jeune
seigneur dont il est l'ami, n'est sans doute qu'une forme de la
politesse de cour, telle qu'elle se pratiquait au XVIe siècle. Ainsi,
l'on disait chez nous au XVIIe: Je suis _avec passion_, etc.]
Si Molière n'a pas laissé de sonnets, à la façon de quelques grands
poëtes, sur ses sentiments personnels, ses amours, ses douleurs, en
a-t-il transporté indirectement quelque chose dans ses comédies? et en
quelle mesure l'a-t-il fait? On trouve dans sa vie, par M. Taschereau,
plusieurs rapprochements ingénieux des principales circonstances
domestiques avec les endroits des pièces qui peuvent y correspondre.
«Molière, disait La Grange, son camarade et le premier éditeur de ses
oeuvres complètes, Molière faisoit d'admirables applications dans ses
comédies, où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y
est joué le premier, en plusieurs endroits, sur les affaires de sa
famille, et qui regardoient ce qui se passoit dans son domestique; c'est
ce que ses plus particuliers amis ont remarqué bien des fois.» Ainsi, au
troisième acte du _Bourgeois Gentilhomme_, Molière a donné un portrait
ressemblant de sa femme; ainsi, dans la scène première de _l'Impromptu
de Versailles_, il place un trait piquant sur la date de son mariage;
ainsi, dans la cinquième scène du second acte de _l'Avare_, il se raille
lui-même sur sa fluxion et sa toux; ainsi encore, dans l'_Avare_, il
accommode au rôle de La Flèche la marche boiteuse de Béjart aîné, comme
il avait attribué au Jodelet des _Précieuses_ la pâleur de visage
du comédien Brécourt. Il est infiniment probable qu'il a songé dans
Arnolphe, dans Alceste, à son âge, à sa situation, à sa jalousie, et
que sous le travestissement d'Argan il donne cours à son antipathie
personnelle contre la Faculté. Mais une distinction essentielle est à
faire, et l'on ne saurait trop la méditer parce qu'elle touche au fond
même du génie dramatique. Les traits précédents ne portent que sur des
conformités assez vagues et générales ou sur de très-simples détails, et
en réalité aucun des personnages de Molière n'est _lui_. La plupart même
de ces traits tout à l'heure indiqués ne doivent être pris que pour des
artifices et de menus à-propos de l'acteur excellent, ou pour quelqu'une
de ces confusions passagères entre l'acteur et le personnage, familières
aux comiques de tous les temps et qui aident au rire. Il n'en faut
pas dire moins de ces prétendues copies que Molière aurait faites de
certains originaux. Alceste serait le portrait de M. de Montausier, le
Bourgeois Gentilhomme celui de Rohault, l'Avare celui du président de
Bercy; que sais-je? ici c'est le comte de Grammont, là le duc de La
Feuillade, qui fait les frais de la pièce. Les Dangeau, les Tallemant,
les Guy Patin, les Cizeron-Rival, ces amateurs d'_ana_, donnent
là-dedans avec un zèle ingénu et nous tiennent au courant de leurs
découvertes anecdotiques sans nombre; tout cela est futile. Non, Alceste
n'est pas plus M. de Montausier qu'il n'est Molière, qu'il n'est
Despréaux, dont il reproduit également quelque trait. Non, le chasseur
même des _Fâcheux_ n'est pas tout uniment M. de Soyecourt, et Trissotin
n'est l'abbé Cotin qu'un moment. Les personnages de Molière, en un
mot, ne sont pas des copies, mais des créations. Je crois à ce que dit
Molière des prétendus portraits dans son _Impromptu de Versailles_, mais
par des raisons plus radicales que celles qu'il donne. Il y a des traits
à l'infini chez Molière, mais pas ou peu de portraits. La Bruyère et les
peintres critiques font des portraits, patiemment, ingénieusement,
ils collationnent les observations, et, en face d'un ou de plusieurs
modèles, ils reportent sans cesse sur leur toile un détail à côté d'un
autre. C'est la différence d'Onuphre à Tartufe; La Bruyère qui critique
Molière ne la sentait pas. Molière, lui, invente, engendre ses
personnages, qui ont bien çà et là des airs de ressembler à tels ou
tels, mais qui, au total, ne sont qu'eux-mêmes. L'entendre autrement,
c'est ignorer ce qu'il y a de multiple et de complexe dans cette
mystérieuse physiologie dramatique dont l'auteur seul a le secret. Il
peut se rencontrer quelques traits d'emprunts dans un vrai personnage
comique; mais entre cette réalité copiée un moment, puis abandonnée,
et l'invention, la création, qui la continue, qui la porte, qui la
transfigure, la limite est insaisissable. Le grand nombre superficiel
salue au passage un trait de sa connaissance et s'écrie: «C'est le
portrait de tel homme.» On attache pour plus de commodité une étiquette
connue à un personnage nouveau. Mais véritablement l'auteur seul sait
jusqu'où va la copie et où l'invention commence; seul il distingue la
ligne sinueuse, la jointure plus savante et plus divinement accomplie
que celle de l'épaule de Pélops.
Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et à divers
rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais et Walter
Scott, Molière est, avec Shakspeare, l'exemple le plus complet de la
faculté dramatique, et, à proprement parler, créatrice, que je voudrais
exactement déterminer. Shakspeare a de plus que Molière les touches
pathétiques et les éclats du terrible: Macbeth, le roi Lear, Ophélie;
mais Molière rachète à certains égards cette perte par le nombre,
la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux
caractères. Chez tous ces grands hommes évidemment, chez Molière plus
évidemment encore, le génie dramatique n'est pas une extension, un
épanouissement au dehors d'une faculté lyrique et personnelle qui,
partant de ses propres sentiments intérieurs, travaillerait à les
transporter et à les faire revivre le plus possible sous d'autres
masques (Byron, dans ses tragédies), pas plus que ce n'est l'application
pure et simple d'une faculté d'observation critique, analytique, qui
relèverait avec soin dans des personnages de sa composition les traits
épars qu'elle aurait rassemblés (Gresset dans le _Méchant_). Il y a
toute une classe de dramatiques véritables qui ont quelque chose de
lyrique en un sens, ou de presque aveugle dans leur inspiration, un
échauffement qui naît d'un vif sentiment actuel et qu'ils communiquent
directement à leurs personnages. Molière disait du grand Corneille: «Il
a un lutin qui vient de temps en temps lui souffler d'excellents vers,
et qui ensuite le laisse là en disant: Voyons comme il s'en tirera quand
il sera seul; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin s'en amuse.»
N'est-ce pas dans ce même sens, et non dans celui qu'a supposé Voltaire,
que Richelieu reprochait à Corneille de n'avoir pas _l'esprit de suite_?
Corneille, en effet, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont
ainsi sujets à des lutins, à des émotions directes et soudaines, dans
les accès de leur veine dramatique. Ils ne gouvernent pas leur génie
selon la plénitude et la suite de la liberté humaine. Souvent sublimes
et superbes, ils obéissent à je ne sais quel cri de l'instinct et à une
noble chaleur du sang, comme les animaux généreux, lions ou taureaux;
ils ne savent pas bien ce qu'ils font. Molière, comme Shakspeare, le
sait; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une
sphère plus librement étendue, et par cela supérieure, se gouvernant
lui-même, dominant son feu, ardent à l'oeuvre, mais lucide dans son
ardeur. Et sa lucidité néanmoins, sa froideur habituelle de caractère
au centre de l'oeuvre si mouvante, n'aspirait en rien à l'impartialité
calculée et glacée, comme on l'a vu de Goëthe, le Talleyrand de l'art:
ces raffinements critiques au sein de la poésie n'étaient pas alors
inventés. Molière et Shakspeare sont de la race primitive, deux frères,
avec cette différence, je me le figure, que dans la vie commune
Shakspeare, le poëte des pleurs et de l'effroi, développait volontiers
une nature plus riante et plus heureuse, et que Molière, le comique
réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie et de silence.
Le génie lyrique, élégiaque, intime, personnel (je voudrais lui donner
tous les noms plutôt que celui de _subjectif_, qui sent trop l'école),
ce génie qui est l'antagoniste-né du dramatique, se chante, se plaint,
se raconte et se décrit sans cesse. S'il s'applique au dehors, il est
tenté à chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les
personnes, d'intervenir et de se substituer partout en se déguisant à
peine; il est le contraire de la diversité. Molière, en son Épître à
Mignard, a dit du dessin des physionomies et des visages:
Et c'est là qu'un grand peintre, avec pleine largesse,
D'une féconde idée étale la richesse,
Faisant briller partout de la diversité
Et ne tombant jamais dans un air répété;
Mais un peintre commun trouve une peine extrême
A sortir dans ses airs de l'amour de soi-même.
De redites sans nombre il fatigue les yeux,
Et, plein de son image, il se peint en tous lieux.
Notre poëte caractérisait, sans y songer, le génie lyrique qui, du
reste, n'était pas développé et isolé de son temps comme depuis. La
Fontaine, qui en avait de naïves effusions, y associait une remarquable
faculté dramatique qu'il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine,
génie admirablement heureux et proportionné, capable de tout dans
une belle mesure, aurait excellé à se chanter, à se soupirer et à se
décrire, si ç'avait été la mode alors, de même qu'en se tournant à la
réalité du dehors, il aurait excellé au portrait, à l'épigramme fine
et à la raillerie, comme cela se voit par la lettre à l'auteur des
_Imaginaires_. Les _Plaideurs_ trahissent en lui la vocation la plus
opposée à celle d'_Esther_. Son principal talent naturel était pourtant,
je le crois, vers l'épanchement de l'élégie; mais on ne peut trop le
décider, tant il a su convenablement s'identifier avec ses nobles
personnages, dans la région mixte, idéale et modérément dramatique, où
il se déploie à ravir.
Une marque souveraine du génie dramatique fortement caractérisé, c'est,
selon moi, la fécondité de production, c'est le maniement de tout un
monde qu'on évoque autour de soi et qu'on peuple sans relâche. J'ai
cherché à soutenir ailleurs que chaque esprit sensible, délicat et
attentif, peut faire avec soi-même, et moyennant le souvenir choisi et
réfléchi de ses propres situations, un bon roman, mais un seul; j'en
dirai presque autant du drame. On peut faire jusqu'à un certain point
une bonne comédie, un bon drame, en sa vie; témoin Gresset et Piron.
C'est dans la récidive, dans la production facile et infatigable, que
se déclare le don dramatique. Tous les grands dramatiques, quelques-uns
même fabuleux en cela, ont montré cette fertilité primitive de génie,
une fécondité digne des patriarches. Voilà bien la preuve du don, de ce
qui n'est pas explicable par la seule observation sagace, par le seul
talent de peindre: faculté magique de certains hommes, qui, enfants,
leur fait jouer des scènes, imiter, reproduire et inventer des
caractères avant presque d'en avoir observé; qui plus tard, quand la
connaissance du monde leur est venue, réalise à leur gré des originaux
en foule, qu'on reconnaît pour vrais sans les pouvoir confondre avec
aucun des êtres déjà existants, l'inventeur s'effaçant et se perdant
lui-même dans cette foule bruyante, comme un spectateur obscur.
L'ingénieux critique allemand Tieck a essayé de discerner la personne
de Shakspeare dans quelques profils secondaires de ses drames, dans les
Horatio; les Antonio, aimables et heureuses figures. On a cru voir ainsi
la physionomie bienveillante de Scott dans les Mordaunt Morton et autres
personnages analogues de ses romans[14]. On ne peut même en conjecturer
autant pour Molière.
[Note 14: Le jugement qui suit, sur Walter Scott, revient assez
naturellement ici: «C'était, dans le roman, un de ces génies qu'on est
convenu d'appeler impartiaux et désintéressés, parce qu'ils savent
réfléchir la vie comme elle est en elle-même, peindre l'homme dans
toutes les variétés de la passion ou des circonstances, et qu'ils ne
mêlent en apparence à ces peintures et à ces représentations fidèles
rien de leur propre impression ni de leur propre personnalité. Ces
sortes de génies, qui ont le don de s'oublier eux-mêmes et de se
transformer en une infinité de personnages qu'ils font vivre, parler
et agir en mille manières pathétiques ou divertissantes, sont souvent
capables de passions fort ardentes pour leur propre compte, quoiqu'ils
ne les expriment jamais directement. Il est difficile de croire, par
exemple, que Shakspeare et Molière, les deux plus hauts types de cette
classe d'esprits, n'aient pas senti avec une passion profonde et parfois
amère les choses de la vie. Il n'en a pas été ainsi de Scott, qui, pour
être de la même famille, ne possédait d'ailleurs ni leur vigueur de
combinaison, ni leur portée philosophique, ni leur génie de style. D'un
naturel bienveillant, facile, agréablement enjoué; d'un esprit avide
de culture et de connaissances diverses; s'accommodant aux moeurs
dominantes et aux opinions accréditées; d'une âme assez tempérée, autant
qu'il semble; habituellement heureux et favorisé par les conjonctures,
il s'est développé sur une surface brillante et animée, atteignant
sans effort à celles de ses créations qui doivent rester les plus
immortelles, y assistant pour ainsi dire avec complaisance en même temps
qu'elles lui échappaient, et ne gravant nulle part sur aucune d'elles ce
je ne sais quoi de trop âcre et de trop intime qui trahit toujours les
mystères de l'auteur. S'il s'est peint dans quelque personnage de
ses romans, ç'a été dans des caractères comme celui de Morton des
_Puritains_, c'est-à-dire dans un type pâle, indécis, honnête et bon.»]
Mademoiselle Poisson, femme du comédien de ce nom, a donné de Molière le
portrait suivant[15], que ceux qu'a laissés Mignard ne démentent pas pour
les traits physiques, et qui satisfait l'esprit par l'image franche
qu'il suggère: «Molière, dit-elle, n'était ni trop gras, ni trop maigre;
il avoit la taille plus grande que petite; le port noble, la jambe
belle; il marchoit gravement, avoit l'air très-sérieux, le nez gros, la
bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs
et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnoit lui rendoient la
physionomie extrêmement comique. A l'égard de son caractère, il étoit
doux, complaisant, généreux; il aimoit fort à haranguer, et quand il
lisoit ses pièces aux comédiens, il vouloit qu'ils y amenassent leurs
enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels.» Ce
qui apparaît en ce peu de lignes de la mâle beauté du visage de
Molière m'a rappelé ce que Tieck raconte de la _face tout humaine _de
Shakspeare. Shakspeare, jeune, inconnu encore, attendait dans la chambre
d'une auberge l'arrivée de lord Southampton, qui allait devenir son
protecteur et son ami. Il écoutait en silence le poëte Marlowe, qui
s'abandonnait à sa verve bruyante sans prendre garde au jeune inconnu.
Lord Southampton, étant arrivé dans la ville, dépêcha son page à
l'hôtellerie: «Tu vas aller, lui dit-il en l'envoyant, dans la
chambre commune; là, regarde attentivement tous les visages: les uns,
remarque-le bien, te paraîtront ressembler à des figures d'animaux moins
nobles, les autres à des figures d'animaux plus nobles; cherche toujours
jusqu'à ce que tu aies rencontré un visage qui ne te paraisse ressembler
à rien autre qu'à un visage humain. C'est là l'homme que je cherche;
salue-le de ma part et amène-le-moi.» Et le jeune page s'empressa
d'aller, et, en entrant dans la chambre commune, il se mit à examiner
les visages; et après un lent examen, trouvant le visage du poëte
Marlowe le plus beau de tous, il crut que c'était l'homme, et il l'amena
à son maître. La physionomie de Marlowe, en effet, ne manquait pas de
ressemblance avec le front d'un noble taureau, et le page, comme un
enfant qu'il était encore, en avait été frappé plus que de tout autre.
Mais lord Southampton lui fit ensuite remarquer son erreur, et lui
expliqua comment le visage humain et proportionné de Shakspeare, qui
frappait peut-être moins au premier abord, était pourtant le plus beau.
Ce que Tieck a dit là si ingénieusement des visages, il le veut dire
surtout, on le sent, de l'intérieur des génies[16].
[Note 15: _Mercure de France_, mai 1740.]
[Note 16: On peut tirer de cette théorie une conclusion immédiatement
applicable à un éminent poëte de nos jours. Les grands génies
dramatiques créent toujours leurs personnages avec les éléments
intérieurs dont ils disposent; ils les créent à leur image, non pas en
se peignant individuellement en eux, mais en les peignant de la
même nature humaine qu'ils sont eux-mêmes, sauf les différences de
proportions qu'ils combinent à dessein. C'est pour cela que les grands
génies dramatiques doivent unir tous les éléments de l'âme humaine _à
un plus haut degré, mais dans les mêmes proportions_ que le commun des
hommes; qu'ils doivent posséder un équilibre moyen entre des doses plus
fortes d'imagination, de sensibilité, de raison. Or, supposez une nature
très-lyrique, c'est-à-dire un peu singulière, exceptionnelle, chez
laquelle les éléments de l'âme humaine fortement combinés ne sont pas
dans les mêmes proportions que chez le commun des hommes; chez laquelle,
par exemple, l'imagination est double ou triple, la raison moindre,
inégale, la logique opiniâtre et subtile, la sensibilité violente, ne se
produisant jamais qu'à l'état héroïque de passion sans remplir doucement
les intervalles. Qu'une telle nature de poëte lyrique veuille créer des
personnages vivants, un monde d'ambitieux, d'amants, de pères, etc.;
il arrivera que n'ayant pas en soi la mesure juste, la _moyenne_, en
quelque sorte, de l'âme humaine, le poëte se méprendra sur toutes les
proportions des caractères, et ne parviendra pas à les poser dans un
rapport naturel de terreur et de pitié avec les impressions de tous.
C'est ce qui est arrivé à notre célèbre contemporain en ses drames. La
base humaine, sur laquelle les passions de ses personnages se relèvent
et sont en jeu, ne semble pas la même entre le poëte et les spectateurs.
Tant qu'il se tient dans le genre lyrique au contraire, et qu'il ne
parle qu'en son nom, ces singularités fortes peuvent n'être que des
traits de caractère qu'on admet, ou que même on admire.--Il s'agit, dans
ce qui précède, des drames de Victor Hugo, desquels, au lendemain des
_Bargraves_, quelqu'un disait: «Ce sont les marionnettes de l'île des
Cyclopes.»]
Molière ne séparait pas les oeuvres dramatiques de la représentation
qu'on en faisait, et il n'était pas moins directeur et acteur excellent
qu'admirable poëte. Il aimait, avons-nous dit, le théâtre, les planches,
le public; il tenait à ses prérogatives de directeur, à haranguer en
certains cas solennels, à intervenir devant le parterre parfois orageux.
On raconte qu'un jour il apaisa par sa harangue MM. les mousquetaires
furieux de ce qu'on leur avait supprimé leurs entrées. Comme acteur, ses
contemporains s'accordent à lui reconnaître une grande perfection dans
le jeu comique, mais une perfection acquise à force d'étude et de
volonté. «La nature, dit encore Mademoiselle Poisson, lui avoit refusé
ces dons extérieurs si nécessaires au théâtre, surtout pour les rôles
tragiques. Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilité de
langue qui précipitoit trop sa déclamation, le rendoient de ce côté fort
inférieur aux acteurs de l'hôtel de Bourgogne. Il se rendit justice et
se renferma dans un genre où ses défauts étoient plus supportables. Il
eut même bien des difficultés pour y réussir et ne se corrigea de cette
volubilité, si contraire à la belle articulation, que par des efforts
continuels qui lui causèrent un hoquet qu'il a conservé jusqu'à la mort
et dont il savoit tirer parti en certaines occasions. Pour varier ses
inflexions, il mit le premier en usage certains tons inusités, qui
le firent d'abord accuser d'un peu d'affectation, mais auxquels on
s'accoutuma. Non-seulement il plaisoit dans les rôles de Mascarille, de
Sganarelle, d'Hali, etc., etc.; il excelloit encore dans les rôles de
haut comique, tels que ceux d'Arnolphe, d'Orgon, d'Harpagon. C'est alors
que par la vérité des sentiments, par l'intelligence des expressions et
par toutes les finesses de l'art, il séduisoit les spectateurs au point
qu'ils ne distinguoient plus le personnage représenté d'avec le comédien
qui le représentoit. Aussi se chargeoit-il toujours des rôles les plus
longs et les plus difficiles.» Tous les contemporains, De Visé, Segrais,
sont unanimes sur ce succès prodigieux obtenu par Molière dès qu'il
consentait à déposer la couronne tragique de laurier pour laquelle il
avait un faible[17]. Dans ce qu'on appelle les rôles _à manteau _où il
jouait, le seul Grandmesnil peut-être l'a égalé depuis. Mais dans le
tragique aussi, sa direction, si ce n'est son exécution, était parfaite.
La lutte qu'il soutint avec l'hôtel de Bourgogne, et dont l'_Impromptu
de Versailles_ constate plus d'un détail piquant, n'est autre que
celle du débit vrai contre l'emphase déclamatoire, de la nature contre
l'école. Mascarille, dans les _Précieuses_, se moque des comédiens
ignorants qui récitent comme l'on parle; Molière et sa troupe étaient de
ceux-ci. On croirait dans l'_Impromptu_ entendre les conseils de notre
Talma sur _Nicomède_. Comme Talma encore, Molière était grand et
somptueux en manière de vivre, riche à trente mille livres de revenu,
qu'il dépensait amplement en libéralités, en réceptions, en bienfaits.
Son domestique ne se bornait pas à cette bonne Laforest, confidente
célèbre de ses vers, et les gens de qualité, à qui il rendait volontiers
leurs régals, ne trouvaient nullement chez lui un ménage bourgeois et à
la Corneille. Il habitait, dans la dernière partie de sa vie, une maison
de la rue de Richelieu, à la hauteur et en face de la rue Traversière,
vers le n° 34 d'aujourd'hui.
[Note 17: Dans le tome Ier des _Hommes illustres_ de Perrault,
l'article _Molière_ se termine par cet éloge: «Il a ramassé en lui seul
tous les talents nécessaires à un comédien. Il a été si excellent acteur
pour le comique, quoique très-médiocre pour le sérieux, qu'il n'a pu
être imité que très-imparfaitement par ceux qui ont joué son rôle après
sa mort. Il a aussi entendu admirablement les habits des acteurs en
leur donnant leur véritable caractère, et il a eu encore le don de
leur distribuer si bien les personnages et de les instruire ensuite si
parfaitement qu'ils semblaient moins des acteurs de comédie que les
vraies personnes qu'ils représentaient.» ]
Molière, arrivé à l'âge de quarante ans, au comble de son art, et, ce
semble, de la gloire, affectionné du roi, protégé et recherché des
plus grands, mandé fréquemment par M. le Prince, allant chez M. de La
Rochefoucauld lire _les Femmes savantes_, et chez le vieux cardinal de
Retz lire _le Bourgeois Gentilhomme_, Molière, indépendamment de ses
désaccords domestiques, était-il, je ne dis pas heureux dans la vie,
mais satisfait de sa position selon le monde? on peut affirmer que
non. Éteignez, atténuez, déguisez le fait sous toutes les réserves
imaginables; malgré l'éclat du talent et de la faveur, il restait dans
la condition de Molière quelque chose dont il souffrait. Il souffrait
de manquer parfois d'une certaine considération sérieuse, élevée; le
comédien en lui nuisait au poëte. Tout le monde riait de ses pièces,
mais tous ne les estimaient pas assez; trop de gens ne le prenaient, il
le sentait bien, que comme le meilleur sujet de divertissement: Molière
avec Tartufe-y doit jouer son rôle.
On le faisait venir pour égayer _ce bon vieux cardinal_, pour
l'émoustiller un peu; madame de Sévigné en parle sur ce ton. Chapelle
l'appelait _grand homme_; mais ses amis considérables, et Boileau le
premier, regrettaient en lui le mélange du bouffon. On voit, après sa
mort, De Visé, dans une lettre à Grimarest, contester le _monsieur_ à
Molière; et à son convoi, une femme du peuple à qui l'on demandait quel
était ce mort qu'on enterrait: «Eh! répondit-elle, c'est ce Molière.»
Une autre femme qui était à sa fenêtre et qui entendit ce propos,
s'écria: «Comment, malheureuse! il est bien monsieur pour
toi.»--Molière, observateur clairvoyant et inexorable comme il était,
devait ne rien perdre de mille chétives circonstances qu'il dévorait
avec mépris. Certains honneurs même le dédommageaient médiocrement, et
parfois le flattaient assez amèrement, je pense, comme, par exemple,
l'honneur de faire, en qualité de domestique, le lit de Louis XIV.
Lorsque Louis XIV encore, pour fermer la bouche aux calomnies, était
parrain avec la duchesse d'Orléans du premier enfant de Molière, et
couvrait ainsi le mariage du comédien de son manteau fleurdelisé;
lorsqu'en une autre circonstance il le faisait asseoir à sa table, et
disait tout haut, en lui servant une aile de son _en-cas-de-nuit_: «Me
voilà occupé de faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent
pas assez bonne compagnie pour eux,» le fier offensé était-il
et demeurait-il aussi touché de la réparation que de l'injure?
Vauvenargues, dans son dialogue de Molière et d'un jeune homme, a
fait exprimer au poëte-comédien, d'une manière touchante et grave, ce
sentiment d'une position incomplète. Il aura pris l'idée de ce dialogue
dans un entretien réel, rapporté par Grimarest, et où le poète dissuada
un jeune homme qui le venait consulter sur sa vocation pour le théâtre.
Dix mois avant sa mort, Molière, par la médiation d'amis communs,
s'était rapproché de sa femme qu'il aimait encore, et il était même
devenu père d'un enfant qui ne vécut pas. Le changement de régime,
causé par cette reprise de vie conjugale, avait accru son irritation de
poitrine. Deux mois avant sa mort, il reçut cette visite de Boileau dont
nous avons parlé. Le jour de la quatrième représentation du _Malade
imaginaire_, Molière se sentit plus indisposé que de coutume; mais je
laisse parler Grimarest, qui a dû tenir de Baron les détails de la
scène, et dont la naïveté plate me semble préférable sur ce point à la
correction plus concise de ceux qui l'ont reproduit. Ce jour-là donc
«Molière, se trouvant tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à
l'ordinaire, fît appeler sa femme, à qui il dit, en présence de Baron:
Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me
suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans
pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je
vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre
les douleurs et les déplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de
relâche. Mais, ajouta-t-il en réfléchissant, qu'un homme souffre avant
que de mourir! Cependant je sens bien que je finis.--La Molière et Baron
furent vivement touchés du discours de M. de Molière, auquel ils ne
s'attendoient pas, quelque incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les
larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là et de prendre du repos
pour se remettre.--Comment voulez-vous que je fasse? leur dit-il; il y
a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre; que
feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de
leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.--Mais
il envoya chercher les comédiens, à qui il dit que, se sentant plus
incommodé que de coutume, il ne joueroit point ce jour-là s'ils
n'étoient prêts à quatre heures précises pour jouer la comédie. Sans
cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre
l'argent. Les comédiens tinrent les lustres allumés et la toile levée,
précisément à quatre heures. Molière représenta avec beaucoup de
difficulté, et la moitié des spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant
_Juro_, dans la cérémonie du _Malade imaginaire_, il lui prit une
convulsion. Ayant remarqué lui-même que l'on s'en étoit aperçu, il se
fit un effort et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver.»
«Quand la pièce fut finie, il prit sa robe-de-chambre et fut dans la
loge de Baron, et lui demanda ce que l'on disoit de sa pièce. M. Baron
lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite
à les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les
goûtoit. Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantôt.--Cela
est vrai, lui répondit Molière, j'ai un froid qui me tue.--Baron, après
lui avoir touché les mains qu'il trouva glacées, les lui mit dans son
manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le
porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur
qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais-Royal dans la rue
Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui
faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit toujours provision pour
elle, car on ne pouvoit avoir plus de Foin de sa personne qu'elle
en avoit.--Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie
eau-forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y
fait mettre. Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de
Parmesan.--Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain,
et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment qu'il envoya
demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit
promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je
l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur;
il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant
après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir craché il
demanda de la lumière. Voici, dit-il, du changement. Baron, ayant vu le
sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur.--Ne vous épouvantez
point, lui dit Molière, vous m'en avez vu rendre bien davantage.
Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte. Il resta
assisté de deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement
à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnoit
l'hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le
secours édifiant que l'on pouvoit attendre de leur charité, et il
leur fit paroître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la
résignation qu'il devoit à la volonté, du Seigneur. Enfin il rendit
l'esprit entre les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortoit
par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron
remontèrent, ils le trouvèrent mort.»
C'était le vendredi 17 février 1673, à dix heures du soir, une heure au
plus après avoir quitté le théâtre, que Molière rendit ainsi le dernier
soupir, âgé de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours.
Le curé de Saint-Eustache, sa paroisse, lui refusa la sépulture
ecclésiastique, comme n'ayant pas été réconcilié avec l'Église. La veuve
de Molière adressa, le 20 février, une requête à l'archevêque de Paris,
Harlay de Champvalon. Accompagnée du curé d'Auteuil, elle courut à
Versailles se jeter aux pieds du roi; mais le bon curé saisit l'occasion
pour se justifier lui-même du soupçon de jansénisme, et le roi le fit
taire. Et puis, il faut tout dire, Molière était mort, il ne pouvait
plus désormais amuser Louis XIV; et l'égoïsme immense du monarque,
cet égoïsme hideux, incurable, qui nous est mis à nu par Saint-Simon,
reprenait le dessus. Louis XIV congédia brusquement le curé et la veuve;
en même temps il écrivit à l'archevêque d'aviser à quelque moyen terme.
Il fut décidé qu'on accorderait _un peu de terre_, mais que le corps
s'en irait directement et sans être présenté à l'église. Le 21 février,
au soir, le corps, accompagné de deux ecclésiastiques, fut porté au
cimetière de Saint-Joseph, rue Montmartre. Deux cents personnes environ
suivaient, tenant chacune un flambeau; il ne se chanta aucun chant
funèbre. Dans la journée même des obsèques, la foule, toujours
fanatique, s'était assemblée autour de la maison mortuaire avec des
apparences hostiles; on la dissipa en lui jetant de l'argent. Il fut
moins aisé de la dissiper au convoi de Louis XIV.
A peine mort, de toutes parts on apprécia Molière. On sait les
magnifiques vers de Boileau, qui s'y éleva à l'éloquence[18] et qui eut
un accent de Bossuet sur une mort où Bossuet eut la violence d'un Le
Tellier. La réputation de Molière a brillé croissante et incontestée
depuis. Le XVIIIe siècle a fait plus que la confirmer, il l'a proclamée
avec une sorte d'orgueil philosophique. Il ne se fit entendre contre,
que les réclamations morales de Jean-Jacques et quelques réserves du bon
Thomas, l'ami de madame Necker, en faveur des femmes savantes. Ginguené
a publié une brochure pour montrer Rabelais précurseur et instrument de
la Révolution française; c'était inutile à prouver sur Molière. Tous les
préjugés et tous les abus flagrants avaient évidemment passé par ses
mains, et, comme instrument de circonstance, Beaumarchais lui-même
n'était pas plus présent que lui; le _Tartufe_, à la veille de 89,
parlait aussi net que _Figaro_. Après 94, et jusqu'en 1800 et au delà,
il y eut un incomparable moment de triomphe pour Molière, et par les
transports d'un public ramené au rire de la scène, et par l'esprit
philosophique régnant alors et vivement satisfait, et par l'ensemble,
la perfection des comédiens français chargés des rôles comiques, et
l'excellence de Grandmesnil en particulier[19]. La Révolution close,
Napoléon, qui restaurait nombre de vieilleries sociales qu'avait
ébréchées autrefois Molière, lui rendit un singulier et tacite hommage;
en rétablissant les Princes, Ducs, Comtes et Barons, il désespéra des
Marquis, et sa volonté impériale s'arrêta devant Mascarille. Notre jeune
siècle, en recevant cette gloire qu'il n'a jamais révoquée en doute,
s'en est surtout servi quelque temps comme d'un auxiliaire, comme d'une
arme de défense ou de renversement. Mais bientôt, en l'embrassant d'une
plus équitable manière, en la comparant, selon la philosophie et l'art,
avec d'autres renommées des nations voisines, il l'a mieux comprise
encore et respectée. Sans cesse agrandie de la sorte, la réputation de
Molière (merveilleux privilège!) n'est parvenue qu'à s'égaler au vrai et
n'a pu être surfaite. Le génie de Molière est désormais un des ornements
et des titres du génie même de l'humanité. La Rochefoucauld, en son
style ingénieux, a dit que l'absence éteint les petites passions et
accroît les grandes, comme un vent violent qui souffle les chandelles
et allume les incendies: on en peut dire autant de l'absence, de
l'éloignement, et de la violence des siècles, par rapport aux gloires.
Les petites s'y abîment, les grandes s'y achèvent et s'en augmentent.
Mais parmi les grandes gloires elles-mêmes, qui durent et survivent, il
en est beaucoup qui ne se maintiennent que de loin, pour ainsi dire,
et dont le nom reste mieux que les oeuvres dans la mémoire des hommes.
Molière, lui, est du petit nombre toujours présent, au profit de qui
se font et se feront toutes les conquêtes possibles de la civilisation
nouvelle. Plus cette mer d'oubli du passé s'étend derrière et se grossit
de tant de débris, et plus aussi elle porte ces mortels fortunés et
les exhausse; un flot éternel les ramène tout d'abord au rivage des
générations qui recommencent. Les réputations, les génies futurs, les
livres, peuvent se multiplier, les civilisations peuvent se transformer
dans l'avenir, pourvu qu'elles se continuent; il y a cinq ou six grandes
oeuvres qui sont entrées dans le fonds inaliénable de la pensée humaine.
Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière.
Janvier 1835.
(Voir sur Molière considéré dans ses rapports avec Pascal, _Port-Royal_,
liv. III, ch. XV et XVI.)
[Note 18: _Avant qu'un peu de terre,_ etc., dans l'Épître à Racine.
Je ferai remarquer que, malgré la brouillerie ancienne de Molière et de
Racine, c'était par l'éclatant exemple de Molière que Boileau songeait à
consoler l'auteur de _Phèdre_ des critiques injustes qu'il essuyait. Il
n'entrait pas dans la pensée de Boileau que cet éloge de Molière
pût déplaire à Racine: il y avait équité et décence jusque dans les
brouilleries des grands hommes de ce temps-là.]
[Note 19: Cet ensemble n'eut lieu qu'après la réunion du théâtre
de l'Odéon avec celui du Palais-Royal ou _de la République_; car les
opinions politiques avaient aussi séparé la Comédie en deux camps.
Revenue à son complet par une réconciliation, la Comédie-Française
présentait alors, pour les pièces de Molière, Grandmesnil, Molé, Fleury,
Dazincourt, Dugazon, Baptiste aîné, mesdemoiselles Contat, Devienne,
mademoiselle Mars déjà; le vieux Préville reparut même deux ou trois
fois dans _le Malade imaginaire_. Un pareil moment ne se reproduira plus
jamais pour le jeu de ces pièces immortelles.]