MOLIÈRE

Il y a en poésie, en littérature, une classe d'hommes hors de ligne,

même entre les premiers, très-peu nombreuse, cinq ou six en tout,

peut-être, depuis le commencement, et dont le caractère est

l'universalité, l'humanité éternelle intimement mêlée à la peinture des

moeurs ou des passions d'une époque. Génies faciles, forts et féconds,

leurs principaux traits sont dans ce mélange de fertilité, de fermeté

et de franchise; c'est la science et la richesse du fonds, une vraie

indifférence sur l'emploi des moyens et des genres convenus, tout cadre,

tout point de départ leur étant bon pour entrer en matière; c'est une

production active, multipliée à travers les obstacles, et la plénitude

de l'art fréquemment obtenue sans les appareils trop lents et les

artifices. Dans le passé grec, après la grande figure d'Homère, qui

ouvre glorieusement cette famille et qui nous donne le génie primitif de

la plus belle portion de l'humanité, on est embarrassé de savoir qui y

rattacher encore. Sophocle, tout fécond qu'il semble avoir été, tout

humain qu'il se montra dans l'expression harmonieuse des sentiments et

des douleurs, Sophocle demeure si parfait de contours, si sacré, pour

ainsi dire, de forme et d'attitude, qu'on ne peut guère le déplacer en

idée de son piédestal purement grec. Les fameux comiques nous manquent,

et l'on n'a que le nom de Ménandre, qui fut peut-être le plus parfait

dans la famille des génies dont nous parlons; car chez Aristophane la

fantaisie merveilleuse, si athénienne, si charmante, nuit pourtant à

l'universalité. A Rome je ne vois à y ranger que Plaute, Plaute mal

apprécié encore[1], peintre profond et divers, directeur de troupe,

acteur et auteur, comme Shakspeare et comme Molière, dont il faut le

compter pour un des plus légitimes ancêtres. Mais la littérature latine

fut trop directement importée, trop artificielle dès l'abord et apprise

des Grecs, pour admettre beaucoup de ces libres génies. Les plus féconds

des grands écrivains de cette littérature en sont aussi les plus

_littérateurs_ et rimeurs dans l'âme, Ovide et Cicéron. Au reste, à

elle l'honneur d'avoir produit les deux plus admirables poëtes des

littératures d'imitation, d'étude et de goût, ces types châtiés et

achevés, Virgile, Horace! C'est aux temps modernes et à la renaissance

qu'il faut demander les autres hommes que nous cherchons: Shakspeare,

Cervantes, Rabelais, Molière, et deux ou trois depuis, à des rangs

inégaux, les voilà tous; on les peut caractériser par les ressemblances.

Ces hommes ont des destinées diverses, traversées; ils souffrent, ils

combattent, ils aiment. Soldats, médecins, comédiens, captifs, ils ont

peine à vivre; ils subissent la misère, les passions, les tracas, la

gêne des entreprises. Mais leur génie surmonte les liens, et, sans se

ressentir des étroitesses de la lutte, il garde le collier franc, les

coudées franches. Vous avez vu de ces beautés vraies et naturelles qui

éclatent et se font jour du milieu de la misère, de l'air malsain, de la

vie chétive; vous avez, bien que rarement, rencontré de ces admirables

filles du peuple, qui vous apparaissent formées et éclairées on ne sait

d'où, avec une haute perfection de l'ensemble, et dont l'ongle même est

élégant: elles empêchent de périr l'idée de cette noble race humaine,

image des Dieux. Ainsi ces génies rares, de grande et facile beauté,

de beauté native et _génuine_, triomphent, d'un air d'aisance, des

conditions les plus contraires; ils se déploient, ils s'établissent

invinciblement. Ils ne se déploient pas simplement au hasard et tout

droit à la merci de la circonstance, parce qu'ils ne sont pas seulement

féconds et faciles comme ces génies secondaires, les Ovide, les Dryden,

les abbé Prévost. Non; leurs oeuvres, aussi promptes, aussi multipliées

que celles des esprits principalement faciles, sont encore combinées,

fortes, nouées quand il le faut, achevées maintes fois et sublimes.

Mais aussi cet achèvement n'est jamais pour eux le souci quelquefois

excessif, la prudence constamment châtiée des poëtes de l'école

studieuse et polie, des Gray, des Pope, des Despréaux, de ces poëtes que

j'admire et que je goûte autant que personne, chez qui la correction

scrupuleuse est, je le sais, une qualité indispensable, un charme, et

qui paraissent avoir pour devise le mot exquis de Vauvenargues: _La

netteté est le vernis des maîtres_. Il y a dans la perfection même des

autres poëtes supérieurs quelque chose de plus libre et hardi, de plus

irrégulièrement trouvé, d'incomparablement plus fertile et plus dégagé

des entraves ingénieuses, quelque chose qui va de soi seul et qui se

joue, qui étonne et déconcerte par sa ressource inventive les poëtes

distingués d'entre les contemporains, jusque sur les moindres détails

du métier. C'est ainsi que, parmi tant de naturels motifs d'étonnement,

Boileau ne peut s'empêcher de demander à Molière _où il trouve la rime_.

A les bien prendre, les excellents génies dont il est question tiennent

le milieu entre la poésie des époques primitives et celle de siècles

cultivés, civilisés, entre les époques homériques et les époques

alexandrines; ils sont les représentants glorieux, immenses encore, les

continuateurs distincts et individuels des premières époques au sein des

secondes. Il est en toutes choses une première fleur, une première et

large moisson; ces heureux mortels y portent la main et couchent à terre

en une fois des milliers de gerbes; après eux, autour d'eux, les autres

s'évertuent, épient et glanent. Ces génies abondants, qui ne sont

pourtant plus les divins vieillards et les aveugles fabuleux, lisent,

comparent, imitent, comme tous ceux de leur âge; cela ne les empêche

pas de créer, comme aux âges naissants. Ils font se succéder, en chaque

journée de leur vie, des productions, inégales sans doute, mais dont

quelques-unes sont le chef-d'oeuvre de la combinaison humaine et de

l'art; ils savent l'art déjà, ils l'embrassent dans sa maturité et son

étendue, et cela sans en raisonner comme on le fait autour d'eux; ils

le pratiquent nuit et jour avec une admirable absence de toute

préoccupation et fatuité littéraire. Souvent ils meurent, un peu comme

aux époques primitives, avant que leurs oeuvres soient toutes

imprimées ou du moins recueillies et fixées, à la différence de leurs

contemporains les poëtes et littérateurs de cabinet, qui vaquent à ce

soin de bonne heure; mais telle est, à eux, leur négligence et leur

prodigalité d'eux-mêmes. Ils ont un entier abandon surtout au bon sens

général, aux décisions de la multitude, dont ils savent d'ailleurs les

hasards autant que quiconque parmi les poëtes dédaigneux du vulgaire.

En un mot, ces grands individus me paraissent tenir au génie même de

la poétique humanité, et en être la tradition vivante perpétuée, la

personnification irrécusable.

[Note 1: M. Naudet, dans ses travaux sur Plaute, et M. Patin, dans

un excellent cours aussi attique de pensée que de diction, remettent à

sa place ce grand comique latin.]

Molière est un de ces illustres témoins: bien qu'il n'ait pleinement

embrassé que le côté comique, les discordances de l'homme, vices,

laideurs ou travers, et que le côté pathétique n'ait été qu'à peine

entamé par lui et comme un rapide accessoire, il ne le cède à personne

parmi les plus complets, tant il a excellé dans son genre et y est allé

en tous sens depuis la plus libre fantaisie jusqu'à l'observation la

plus grave, tant il a occupé en roi toutes les régions du monde qu'il

s'est choisi, et qui est la moitié de l'homme, la moitié la plus

fréquente et la plus activement en jeu dans la société.

Molière est du siècle où il a vécu, par la peinture de certains travers

particuliers et dans l'emploi des costumes, mais il est plutôt encore de

tous les temps, il est l'homme de la nature humaine. Rien ne vaut mieux,

pour se donner dès l'abord la mesure de son génie, que de voir avec

quelle facilité il se rattache à son siècle, et comment il s'en détache

aussi; combien il s'y adapte exactement, et combien il en ressort avec

grandeur. Les hommes illustres ses contemporains, Despréaux, Racine,

Bossuet, Pascal, sont bien plus spécialement les hommes de leur temps,

du siècle de Louis XIV, que Molière. Leur génie (je parle même des plus

vastes) est marqué à un coin particulier qui tient du moment où ils sont

venus, et qui eût été probablement bien autre en d'autres temps. Que

serait Bossuet aujourd'hui? qu'écrirait Pascal? Racine et Despréaux

accompagnent à merveille le règne de Louis XIV dans toute sa partie

jeune, brillante, galante, victorieuse ou sensée. Bossuet domine ce

règne à l'apogée, avant la bigoterie extrême, et dans la période déjà

hautement religieuse. Molière, qu'aurait opprimé, je le crois, cette

autorité religieuse de plus en plus dominante, et qui mourut à propos

pour y échapper, Molière, qui appartient comme Boileau et Racine (bien

que plus âgé qu'eux), à la première époque, en est pourtant beaucoup

plus indépendant, en même temps qu'il l'a peinte au naturel plus que

personne. Il ajoute à l'éclat de cette forme majestueuse du grand

siècle; il n'en est ni marqué, ni particularisé, ni rétréci; il s'y

proportionne, il ne s'y enferme pas.

Le XVIe siècle avait été dans son ensemble une vaste décomposition de

l'ancienne société religieuse, catholique, féodale, l'avénement de la

philosophie dans les esprits et de la bourgeoisie dans la société. Mais

cet avénement s'était fait à travers tous les désordres, à travers

l'orgie des intelligences et l'anarchie matérielle la plus sanglante,

principalement en France, moyennant Rabelais et la Ligue. Le XVIe siècle

eut pour mission de réparer ce désordre, de réorganiser la société, la

religion, la résistance; à partir d'Henri IV, il s'annonce ainsi, et

dans sa plus haute expression monarchique, dans Louis XIV, il couronne

son but avec pompe. Nous n'essayerons pas ici d'énumérer tout ce qui se

fit, dès le commencement du XVIIe siècle, de tentatives sévères au sein

de la religion, par des communautés, des congrégations fondées, des

réformes d'abbayes, et au sein de l'Université, de la Sorbonne, pour

rallier la milice de Jésus-Christ, pour reconstituer la doctrine. En

littérature cela se voit et se traduit évidemment. A la littérature

gauloise, grivoise et irrévérente des Marot, des Bonaventure Des

Periers, Rabelais, Regnier, etc.; à la littérature païenne, grecque,

épicurienne, de Ronsard, Baïf, Jodelle, etc., philosophique et sceptique

de Montaigne et de Charron, en succède une qui offre des caractères

bien différents et opposés. Malherbe, homme de forme, de style, esprit

caustique, cynique même, comme M. de Buffon l'était dans l'intervalle de

ses nobles phrases, Malherbe, esprit fort au fond, n'a de chrétien

dans ses odes que les dehors; mais le génie de Corneille, du père de

Polyeucte et de Pauline, est déjà profondément chrétien. D'Urfé l'est

aussi. Balzac, bel esprit vain et fastueux, savant rhéteur occupé des

mots, a les formes et les idées toutes rattachées à l'orthodoxie.

L'école de Port-Royal se fonde; l'antagoniste du doute et de Montaigne,

Pascal apparaît. La détestable école poétique de Louis XIII, Boisrobert,

Ménage, Costar, Conrart, d'Assoucy, Saint-Amant, etc., ne rentre pas

sans doute dans cette voie de réforme; elle est peu grave, peu morale,

à l'italienne, et comme une répétition affadie de la littérature des

Valois. Mais tout ce qui l'étouffe et lui succède sous Louis XIV se

range par degrés à la foi, à la régularité: Despréaux, Racine, Bossuet.

La Fontaine lui-même, au milieu de sa bonhomie et de ses fragilités, et

tout du XVIe siècle qu'il est, a des accès de religion lorsqu'il écrit

la _Captivité de saint Malc_, l'Épître à madame de La Sablière, et qu'il

finit par la pénitence. En un mot, plus on avance dans le siècle dit _de

Louis XIV_, et plus la littérature, la poésie, la chaire, le théâtre,

toutes les facultés mémorables de la pensée, revêtent un caractère

religieux, chrétien, plus elles accusent, même dans les sentiments

généraux qu'elles expriment, ce retour de croyance à la révélation, à

l'humanité vue _dans_ et _par_ Jésus-Christ; c'est là un des traits les

plus caractéristiques et profonds de cette littérature immortelle.

Le XVIIe siècle en masse fait digue entre le XVIe et le XVIIIe qu'il

sépare.

Mais Molière, nous le disons sans en porter ici éloge ni blâme moral, et

comme simple preuve de la liberté de son génie, Molière ne rentre pas

dans ce point de vue. Bien que sa figure et son oeuvre apparaissent et

ressortent plus qu'aucune dans ce cadre admirable du siècle de Louis

le Grand, il s'étend et se prolonge au dehors, en arrière, au delà; il

appartient à une pensée plus calme, plus vaste, plus indifférente, plus

universelle. L'élève de Gassendi, l'ami de Bernier, de Chapelle et de

Hesnault se rattache assez directement au XVIe siècle philosophique,

littéraire; il n'avait aucune antipathie contre ce siècle et ce qui en

restait; il n'entrait dans aucune réaction religieuse ou littéraire,

ainsi que firent Pascal et Bossuet, Racine et Boileau à leur manière, et

les trois quarts du siècle de Louis XIV; il est, lui, de la postérité

continue de Rabelais, de Montaigne, Larivey, Regnier, des auteurs de la

_Satyre Ménippée_; il n'a ou n'aurait nul effort à faire pour s'entendre

avec Lamothe-le-Vayer, Naudé ou Guy Patin même, tout docteur en médecine

qu'est ce mordant personnage. Molière est naturellement du monde de

Ninon, de madame de La Sablière avant sa conversion; il reçoit à Auteuil

Des Barreaux et nombre de jeunes seigneurs un peu libertins. Je ne veux

pas dire du tout que Molière, dans son oeuvre ou dans sa pensée, fût

un esprit fort décidé, qu'il eût un système là-dessus, que, malgré sa

traduction de Lucrèce, son gassendisme originel et ses libres liaisons,

il n'eût pas un fonds de religion modérée, sensée, d'accord avec la

coutume du temps, qui reparaît à sa dernière heure, qui éclate avec tant

de solidité dans le morceau de Cléante du _Tartufe_. Non; Molière, le

sage, l'Ariste pour les bienséances, l'ennemi de tous les excès de

l'esprit et des ridicules, le père de ce _Philinte_ qu'eussent reconnu

Lélius, Érasme et Atticus, ne devait rien avoir de cette forfanterie

libertine et cynique des Saint-Amant, Boisrobert et Des Barreaux. Il

était de bonne foi quand il s'indignait des insinuations malignes qu'à

partir de _l'École des Femmes_ ses ennemis allaient répandant sur sa

religion. Mais ce que je veux établir, et ce qui le caractérise entre

ses contemporains de génie, c'est qu'habituellement il a vu la nature

humaine en elle-même, dans sa généralité de tous les temps, comme

Boileau, comme La Bruyère l'ont vue et peinte souvent, je le sais, mais

sans mélange, lui, d'épître _sur l'Amour de Dieu_, comme Boileau, ou de

discussion sur le quiétisme comme La Bruyère[2]. Il peint l'humanité

comme s'il n'y avait pas eu de venue, et cela lui était plus possible,

il faut le dire, la peignant surtout dans ses vices et ses laideurs;

dans le tragique on élude moins aisément le christianisme. Il sépare

l'humanité d'avec Jésus-Christ, ou plutôt il nous montre à fond l'une

sans trop songer à rien autre; et il se détache par là de son siècle.

C'est lui qui, dans la scène du Pauvre, a pu faire dire à don Juan, sans

penser à mal, ce mot qu'il lui fallut retirer, tant il souleva d'orages:

«Tu passes ta vie à prier Dieu, et tu meurs de faim; prends cet argent,

je te le donne pour l'amour de l'humanité.» La bienfaisance et la

philanthropie du XVIIIe siècle, celle de d'Alembert, de Diderot, de

d'Holbach, se retrouve tout entière dans ce mot-là. C'est lui qui a

pu dire du pauvre qui lui rapportait le louis d'or, cet autre mot si

souvent cité, mais si peu compris, ce me semble, dans son acception

la plus grave, ce mot échappé à une habitude d'esprit invinciblement

philosophique: «Où la vertu va-t-elle se nicher?» Jamais homme de

Port-Royal ou du voisinage (qu'on le remarque bien) n'aurait eu pareille

pensée, et c'eût été plutôt le contraire qui eût paru naturel, le pauvre

étant aux yeux du chrétien l'objet de grâces et de vertus singulières.

C'est lui aussi qui, causant avec Chapelle de la philosophie de

Gassendi, leur maître commun, disait, tout en combattant la partie

théorique et la chimère des atomes: «Passe encore pour la morale.»

Molière était donc simplement, selon moi, de la religion, je ne veux pas

dire de don Juan ou d'Épicure, mais de Chrémès dans Térence: _Homo sum_.

On lui a appliqué en un sens sérieux ce mot du _Tartufe: Un homme... un

homme enfin!_ Cet homme savait les faiblesses et ne s'en étonnait pas;

il pratiquait le bien plus qu'il n'y croyait; il comptait sur les

vices, et sa plus ardente indignation tournait au rire. Il considérait

volontiers cette triste humanité comme une vieille enfant et une

incurable, qu'il s'agit de redresser un peu, de soulager surtout en

l'amusant.

[Note 2: La Bruyère a dit: «Un homme né chrétien et François se

trouve contraint dans la satire: les grands sujets lui sont défendus,

il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses

qu'il relève par la beauté de son génie et de son style.»--Molière

n'a pas du tout fait ainsi, il ne s'est beaucoup contraint ni devant

l'Église ni à l'égard de Versailles, et ne s'est pas épargné les grands

sujets. Dix ou quinze ans plus lard seulement, au temps où paraissaient

_les Caractères_, cela lui eût été moins facile.]

Aujourd'hui que nous jugeons les choses à distance et par les résultats

dégagés, Molière nous semble beaucoup plus radicalement agressif contre

la société de son temps qu'il ne crut l'être; c'est un écueil dont nous

devons nous garder en le jugeant. Parmi ces illustres contemporains que

je citais tout à l'heure, il en est un, un seul, celui qu'on serait le

moins tenté de rapprocher de notre poëte, et qui pourtant, comme lui,

plus que lui, mit en question les principaux fondements de la société

d'alors, et qui envisagea sans préjugé aucun la naissance, la qualité,

la propriété; mais Pascal (car ce fut l'audacieux) ne se servit de ce

peu de fondement, ou plutôt de cette ruine qu'il faisait de toutes les

choses d'alentour, que pour s'attacher avec plus d'effroi à la colonne

du temple, pour embrasser convulsivement la Croix. Tous les deux, Pascal

et Molière, nous apparaissent aujourd'hui comme les plus formidables

témoins de la société de leur temps; Molière, dans un espace immense et

jusqu'au pied de l'enceinte religieuse, battant, fourrageant de toutes

parts avec sa troupe le champ de la vieille société, livrant pêle-mêle

au rire la fatuité titrée, l'inégalité conjugale, l'hypocrisie

captieuse, et allant souvent effrayer du même coup la grave

subordination, la vraie piété et le mariage; Pascal, lui, à l'intérieur

et au coeur de l'orthodoxie, faisant trembler aussi à sa manière la

voûte de l'édifice par les cris d'angoisse qu'il pousse et par la

force de Samson avec laquelle il en embrasse le sacré pilier. Mais en

accueillant ce rapprochement, qui a sa nouveauté et sa justesse[3], il

ne faudrait pas prêter à Molière, je le crois, plus de préméditation de

renversement qu'à Pascal; il faut même lui accorder peut-être un moindre

calcul de l'ensemble de la question. Plaute avait-il une arrière-pensée

systématique quand il se jouait de l'usure, de la prostitution, de

l'esclavage, ces vices et ces ressorts de l'ancienne société?

[Note 3: M. Villemain, dans son morceau sur Pascal, avait déjà

rapproché celui-ci de Molière, mais seulement comme auteur des

_Provinciales_, et pour le talent de la raillerie.--Je ne faisais

moi-même qu'esquisser ici ce que j'ai développé au tome III de

_Port-Royal_.]

Le moment où vint Molière servit tout à fait cette liberté qu'il eut et

qu'il se donna. Louis XIV, jeune encore, le soutint dans ses tentatives

hardies ou familières, et le protégea contre tous. En retraçant le

_Tartufe_, et dans la tirade de don Juan sur l'hypocrisie qui s'avance,

Molière présageait déjà de son coup d'oeil divinateur la triste fin d'un

si beau règne, et il se hâtait, quand c'était possible à grand'peine et

que ce pouvait être utile, d'en dénoncer du doigt le vice croissant.

S'il avait vécu assez pour arriver vers 1685, au règne déclaré de madame

de Maintenon, ou même s'il avait seulement vécu de 1673 à 1685, durant

cette période glorieuse où domine l'ascendant de Bossuet, il eût été

sans doute moins efficacement protégé; il eût été persécuté à la fin.

Quoi qu'il en soit, on doit comprendre à merveille, d'après cet esprit

général, libre, naturel, philosophique, indifférent au moins à ce qu'ils

essayaient de restaurer, la colère des oracles religieux d'alors contre

Molière, la sévérité cruelle d'expression avec laquelle Bossuet se

raille et triomphe du comédien mort en riant, et cette indignation même

du sage Bourdaloue en chaire après le _Tartufe_, de Bourdaloue, tout ami

de Boileau qu'il était. On conçoit jusqu'à cet effroi naïf du janséniste

Baillet qui, dans ses _Jugements des Savants_, commence en ces termes

l'article sur Molière: «Monsieur de Molière est un des plus dangereux

ennemis que le siècle ou le monde ait suscités à l'Église de

Jésus-Christ, etc.» Il est vrai que des religieux plus aimables, plus

mondains, se montraient pour lui moins sévères. Le père Rapin louait au

long Molière dans ses _Réflexions sur la Poétique_, et ne le chicanait

que sur la négligence de ses dénoûments; Bouhours lui fit une épitaphe

en vers français agréables et judicieux.

Molière au reste est tellement _homme_ dans le libre sens, qu'il

obtint plus tard les anathèmes de la philosophie altière et prétendue

réformatrice, autant qu'il avait mérité ceux de l'épiscopat dominateur.

Sur quatre chefs différents, à propos de _l'Avare_, du _Misanthrope_, de

_Georges Dandin_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, Jean-Jacques n'entend

pas raillerie et ne l'épargne guère plus que n'avait fait Bossuet.

Tout ceci est pour dire que, comme Shakspeare et Cervantes, comme trois

ou quatre génies supérieurs dans la suite des âges, Molière est peintre

de la nature humaine au fond, sans acception ni préoccupation de culte,

de dogme fixe, d'interprétation formelle; qu'en s'attaquant à la société

de son temps, il a représenté la vie qui est partout celle du grand

nombre, et qu'au sein de moeurs déterminées qu'il châtiait au vif, il

s'est trouvé avoir écrit pour tous les hommes.

Jean-Baptiste Poquelin naquit à Paris le 15 janvier 1622, non pas, comme

on l'a cru longtemps, sous les piliers des halles, mais, d'après

la découverte qu'en a faite M. Beffara, dans une maison de la rue

Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étuves[4]. Il était par sa

mère et par son père d'une famille de tapissiers. Son père, qui,

outre son état, avait la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi,

destinait son fils à lui succéder, et le jeune Poquelin, mis de bonne

heure en apprentissage dans la boutique, ne savait guère à quatorze ans

que lire, écrire, compter, enfin les éléments utiles à sa profession.

Son grand-père maternel pourtant, qui aimait fort la comédie, le menait

quelquefois à l'hôtel de Bourgogne, où jouait Bellerose dans le haut

comique, Gautier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin dans la farce.

Chaque fois qu'il revenait de la comédie, le jeune Poquelin était plus

triste, plus distrait du travail de la boutique, plus dégoûté de la

perspective de sa profession. Qu'on se figure ces matinées rêveuses

d'un lendemain de comédie pour le génie adolescent devant qui, dans la

nouveauté de l'apparition, la vie humaine se déroulait déjà comme une

scène perpétuelle. Il s'en ouvrit enfin à son père, et, appuyé de son

aïeul qui le _gatait_, il obtint de faire des études. On le mit dans une

pension, à ce qu'il paraît, d'où il suivit, comme externe, le collége de

Clermont, depuis de Louis-le-Grand, dirigé par les jésuites.

[Note 4: J'ai mis surtout à contribution, dans cette étude sur

Molière, l'_Histoire de sa Vie et de ses Ouvrages_ par M. Taschereau;

c'est un travail complet et définitif dont il faut conseiller la lecture

sans avoir la prétention d'y suppléer. M. Taschereau a bien voulu y

joindre envers moi tous les secours de son obligeance amicale pour les

renseignements et sources directes auxquelles je voulais remonter. J'ai

beaucoup usé aussi de la Notice et du Commentaire de M. Auger, travail

trop peu recommandé ou même déprécié injustement. C'est dans ce

Commentaire qu'à propos du vers des _Femmes savantes_:

On voit partout chez vous l'ithos et le pathos,

M. Auger, ne s'apercevant pas que _ithos_ n'est autre que _êthos_, plus

correctement prononcé, se mit en de faux frais d'étymologie. On en

plaisanta dans le temps beaucoup plus qu'il ne fallait, et ce rire

facile couvrit les louanges dues à l'ensemble du très-estimable

Commentaire.--Il y a eu, depuis, un travail critique de Bazin sur

Molière, mais je laisse à ma notice son cachet antérieur.]

Cinq ans lui suffirent pour achever tout le cours de ses études,

y compris la philosophie; il fit de plus au collége d'utiles

connaissances, et qui influèrent sur sa destinée. Le prince de Conti,

frère du grand Condé, fut un de ses condisciples et s'en ressouvint

toujours dans la suite. Ce prince, bien qu'ecclésiastique d'abord, et

tant qu'il resta sous la conduite des jésuites, aimait les spectacles et

les défrayait magnifiquement; en se convertissant plus tard du côté

des jansénistes, et en rétractant ses premiers goûts au point d'écrire

contre la comédie, il sembla transmettre du moins à son illustre aîné

le soin de protéger jusqu'au bout Molière. Chapelle devint aussi l'ami

d'études de Poquelin et lui procura la connaissance et les leçons de

Gassendi, son précepteur. Ces leçons privées de Gassendi étaient en

outre entendues de Bernier, le futur voyageur, et de Hesnault connu par

son invocation à Vénus; elles durent influer sur la façon de voir de

Molière, moins par les détails de l'enseignement que par l'esprit qui

en émanait, et auquel participèrent tous les jeunes auditeurs. Il est à

remarquer en effet combien furent libres d'humeur et indépendants

tous ceux qui sortirent de cette école: et Chapelle le franc parleur,

l'épicurien pratique et relâché; et ce poëte Hesnault qui attaquait

Colbert puissant, et traduisait à plaisir ce qu'il y a de plus hardi

dans les choeurs des tragédies de Sénèque; et Bernier qui courait le

monde et revenait sachant combien sous les costumes divers l'homme est

partout le même, répondant à Louis XIV, qui l'interrogeait sur le

pays où la vie lui semblerait meilleure, que c_'était la Suisse_, et

déduisant sur tout point ses conclusions philosophiques, en petit

comité, entre mademoiselle de Lenclos et madame de La Sablière. Il est

à remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits étaient de pure

bourgeoisie et du peuple: Chapelle, fils d'un riche magistrat, mais fils

bâtard; Bernier, enfant pauvre, associé par charité à l'éducation de

Chapelle; Hesnault, fils d'un boulanger de Paris; Poquelin, fils d'un

tapissier; et Gassendi leur maître, non pas un gentilhomme, comme on l'a

dit de Descartes, mais fils de simples villageois. Molière prit dans ces

conférences de Gassendi l'idée de traduire Lucrèce; il le fit partie en

vers et partie en prose, selon la nature des endroits; mais le

manuscrit s'en est perdu. Un autre compagnon qui s'immisça à ces leçons

philosophiques fut Cyrano de Bergerac, devenu suspect à son tour

d'impiété par quelques vers _d'Agrippine_, mais surtout convaincu de

mauvais goût. Molière prit plus tard au _Pédant joué_ de Cyrano deux

scènes qui ne déparent certainement pas _les Fourberies de Scapin_:

c'était son habitude, disait-il à ce propos, de reprendre son bien

partout où il le trouvait; et puis, comme l'a remarqué spirituellement

M. Auger, en agissant de la sorte avec son ancien camarade, il ne

semblait guère que prolonger cette coutume de collège par laquelle les

écoliers sont _faisants_ et mettent leurs gains de jeu en commun. Mais

Molière, qui n'y allait jamais petitement, ne s'avisa pas de cette fine

excuse.

Au sortir de ses classes, Poquelin dut remplacer son père trop âgé dans

la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, qu'on lui assura en

survivance. Il suivit, pour son noviciat, Louis XIII dans le voyage de

Narbonne en 1641, et fut témoin, au retour, de l'exécution de Cinq-Mars

et de De Thou: amère et sanglante dérision de la justice humaine.

Il paraît que, dans les années qui suivirent, au lieu de continuer

l'exercice de la charge paternelle, il alla étudier le droit à Orléans

et s'y fit recevoir avocat. Mais son goût du théâtre l'emporta

décidément, et, revenu à Paris, après avoir hanté, dit-on, les tréteaux

du Pont-Neuf, suivi de près les Italiens et Scaramouche, il se mit à la

tête d'une troupe de comédiens de société, qui devint bientôt une

troupe régulière et de profession. Les deux frères Béjart, leur soeur

Madeleine, Duparc dit _Gros-René_ faisaient partie de cette bande

ambulante qui s'intitulait _l'Illustre Théâtre_. Notre poëte rompit

dès lors avec sa famille et les Poquelin; il prit nom Molière. Molière

courut avec sa troupe les divers quartiers de Paris, puis la province.

On dit qu'il fit jouer à Bordeaux une _Thébaïde_, tentative du genre

sérieux, qui échoua. Mais il n'épargnait pas les farces, les canevas

à l'italienne, les impromptus, tels que _le Médecin volant_ et _la

Jalousie du Barbouillé_, premiers crayons du _Médecin malgré lui_ et de

_Georges Dandin_, et qui ont été conservés, _les Docteurs rivaux_, _le

Maître d'École_, dont on n'a que les titres, _le Docteur amoureux_, que

Boileau daignait regretter. Il allait ainsi à l'aventure, bien reçu du

duc d'Épernon à Bordeaux, du prince de Conti en chaque rencontre,

loué de d'Assoucy qu'il recevait et hébergeait en prince à son tour,

hospitalier, libéral, bon camarade, amoureux souvent, essayant toutes

les passions, parcourant tous les étages, menant à bout ce train de

jeunesse, comme une Fronde joyeuse à travers la campagne, avec force

provision, dans son esprit, d'originaux et de caractères. C'est dans

le cours de cette vie errante qu'en 1653, à Lyon, il fit représenter

_l'Étourdi_, sa première pièce régulière; il avait trente et un ans.

Molière, on le voit, débuta par la pratique de la vie et des passions

avant de les peindre. Mais il ne faudrait pas croire qu'il y eût dans

son existence intérieure deux parts successives comme dans celle de

beaucoup de moralistes et satiriques éminents: une première part active

et plus ou moins fervente; puis, cette chaleur faiblissant par l'excès

ou par l'âge, une observation âcre, mordante, désabusée enfin, qui

revient sur les motifs, les scrute et les raille. Ce n'est pas là du

tout le cas de Molière ni celui des grands hommes doués, à cette mesure,

du génie qui crée. Les hommes distingués, qui passent par cette double

phase et arrivent promptement à la seconde, n'y acquièrent, en avançant,

qu'un talent critique fin et sagace, comme M. de La Rochefoucauld, par

exemple, mais pas de mouvement animateur ni de force de création.

Le génie dramatique, et celui de Molière en particulier, a cela de

merveilleux que le procédé en est tout différent et plus complexe.

Au milieu des passions de sa jeunesse, des entraînements emportés et

crédules comme ceux du commun des hommes, Molière avait déjà à un haut

degré le don d'observer et de reproduire, la faculté de sonder et de

saisir des ressorts qu'il faisait jouer ensuite au grand amusement de

tous; et plus tard, au milieu de son entière et triste connaissance

du coeur humain et des mobiles divers, du haut de sa mélancolie de

contemplateur philosophe, il avait conservé dans son propre coeur, on le

verra, la jeunesse des impressions actives, la faculté des passions, de

l'amour et de ses jalousies, le foyer véritablement sacré. Contradiction

sublime et qu'on aime dans la vie du grand poëte! assemblage

indéfinissable qui répond à ce qu'il y a de plus mystérieux aussi dans

le talent dramatique et comique, c'est-à-dire la peinture des réalités

amères moyennant des personnages animés, faciles, réjouissants, qui

ont tous les caractères de la nature; la dissection du coeur la plus

profonde se transformant en des êtres actifs et originaux qui la

traduisent aux yeux, en étant simplement eux-mêmes!

On rapporte que, pendant son séjour à Lyon, Molière, qui s'était déjà

lié assez tendrement avec Madeleine Béjart, s'éprit de mademoiselle

Duparc (ou de celle qui devint mademoiselle Duparc en épousant le

comédien de ce nom) et de mademoiselle de Brie, qui toutes deux

faisaient partie d'une autre troupe que la sienne; il parvint, malgré la

Béjart, dit-on, à engager dans sa troupe les deux comédiennes, et l'on

ajoute que, rebuté de la superbe Duparc, il trouva dans mademoiselle de

Brie des consolations auxquelles il devait revenir encore durant les

tribulations de son mariage. On est allé jusqu'à indiquer dans la scène

de _Clitandre_, _Armande_ et _Henriette_, au premier acte des _Femmes

savantes_, une réminiscence de cette situation antérieure de vingt

années à la comédie. Nul doute qu'entre Molière fort enclin à l'amour,

et les jeunes comédiennes qu'il dirigeait, il ne se soit formé des

noeuds mobiles, croisés, parfois interrompus et repris; mais il serait

téméraire, je le crois, d'en vouloir retrouver aucune trace précise

dans ses oeuvres, et ce qui a été mis en avant sur cette allusion, pour

laquelle on oublie les vingt années d'intervalle, ne me semble pas

justifié.

On conserve à Pézénas un fauteuil dans lequel, dit-on, Molière venait

s'installer tous les samedis, chez un barbier fort achalandé, pour y

faire la recette et y étudier à ce propos les discours et la physionomie

d'un chacun. On se rappelle que Machiavel, grand poëte comique aussi, ne

dédaignait pas la conversation des bouchers, boulangers et autres.

Mais Molière avait probablement, dans ses longues séances chez le

barbier-chirurgien, une intention, plus directement applicable à son art

que l'ancien secrétaire florentin, lequel cherchait surtout, il le

dit, à narguer la fortune et à tromper l'ennui de la disgrâce. Cette

disposition de Molière à observer durant des heures et à se tenir en

silence s'accrut avec l'âge, avec l'expérience et les chagrins de la

vie; elle frappait singulièrement Boileau qui appelait son ami _le

Contemplateur_. «Vous connoissez l'homme, dit Élise dans _la Critique de

l'École des Femmes_, et sa paresse naturelle à soutenir la conversation.

Célimène l'avoit invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut

si sot parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de

lui... Il les trompa fort par son silence.» L'un des ennemis de Molière,

de Villiers, en sa comédie de _Zélinde_, représente un marchand de

dentelles de la rue Saint-Denis, Argimont, qui entretient dans la

chambre haute de son magasin une dame de qualité, Oriane. On vient dire

qu'_Élomire_ (anagramme de Molière) est dans la chambre d'en bas. Oriane

désirerait qu'il montât, afin de le voir; et le marchand descend,

comptant bien ramener en haut le nouveau chaland sous prétexte de

quelque dentelle; mais il revient bientôt seul. «Madame, dit-il à

Oriane, je suis au désespoir de n'avoir pu vous satisfaire; depuis que

je suis descendu, Élomire n'a pas dit une seule parole; je l'ai trouvé

appuyé sur ma boutique dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les

yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient

des dentelles; il paroissoit attentif à leurs discours, et il sembloit,

par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusqu'au fond de leurs

âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas. Je crois même qu'il avoit

des tablettes, et qu'à la faveur de son manteau il a écrit, sans être

aperçu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable.» Et sur ce que répond

Oriane qu'Élomire avait peut-être même un crayon et dessinait leurs

grimaces pour les faire représenter au naturel dans le jeu du théâtre,

le marchand reprend: «S'il ne les a pas dessinées sur ses tablettes, je

ne doute point qu'il ne les ait imprimées dans son imagination. C'est un

dangereux personnage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains,

mais on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni sans

ses oreilles.» Il est aisé, à travers l'exagération du portrait,

d'apercevoir la ressemblance. Molière fut une fois vu durant plusieurs

heures, assis à bord du coche d'Auxerre, à attendre le départ. Il

observait ce qui se passait autour de lui; mais son observation était

si sérieuse en face des objets, qu'elle ressemblait à l'abstraction du

géomètre, à la rêverie du fabuliste.

Le prince de Conti, qui n'était pas janséniste encore, avait fait jouer

plusieurs fois Molière et la troupe de _l'Illustre Théâtre_, en son

hôtel, à Paris. Étant en Languedoc à tenir les États, il manda son

ancien condisciple, qui vint de Pézénas et de Narbonne à Béziers ou à

Montpellier[5], près du prince. Le poëte fit oeuvre de son répertoire le

plus varié, de ses canevas à l'italienne, de _l'Étourdi_, sa dernière

pièce, et il y ajouta la charmante comédie du _Dépit amoureux_. Le

prince, enchanté, voulut se l'attacher comme secrétaire et le faire

succéder au poëte Sarasin qui venait de mourir; Molière refusa par

attachement pour sa troupe, par amour de son métier et de la vie

indépendante. Après quelques années encore de courses dans le Midi, où

on le voit se lier d'amitié avec le peintre Mignard à Avignon, Molière

se rapprocha de la capitale et séjourna à Rouen, d'où il obtint, non

pas, comme on l'a conjecturé, par la protection du prince de Conti,

devenu pénitent sous l'évêque d'Alet dès 1655, mais par celle de

Monsieur, duc d'Orléans, de venir jouer à Paris sous les yeux du roi.

Ce fut le 24 octobre 1658, dans la salle des gardes au vieux Louvre,

en présence de la cour et aussi des comédiens de l'hôtel de Bourgogne,

périlleux auditoire, que Molière et sa troupe se hasardèrent

à représenter _Nicomède_. Cette tragi-comédie achevée avec

applaudissement, Molière, qui aimait à parler comme orateur de la troupe

(_grex_), et qui en cette occasion décisive ne pouvait céder ce rôle à

nul autre, s'avança vers la rampe, et, après avoir «remercié Sa Majesté

en des termes très-modestes de la bonté qu'elle avait eue d'excuser ses

défauts et ceux de sa troupe, qui n'avoit paru qu'en tremblant devant

une assemblée si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue

d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait

oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux, dont

ils n'étoient que de très-foibles copies; mais que, puisqu'elle avoit

bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit

très-humblement d'avoir agréable qu'il lui donnât un de ces petits

divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation et dont il

régaloit les provinces.» Ce fut _le Docteur amoureux_ qu'il choisit. Le

roi, satisfait du spectacle, permit à la troupe de Molière de

s'établir à Paris sous le titre de _Troupe de Monsieur_, et de

jouer alternativement avec les comédiens italiens sur le théâtre du

Petit-Bourbon. Lorsqu'on commença de bâtir, en 1660, la colonnade du

Louvre à l'emplacement même du Petit-Bourbon, la troupe de Monsieur

passa au théâtre du Palais-Royal. Elle devint troupe _du Roi_ en 1665;

et plus tard, à la mort de Molière, réunie à la troupe du Marais

d'abord, et sept ans après (1680) à celle de l'hôtel de Bourgogne, elle

forma le _Théâtre-Français_.

[Note 5: Tous les biographes, depuis Grimarest, avaient dit

_Béziers_; M. Taschereau donne de bonnes raisons pour que ce soit

Montpellier. Ce détail a peu d'importance; mais en général toutes les

anecdotes sur Molière sont mêlées d'incertitude, faute d'un premier

biographe scrupuleux et bien informé.]

Dès l'installation de Molière et de sa troupe, _l'Étourdi_ et _le Dépit

amoureux_ se donnèrent pour la première fois à Paris et n'y réussirent

pas moins qu'en province. Bien que la première de ces pièces ne soit

encore qu'une comédie d'intrigue tout imitée des imbroglios italiens,

quelle verve déjà! quelle chaude pétulance! quelle activité, folle et

saisissante d'imaginative dans ce Mascarille que le théâtre n'avait pas

jusqu'ici entendu nommer! Sans doute Mascarille, tel qu'il apparaît

d'abord, n'est guère qu'un fils naturel direct des valets de la farce

italienne et de l'antique comédie, de l'esclave de _l'Épidique_, du

Chrysale des _Bacchides_, de ces valets _d'or_, comme ils se nomment,

du valet de Marot; c'est un fils de Villon, nourri aussi aux repues

franches, un des mille de cette lignée antérieure à Figaro: mais, dans

_les Précieuses_, il va bientôt se particulariser, il va devenir le

Mascarille marquis, un valet tout moderne et qui n'est qu'à la livrée de

Molière. _Le Dépit amoureux_, à travers l'invraisemblance et le convenu

banal des déguisements et des reconnaissances, offre dans la scène de

Lucile et d'Éraste une situation de coeur éternellement renouvelée,

éternellement jeune depuis le dialogue d'Horace et de Lydie, situation

que Molière a reprise lui-même dans le _Tartufe_ et dans _le Bourgeois

Gentilhomme_, avec bonheur toujours, mais sans surpasser l'excellence de

cette première peinture: celui qui savait le plus fustiger et railler se

montrait en même temps celui qui sait comment on aime. _Les Précieuses

ridicules_, jouées en 1659, attaquèrent les moeurs modernes au vif.

Molière y laissait les canevas italiens et les traditions de théâtre

pour y voir les choses avec ses yeux, pour y parler haut et ferme selon

sa nature contre le plus irritant ennemi de tout grand poëte dramatique

au début, le bégueulisme bel-esprit, et ce petit goût d'alcôve, qui

n'est que dégoût. Lui, l'homme au masque ouvert et à l'allure naturelle,

il avait à déblayer avant tout la scène de ces mesquins embarras pour

s'y déployer à l'aise et y établir son droit de franc-parler. On raconte

qu'à la première représentation des _Précieuses_, un vieillard du

parterre, transporté de cette franchise nouvelle, un vieillard qui sans

doute avait applaudi dix-sept ans auparavant au _Menteur_ de Corneille,

ne put s'empêcher de s'écrier, en apostrophant Molière qui jouait

Mascarille: «Courage, courage, Molière! voilà la bonne comédie!» A ce

cri, qu'il devinait bien être celui du vrai public et de la gloire, à

cet universel et sonore applaudissement, Molière sentit, comme le dit

Segrais, s'enfler son courage, et il laissa échapper ce mot de noble

orgueil, qui marque chez lui l'entrée de la grande carrière: «Je n'ai

plus que faire d'étudier Plaute et Térence et d'éplucher les fragments

de Ménandre; je n'ai qu'à étudier le monde.»--Oui, Molière; le monde

s'ouvre à vous, vous vous l'avez découvert et il est vôtre; vous n'avez

désormais qu'à y choisir vos peintures. Si vous imitez encore, ce sera

que vous le voudrez bien; ce sera parce que vous prélèverez votre part

là où vous la trouverez bonne à prendre; ce sera en rival qui ne craint

pas les rencontres, en roi puissant pour agrandir votre empire. Tout ce

qui sera emprunté par vous restera embelli et honoré[6].

[Note 6: On peut appliquer sans ironie, quand il s'agit de poésie

dramatique surtout, à de certains plagiats faits de main souveraine, le

mot de la Fable:

.....Vous leur fîtes, Seigneur,

En les croquant, beaucoup d'honneur.

]

Après le sel un peu gros, mais franc, du _Cocu imaginaire_, et l'essai

pâle et noble de _Don Garcie_, _l'École des Maris_ revient à cette large

voie d'observation et de vérité dans la gaieté. Sganarelle, que _le Cocu

imaginaire_ nous avait montré pour la première fois, reparaît et se

développe par _l'École des Maris_; Sganarelle va succéder à Mascarille

dans la faveur de Molière. Mascarille était encore assez jeune et

garçon, Sganarelle est essentiellement marié. Né probablement du théâtre

italien, employé de bonne heure par Molière dans la farce du _Médecin

volant_, introduit sur le théâtre régulier en un rôle qui sent un

peu son Scarron, il se naturalise comme a fait Mascarille; il se

perfectionne vite et grandit sous la prédilection du maître. Le

Sganarelle de Molière, dans toutes ses variétés de valet, de mari, de

père de Lucinde, de frère d'Ariste, de tuteur, de fagotier, de médecin,

est un personnage qui appartient en propre au poëte, comme Panurge à

Rabelais, Falstaff à Shakspeare, Sancho à Cervantes; c'est le côté du

laid humain personnifié, le côté vieux, rechigné, morose, intéressé,

bas, peureux, tour à tour piètre ou charlatan, bourru et saugrenu, le

vilain côté, et qui fait rire. A certains moments joyeux, comme quand

Sganarelle touche le sein de la nourrice, il se rapproche du rond

Gorgibus, lequel ramène au bonhomme Chrysale, cet autre comique cordial

et à plein ventre. Sganarelle, chétif comme son grand-père Panurge, a

pourtant laissé quelque postérité digne de tous deux, dans laquelle il

convient de rappeler Pangloss et de ne pas oublier Gringoire[7]. Chez

Molière, en face de Sganarelle, au plus haut bout de la scène, Alceste

apparaît; Alceste, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus sérieux, de plus

noble, de plus élevé dans le comique, le point où le ridicule confine au

courage, à la vertu. Une ligne plus haut et le comique cesse, et on a

un personnage purement généreux, presque héroïque et tragique. Même

tel qu'il est, avec un peu de mauvaise humeur, on a pu s'y méprendre;

Jean-Jacques et Fabre d'Églantine, gens à contradiction, en ont fait

leur homme. Sganarelle embrasse les trois quarts de l'échelle comique,

le bas tout entier, et le milieu qu'il partage avec Gorgibus et

Chrysale; Alceste tient l'autre quart, le plus élevé. Sganarelle et

Alceste, voilà tout Molière.

[Note 7: Dans la _Notre-Dame de Paris_ de M. Hugo.]

Voltaire a dit que quand Molière n'aurait fait que _l'École des Maris_,

il serait encore un excellent comique; Boileau ne put entendre _l'École

des Femmes_ sans adresser à Molière, attaqué de beaucoup de côtés et

qu'il ne connaissait pas encore, des stances faciles, où il célèbre la

charmante naïveté de cette comédie qu'il égale à celles de Térence,

supposées écrites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d'oeuvre ne

furent séparés que par la légère mais ingénieuse comédie-impromptu des

_Fâcheux_, faite, apprise et représentée en quinze jours pour les fêtes

de Vaux. La Fontaine en a dit, dans un éloge de ces fêtes, les dernières

du malheureux _Oronte_:

C'est une pièce de Molière:

Cet écrivain par sa manière

Charme à présent toute la cour.

Nous avons changé de méthode;

Jodelet n'est plus à la mode,

Et maintenant il ne faut pas

Quitter la nature d'un pas.

Jamais le libre et prompt talent de Molière pour les vers n'éclata plus

évidemment que dans cette comédie satirique, dans les scènes du piquet

ou de la chasse. La scène de la chasse ne se trouvait pas dans la pièce

à la première représentation; mais Louis XIV, montrant du doigt à

Molière M. de Soyecourt, grand-veneur, lui dit: «Voilà un original que

vous n'avez pas encore copié.» Le lendemain, la scène du chasseur était

faite et exécutée. Boileau, dont cette pièce des _Fâcheux_ devançait la

manière en la surpassant, y songeait sans doute quand il demanda trois

ans plus tard à Molière où il trouvait la rime. C'est que Molière ne la

cherchait pas; c'est qu'il ne faisait pas d'habitude son second vers

avant le premier, et n'attendait pas un demi-jour et plus pour trouver

ensuite au coin d'un bois le mot qui l'avait fui. Il était de la veine

rapide, _prime-sautière_, de Régnier, de d'Aubigné; ne marchandant

jamais la phrase ni le mot, au risque même d'un pli dans le vers, d'un

tour un peu violent ou de l'hiatus au pire; un duc de Saint-Simon en

poésie; une façon d'expression toujours en avant, toujours certaine, que

chaque flot de pensée emplit et colore. M. Auger s'est attaché à relever

comme fautes tous les manques de repos à l'hémistiche chez Molière;

c'est peine puérile, puisque notre poëte ne suit pas là-dessus la loi de

Boileau et des autres réguliers. Molière faisait si naturellement les

vers que ses pièces en prose sont remplies de vers blancs; on l'a

remarqué pour le _Festin de Pierre_, et l'on a été jusqu'à conjecturer

que la petite pièce du _Sicilien_ avait été primitivement ébauchée en

vers et que Molière avait ensuite brouillé le tout dans une prose qui

en avait gardé trace. Fénelon, lorsqu'à propos de _l'Avare_ il déclare

préférer (comme aussi le pensait Ménage) les pièces en prose de Molière

à celles qui sont en vers, lorsqu'il parle de cette multitude de

métaphores qui, suivant lui, approchent du galimatias, Fénelon, poëte

élégant en prose, n'entend rien, il faut le dire, à cette riche manière

de poésie, qui n'est pas plus celle de Virgile et de Térence qu'en

peinture la manière de Rubens n'est celle de Raphaël. Boileau, tout

artiste sobre qu'il était et dans un autre procédé que Molière, lui

rendait haute justice là-dessus; il le reprenait sans doute quelquefois

et aurait voulu épurer maint détail, comme on le voit par exemple en

cette correction qui a été conservée de deux vers des _Femmes savantes_.

Molière avait mis d'abord:

Quand sur une personne on prétend s'ajuster,

C'est par les beaux côtés qu'il la faut imiter.

M. Despréaux, dit Cizeron-Rival d'après Brossette, trouva du jargon dans

ces deux vers et les rétablit de cette façon:

Quand sur une personne on prétend se régler,

C'est par ses beaux endroits qu'il lui faut ressembler.»

Mais, jargon ou non, il était le premier à proclamer Molière maître dans

l'art de frapper les bons vers, et il n'aurait pas admis le jugement par

trop dégoûté de Fénelon. Rien d'étonnant, au reste, que cette fine et

mystique nature de Fénelon, dans sa blanche robe de lin, dans sa simple

tunique, un peu longue, un peu traînante (en fait de style), n'ait pas

entendu ces admirables plis mouvants, étoffés, du manteau du grand

comique. Ce qui est ubéreux, surtout la gaieté, répugne singulièrement

aux natures délicates et rêveuses. En dépit de ces juges difficiles,

comme satire dialoguée en vers, _les Fâcheux_ sont un chef-d'oeuvre.

Durant les quatorze années qui suivirent son installation à Paris, et

jusqu'à l'heure de sa mort, en 1673, Molière ne cessa de produire. Pour

le roi, pour la cour et les fêtes de commande, pour le plaisir du

gros public et les intérêts de sa troupe, pour sa propre gloire et la

sérieuse postérité, Molière se multiplie et suffit à tout. Rien de

méticuleux en lui et qui sente l'auteur de cabinet. Vrai poète de drame,

ses ouvrages sont en scène, en action; il ne les écrit pas, pour ainsi

dire, il les joue. Sa vie de comédien de province avait été un peu celle

des poètes primitifs populaires, des rapsodes, jongleurs ou pèlerins de

la Passion; ils allaient, comme on sait, se répétant les uns les autres,

se prenant leurs canevas et leurs thèmes, y ajoutant à l'occasion,

s'oubliant eux et leur oeuvre individuelle, et ne gardant guère _copie_

de leurs représentations. C'est ainsi que les ébauches et improvisades

à l'italienne, que Molière avait multipliées (on a les titres d'une

dizaine) durant ses courses en province, furent perdues, hors deux, _le

Médecin volant_ et _la Jalousie du Barbouillé_. Et encore, telles qu'on

a celles-ci, il est douteux que la version en soit de Molière. Suivant

le procédé des poètes primitifs, qui font volontiers entrer un de leurs

ouvrages dans un autre, ces ébauches furent plus tard introduites et

employées dans des actes de pièces plus régulières. Les poètes dont nous

parlons transposent, _utilisent_, si l'on peut se servir de ce mot,

certains morceaux une fois faits; ainsi, _Don Garcie de Navarre_ n'ayant

pas eu de succès, des tirades entières ont passé de ce prince jaloux au

_Misanthrope_ et ailleurs. _L'Étourdi_ et _le Dépit amoureux_, premières

pièces régulières de notre poète, ne furent imprimés que dix ans après

leur apparition à la scène (1653-1663); _les Précieuses_ le furent

dans les environs du succès, mais malgré l'auteur, comme l'indique la

préface; et ce n'est pas ici une simagrée de douce violence comme tant

d'autres l'ont jouée depuis: l'embarras de Molière qui se fait imprimer

pour la première fois, à son corps défendant, est visible dans

cette préface. _Le Cocu imaginaire_, ayant eu près de cinquante

représentations, ne devait pas être imprimé, quand un amateur de

comédie, nommé Neufvillenaine, s'aperçut qu'il avait retenu par coeur

la pièce tout entière; il en fit une copie et la publia en dédiant

l'ouvrage à Molière. Ce M. de Neufvillenaine se connaissait en procédés.

L'insouciance de Molière fut telle qu'il ne donna jamais d'autre édition

du _Cocu imaginaire_, bien que Neufvillenaine avoue (ce qui serait assez

vraisemblable quand il ne l'avouerait pas) qu'il peut s'être glissé dans

sa copie, faite de mémoire, quantité de mots les uns pour les autres.

O Racine! ô Boileau! qu'eussiez-vous dit si un tiers eût ainsi manié

devant le public vos prudentes oeuvres où chaque mot a son prix? On doit

maintenant saisir toute la différence native qu'il y a de Molière à

cette famille sobre, économe, méticuleuse, et avec raison, des Despréaux

et des La Bruyère. Dans l'édition de Neufvillenaine, qu'il faut bien

considérer, par suite du silence de Molière, comme l'édition originale,

la pièce est d'un seul acte, quoique plus tard les éditeurs de 1734

l'aient donnée en trois; mais il y a lieu de croire que pour Molière,

comme pour les anciens tragiques et comiques, cette division d'actes

est imaginée ici après coup et artificielle. Molière dans ses premières

pièces ne s'astreint guère plus que Plaute à cette division régulière;

il laisse fréquemment la scène vide, sans qu'on puisse supposer l'acte

terminé en ces endroits. Il se rangea bien vite, il est vrai, à

la régularité dès lors professée; mais on voit (et c'est sur quoi

j'insiste) combien il avait naturellement les habitudes de l'époque

antérieure. Pour obvier à des larcins pareils à celui de Neufvillenaine,

Molière dut songer à publier dorénavant lui-même ses pièces au fur et

à mesure des succès. _L'École des Maris_, dédiée au duc d'Orléans, son

protecteur, est le premier ouvrage qu'il ait publié de son plein gré; à

partir de ce moment (1661), il entra en communication suivie avec les

lecteurs. On le retrouve pourtant en défiance continuelle de ce côté; il

craint les boutiques de la galerie du Palais; il préfère être jugé

_aux chandelles_, au point de vue de la scène, sur la décision de la

multitude. On a cru, d'après un passage de la préface des _Fâcheux_,

qu'il aurait eu dessein de faire imprimer ses remarques et presque sa

poétique, à l'occasion de ses pièces; mais, à mieux entendre le passage,

il en ressort que cette promesse, mal d'accord avec sa tournure de

génie, n'est pas sérieuse en effet; ce serait plutôt de sa part une

raillerie contre les grands raisonneurs selon Horace et Aristote. Sa

poétique, du reste, comme acteur et comme auteur, se trouve tout entière

dans _la Critique de l'École des Femmes_ et dans _l'Impromptu de

Versailles_, et elle y est en action, en comédie encore. A la scène VII

de _la Critique_, n'est-ce pas Molière qui nous dit par la bouche

de Dorante: «Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous

embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble,

à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands

mystères du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations

aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on

prend à ces sortes de poëmes; et le même bon sens, qui a fait autrefois

ces observations, les fait aisément tous les jours sans le secours

d'Horace et d'Aristote.... Laissons-nous aller de bonne foi aux

choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de

raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.» Pour en finir avec

cette négligence de littérateur que nous démontrons chez Molière, et qui

contraste si fort avec son ardente prodigalité comme poëte et son zèle

minutieux comme acteur et directeur, ajoutons qu'aucune édition complète

de ses oeuvres ne parut de son vivant; ce fut La Grange, son camarade

de troupe, qui recueillit et publia le tout en 1682, neuf ans après sa

mort.

Molière, le plus créateur et le plus inventif des génies, est celui

peut-être qui a le plus imité, et de partout; c'est encore là un trait

qu'ont en commun les poëtes primitifs populaires et les illustres

dramatiques qui les continuent. Boileau, Racine, André Chénier, les

grands poëtes d'étude et de goût, imitent sans doute aussi; mais leur

procédé d'imitation est beaucoup plus ingénieux, circonspect et déguisé,

et porte principalement sur les détails. La façon de Molière en ses

imitations est bien plus familière, plus à pleine main et à la merci

de la mémoire. Ses ennemis lui reprochaient de voler la moitié de

ses oeuvres aux _vieux bouquins_. Il vécut d'abord, dans sa première

manière, sur la farce traditionnelle italienne et gauloise; à partir des

_Précieuses_ et de _l'École des Maris_, il devint lui-même; il gouverna

et domina dès lors ses imitations, et, sans les modérer pour cela

beaucoup, il les mêla constamment à un fonds d'observation originale. Le

fleuve continua de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant

de plus en plus étendu et puissant. Riccoboni a donné une liste assez

complète, et parfois même gonflée, des imitations que Molière a faites

des Italiens, des Espagnols et des Latins; Cailhava et d'autres y ont

ajouté. Riccoboni a eu le bon esprit de sentir que le génie de Molière

ne souffrait pas de ces nombreux butins. Au contraire, l'admiration

du commentateur pour son poëte va presque en raison du nombre des

imitations qu'il découvre en lui, et elle n'a plus de bornes lorsqu'il

le voit dans _l'Avare_ mener, à ce qu'il dit, jusqu'à cinq imitations de

front, et être là-dessous, et à travers cette mêlée de souvenirs, plus

original que jamais. Tous les Italiens n'ont pas eu si bonne grâce,

et le sieur Angelo, _docteur_ de la comédie italienne, allait jusqu'à

revendiquer le sujet du _Misanthrope_, qu'il avait, affirmait-il,

raconté tout entier à Molière, d'après une certaine pièce de Naples,

un jour qu'ils se promenaient ensemble au Palais-Royal. C'est

_quinze jours_ après cette conversation mémorable que la comédie du

_Misanthrope_ aurait été achevée et sur l'affiche. A de pareilles

prétentions, appuyées de pareils dires, on n'a à opposer que le

judicieux dédain de Jean-Baptiste Rousseau qui, dans sa correspondance

avec d'Olivet et Brossette, a d'ailleurs le mérite d'avoir fort bien

apprécié Molière; la lettre du poëte a M. Chauvelin sur le sujet qui

nous occupe vaut mieux, comme pensée, que les trois quarts de ses odes.

Ce qu'il faut reconnaître, c'est que les imitations chez Molière sont

de toute source et infinies; elles ont un caractère de loyauté en même

temps que de sans-façon, quelque chose de cette première vie où tout

était en commun, bien qu'aussi d'ordinaire elles soient parfaitement

combinées et descendant quelquefois à de purs détails. Plaute et Térence

pour des fables entières, Straparole et Boccace pour des fonds de

sujets, Rabelais et Régnier pour des caractères, Boisrobert et Rotrou et

Cyrano pour des scènes, Horace et Montaigne et Balzac pour de simples

phrases, tout y figure; mais tout s'y transforme, rien n'y est le même.

Là où il imite le plus, qui donc pourrait se plaindre? à côté de Sosie

qu'il copie, ne voilà-t-il pas Cléanthis qu'il invente? De telles

imitations, loin de nous refroidir envers notre poète, nous sont chères;

nous aimons à les rechercher, à les poursuivre jusqu'au bout, dans un

intérêt de parenté. Ces masques fameux de la bonne comédie, depuis

Plaute jusqu'à Patelin, ces malicieux conteurs de tous pays, ces

philosophes satiriques et ingénieux, nous les convoquons un moment

autour de notre auteur dans un groupe qu'il unit et où il préside; les

moins considérables, les Boisrobert, les Sorel, les Cyrano, y sont même

introduits à la faveur de ce qu'ils lui ont prêté, de ce qui surtout les

recommande et les honore. Ces imitations, en un mot, ne sont le plus

souvent pour nous que le résumé heureux de toute une famille d'esprits

et de tout un passé comique dans un nouveau type original et supérieur,

comme un enfant aimé du ciel qui, sous un air de jeunesse, exprime à la

fois tous ses aïeux.

Chacune des pièces de Molière, à les suivre dans l'ordre de leur

apparition, fournirait matière à un historique étendu et intéressant; ce

travail a déjà été fait, et trop bien, par d'autres, pour le reprendre;

ce serait presque toujours le copier.[8] Autour de _l'École des Femmes_,

en 1662, et plus tard autour du _Tartufe_, il se livra des combats

comme précédemment il s'en était livré autour du _Cid_, comme il s'en

renouvela ensuite autour de _Phèdre_; ce furent là d'illustres

journées pour l'art dramatique. _La Critique de l'École des Femmes_ et

_l'Impromptu de Versailles_ en apprennent suffisamment sur le premier

démêlé, qui fut surtout une querelle de goût et d'art, quoique déjà la

religion s'y glissât à propos des commandements du mariage donnés à

Agnès. Les _Placets au Roi_ et la préface du _Tartufe_ marquent assez le

caractère tout moral et philosophique de la seconde lutte, si souvent

depuis et si ardemment continuée. Ce que je veux rappeler ici, c'est

qu'attaqué des dévots, envié des auteurs, recherché des grands,

valet-de-chambre du roi et son indispensable ressource pour toutes les

fêtes, Molière, avec cela troublé de passions et de tracas domestiques,

dévoré de jalousie conjugale, fréquemment malade de sa fluxion de

poitrine et de sa toux, directeur de troupe et comédien infatigable bien

qu'au régime et au lait, Molière, durant quinze ans, suffit à tous les

emplois, qu'à chaque nécessité survenante son génie est présent et

répond, gardant de plus ses heures d'inspiration propre et d'initiative.

Entre la dette précipitamment payée aux divertissements de Versailles

ou de Chambord et ses cordiales avances au bon rire de la bourgeoisie,

Molière trouve jour à des oeuvres méditées et entre toutes immortelles.

Pour Louis XIV, son bienfaiteur et son appui, on le trouve toujours

prêt; _l'Amour médecin_ est fait, appris et représenté en cinq jours;

_la Princesse d'Élide_ n'a que le premier acte en vers, le reste suit en

prose, et, comme le dit spirituellement un contemporain de Molière, la

comédie n'a eu le temps cette fois que de chausser un brodequin; mais

elle paraît à l'heure sonnante, quoique l'autre brodequin ne soit pas

lacé. _Mèlicerte_ seule n'est pas finie, mais _les Fâcheux_ le furent en

quinze jours; mais _le Mariage forcé_ et _le Sicilien_, mais _Georges

Dandin_, mais _Pourceaugnac_, mais _le Bourgeois Gentilhomme_, ces

comédies de verve avec intermèdes et ballets, ne firent jamais faute.

Dans les intérêts de sa troupe, il lui fallut souvent dépêcher

l'ouvrage, comme quand il fournit son théâtre d'un _Don Juan_, parce que

les comédiens de l'hôtel de Bourgogne et ceux de Mademoiselle avaient

déjà le leur, et que cette statue qui marche ne cessait de faire

merveille.--Et ces diversions ne l'empêchaient pas tout aussitôt de

songer à Boileau, aux juges difficiles, à lui-même et au genre humain,

par _le Misanthrope_, par le _Tartufe_ et _les Femmes savantes_.

L'année du _Misanthrope_ est en ce sens la plus mémorable et la plus

significative dans la vie de Molière. A peine hors de ce chef-d'oeuvre

sérieux, et qui le parut un peu trop au gros du public, il dut pourvoir

en hâte à la jovialité bourgeoise par _le Médecin malgré lui_, et de là,

de ce parterre de la rue Saint-Denis, raccourcir vite à Saint-Germain

pour _Mélicerte_, la _Pastorale comique_ et cette vallée de Tempé où

l'attendait sur le pré M. de Benserade: Molière faisait face à tous les

appels.

Dans une épître adressée en 1669 au peintre Mignard, sur le dôme du

Val-de-Grâce, Molière a fait une description et un éloge de la fresque

qui s'applique merveilleusement à sa propre manière; il y préconise, en

effet;

Cette belle peinture inconnue en ces lieux,

La fresque, dont la grâce, à l'autre préférée,

Se conserve un éclat d'éternelle durée,

Mais dont la promptitude et les brusques fiertés

Veulent un grand génie à toucher ses beautés!

De l'autre qu'on connoît la traitable méthode

Aux foiblesses d'un peintre aisément s'accommode:

La paresse de l'huile, allant avec lenteur,

Du plus tardif génie attend la pesanteur;

Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,

Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne;

Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux,

Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux.

Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance

Qu'un peintre s'accommode à son impatience,

La traite à sa manière, et d'un travail soudain

Saisisse le moment qu'elle donne à sa main.

La sévère rigueur de ce moment qui passe

Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce;

Avec elle il n'est point de retour à tenter,

Et tout au premier coup se doit exécuter, etc...

[Note 8: Voir MM. Auger et Taschereau.]

A cette belle chaleur de Molière pour la fresque, pour la grande

et dramatique peinture, pour celle-là même qui agit sur les masses

prosternées dans les chapelles romaines, qui n'aimerait reconnaître

la sympathie naturelle au poëte du drame, au poëte de la multitude, à

l'exécuteur soudain, véhément, de tant d'oeuvres impérieuses aussi et

pressantes? Dans les oeuvres finies, au contraire, faites pour être vues

de près, vingt fois remaniées et repolies, à la Miéris, à la Despréaux,

à la La Bruyère, nous retrouvons _la paresse de l'huile_. L'allusion est

trop directe pour que Molière n'y ait pas un peu songé. Cizeron-Rival,

d'ordinaire exact, a dit d'après Brossette: «Au jugement de Despréaux

(et autant que je puis me connoitre en poésie, ce n'est pas son meilleur

jugement), de tous les ouvrages de Molière, celui dont la versification

est la plus régulière et la plus soutenue, c'est le poëme qu'il a

fait en faveur du fameux Mignard, son ami. Ce poëme, disoit-il à M.

Brossette, peut tenir lieu d'un traité complet de peinture, et l'auteur

y a fait entrer toutes les règles de cet art admirable (et Despréaux

citait les mêmes vers que nous avons donnés plus haut). Remarquez,

monsieur, ajoutoit Despréaux, que Molière a fait, sans y penser, le

caractère de ses poésies, en marquant ici la différence de la peinture à

l'huile et de la peinture à fresque. Dans ce poëme sur la peinture, il a

travaillé comme les peintres à l'huile, qui reprennent plusieurs fois le

pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage, au lieu que dans ses

comédies, où il falloit beaucoup d'action et de mouvement, il préféroit

les _brusques fiertés_ de la fresque à _la paresse de l'huile_.» Ce

jugement de Boileau a été fort contesté depuis Cizeron-Rival. M. Auger

le mentionne comme _singulier_. Vauvenargues, qui est de l'avis de

Fénelon sur la poésie de Molière, trouve ce poëme du Val-de-Grâce peu

satisfaisant et préfère en général, comme peintre, La Bruyère au grand

comique: prédilection de critique moraliste pour le modèle du genre.

Vous êtes peintre à l'huile, M. de Vauvenargues! Boileau, tout aussi

intéressé qu'il était dans la question, se montre plus fermement

judicieux. Non que j'admette que ce poëme du Val-de-Grâce soit bon et

satisfaisant d'un bout à l'autre, ou que Molière ait modifié, ralenti sa

manière en le composant. La poésie en est plus chaude que nette; elle

tombe dans le technique et s'y embarrasse souvent en le voulant animer.

Mais Boileau a bien mis le doigt sur le côté précieux du morceau.

Boileau, reconnaissons-le, malgré ce qu'on a pu reprocher à ses réserves

un peu fortes de l'_Art poétique_ ou à son étonnement bien innocent et

bien permis sur les rimes de Molière, fut souverainement équitable

en tout ce qui concerne le poëte son ami, celui qu'il appelait _le

Contemplateur_. Il le comprenait et l'admirait dans les parties les plus

étrangères à lui-même; il se plaisait à être son complice dans le latin

macaronique de ses plus folles comédies; il lui fournissait les malignes

étymologies grecques de _l'Amour médecin_; il mesurait dans son entier

cette faculté multipliée, immense; et le jour où Louis XIV lui demanda

quel était le plus rare des grands écrivains qui auraient honoré la

France durant son règne, le juge rigoureux n'hésita pas et répondit:

«Sire, c'est Molière.»--«Je ne le croyais pas, répliqua Louis XIV; mais

vous vous y connaissez mieux que moi.»

On a loué Molière de tant de façons, comme peintre des moeurs et de la

vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a trop peu mis

en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à sa mort, fut en

progrès continuel dans la _poésie_ du comique. Qu'il ait été en progrès

dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut comique, celui du

_Misanthrope_, du _Tartufe_ et des _Femmes savantes_, le fait est

trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au travers de ce

développement, où la raison de plus en plus ferme, l'observation de

plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer ce surcroît toujours

montant et bouillonnant de verve comique, très-folle, très-riche,

très-inépuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaisée

à définir, de la farce un peu bouffonne et de la lie un peu scarronesque

où Molière trempa au début. Que dirai-je? c'est la distance qu'il y

a entre la prose du _Roman comique_ et tel choeur d'Aristophane ou

certaines échappées sans fin de Rabelais. Le génie de l'ironique

et mordante gaieté a son lyrique aussi, ses purs ébats, son rire

étincelant, redoublé, presque sans cause en se prolongeant, désintéressé

du réel, comme une flamme folâtre qui voltige de plus belle après que

la combustion grossière a cessé,--un rire des dieux, suprême,

inextinguible. C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût,

Voltaire, Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a

appelé les dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le

mieux sentir; lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales

de Calderon, il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le

moins égales, d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle

du monde dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du

burlesque, mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en

préférant de beaucoup le _génie_ fantastique et poétique du comédien

Le Grand. M. de Schlegel gardait-il rancune à Molière pour le trait

innocent du pédant Caritidès sur les Allemands d'alors, _grands

inspectateurs d'inscriptions et enseignes_? Quoi qu'on ait dit,

_Monsieur de Pourceaugnac_, _le Bourgeois Gentilhomme_, _le Malade

imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique jaillissant et

imprévu qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec _le Songe d'une

Nuit d'été_ et _la Tempête_. Pourceaugnac, M. Jourdain, Argant, c'est le

côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus dégagé de la farce

du _Barbouillé_, plus enlevé souvent par delà le réel. Molière, forcé

pour les divertissements de cour de combiner ses comédies avec des

ballets, en vint à déployer, à déchaîner dans ces danses de commande les

choeurs bouffons et pétulants des avocats, des tailleurs, des Turcs,

des apothicaires; le génie se fait de chaque nécessité une inspiration.

Cette issue une fois trouvée, l'imagination inventive de Molière s'y

précipita. Les comédies à ballets dont nous parlons n'étaient pas du

tout (qu'on se garde de le croire) des concessions au gros public, des

provocations directes au rire du bourgeois, bien que ce rire y trouvât

son compte; elles furent imaginées plutôt à l'occasion des fêtes de la

cour. Mais Molière s'y complut bien vite et s'y exalta comme éperdument;

il fit même des ballets et intermèdes au _Malade imaginaire_, de son

propre mouvement, et sans qu'il y eût pour cette pièce destination de

cour ni ordre du roi. Il s'y jetait d'ironie à la fois et de gaieté de

coeur, le grand homme, au milieu de ses amertumes journalières, comme

dans une acre et étourdissante ivresse. Il y mourut en pleine crise

et dans le son le plus aigu de cette saillie montée au délire. Or,

maintenant, entre ces deux points extrêmes du _Malade imaginaire_ ou de

_Pourceaugnac_ et du _Barbouillé_, du _Cocu imaginaire_, par exemple,

qu'on place successivement _la charmante naïveté_ (expression de

Boileau) de _l'École des Femmes_, de _l'École des Maris_, l'excellent

et profond caractère de _l'Avare_, tant de personnages vrais, réels,

ressemblant à beaucoup, et non copiés pourtant, mais trouvés, le sens

docte, grave et mordant du _Misanthrope_, le _Tartufe_ qui réunit tous

les mérites par la gravité du ton encore, par l'importance du vice

attaqué et le pressant des situations, _les Femmes savantes_ enfin, le

plus parfait style de comédie en vers, le troisième et dernier coup

porté par Molière aux critiques de _l'École des Femmes_, à cette race

des prudes et précieuses; qu'on marque ces divers points, et l'on aura

toute l'échelle comique imaginable. De la farce franche et un peu grosse

du début, on se sera élevé, en passant par le naïf, le sérieux, le

profondément observé, jusqu'à la fantaisie du rire dans toute sa pompe

et au gai sabbat le plus délirant.

_Les Fourberies de Scapin_, jouées entre _le Bourgeois Gentilhomme_ et

_l'École des Femmes_, appartiennent-elles à cette adorable folie comique

dont j'ai tâché de donner idée, ou retombent-elles par moments dans la

farce un peu enfarinée et bouffonne, comme l'a pensé Boileau en son _Art

poétique_? Je serais peut-être de ce dernier avis, sauf les conclusions

trop générales qu'en tire le poëte régulateur:

Étudiez la cour et connoissez la ville;

L'une et l'autre est toujours en modèles fertile.

C'est par là que Molière, illustrant ses écrits,

Peut-être de son art eût remporté le prix,

Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures,

Il n'eût pas fait souvent grimacer ses figures,

Quitté pour le bouffon l'agréable et le fin,

Et sans honte à Térence allié Tabarin:

Dans ce sac ridicule où _Scapin l'enveloppe_,

Je ne reconnois plus l'auteur du _Misanthrope_.

Quant aux restrictions reprochées et reprochables à Boileau en cet

endroit, son tort est d'avoir trop généralisé un jugement qui, appliqué

à _Scapin_, pourrait sembler vrai au pied de la lettre. Cette pièce est

effectivement imitée en partie du _Phormion de Térence_, et en partie de

la _Francisquine_ de Tabarin. De plus, en lisant convenablement le vers:

Portraits littéraires, Tome II · 第 3 / 38 题