Quant à ses vues politiques sur les destinées du Piémont, elles sont
parfaitement caractérisées dans une de ces dépêches. Il comprend
l'existence importante, mais nécessairement secondaire, de cet État.
«Nous sommes _grain_ de sable, écrit-il, et notre intérêt évident est de
nous maintenir _grain_. Pourquoi agrandirais-je cette maison? dira
l'Autriche. Est-ce pour lui livrer une partie de mes possessions en Italie
et pour exposer l'autre? Pourquoi l'agrandirais-je? dira la France. Est-ce
pour lui donner les moyens de bâtir quelques citadelles de plus sur les
Alpes, et de donner à l'Autriche, quand le roi de Sardaigne jugera à propos
de s'allier avec elle, un poids décisif contre moi?--Donc tout le monde est
intéressé à nous tenir bas.
«Faites encore, ajoute-t-il, une autre réflexion. Supposez que notre
souverain de Piémont, n'ayant qu'un titre de prince ou de duc, se contente
de régner à la manière des Médicis de Florence, par exemple: vous ne
trouverez pas en Europe de pays supérieur au nôtre; mais si le pays est
obligé de supporter une couronne royale et si on y bat le tambour, la
chose change de face, et le voilà tout de suite trop petit pour être une
planète et trop grand pour être un satellite. Nouvelle cause de médiocrité,
nous étions trop grands pour être protégés et trop faibles pour agir
seuls.»
(_Correspondance_, page 73.)
Et voilà l'homme que ses commentateurs de Turin d'aujourd'hui veulent
représenter comme un ennemi implacable de l'Autriche et comme un zélateur
de la conquête de l'Italie par le Piémont! Il déclamait à voix basse contre
l'Autriche, en effet, dans ses lettres confidentielles à la cour sarde;
mais que reprochait-il à l'Autriche? De trop complaire à la France en lui
laissant convertir sans protestation la Savoie, géographiquement française,
et le Piémont, embouchure des Alpes, en départements français.
Quelle que fût sa partialité pour la maison de Savoie, le comte de Maistre
avait trop de sens pour imaginer que l'Autriche permettrait jamais à un roi
de Sardaigne, avec sa brave mais petite armée savoyarde, sarde et
piémontaise, de se substituer à l'empire et de conquérir l'Italie, que
l'empire lui-même, avec ses six cent mille hommes sous les armes, n'avait
jamais pu posséder. Il avait trop de sens aussi pour s'imaginer que la
France permettrait impunément à cette maison de Savoie de constituer contre
elle, sur les Alpes et au pied des Alpes, à nos portes, une puissance
équivoque de quinze ou vingt millions d'hommes, qui, en s'alliant, comme
elle l'a toujours fait, avec l'Autriche, formerait une masse de soixante
millions d'hommes pesant par leur réunion sur notre frontière de l'Est et
du Midi d'un poids qui nous écraserait en se réunissant. Une telle
politique serait une témérité envers la France; car les cabinets de Turin
et de Vienne auraient la clef des Alpes dans leurs mains unies. Les traités
de 1814, même après le reflux victorieux de l'Europe contre nous, avaient
tellement compris cette nécessité, pour la France, de ne pas agrandir
démesurément la maison ambitieuse de Savoie, que ces traités de 1814 nous
avaient laissé en souveraineté française les trois quarts de la Savoie. Les
traités de 1815 nous reprirent la Savoie tout entière et agrandirent sans
prévoyance et sans justice la maison de Savoie, en lui octroyant, du droit
de sa convoitise, la république de Gênes. Les Génois, violentés dans leur
nationalité, murmurèrent et se soulevèrent en vain contre cette
confiscation de leur indépendance. La légitimité trouva cette fois la
confiscation très-légitime.
Le comte de Maistre n'aurait pas conseillé cette usurpation de la
république de Gênes à son pays. Il était si peu illusionné sur la
convenance et sur la possibilité de la domination du Piémont sur l'Italie
qu'il écrit, presque à la même date, au ministre de son roi à Cagliari, en
parcourant les hypothèses d'une restauration encore bien douteuse:
«Les considérations morales sont encore plus fortes. Je ne connais point de
nation plus véritablement _nation_ et qui ait plus d'unité nationale que la
piémontaise; mais cette unité tourne contre la nation, ou, pour mieux dire,
contre la maison régnante, en s'opposant à tout amalgame politique. Ne
perdez jamais de vue cet axiome: _Aucune nation n'obéit volontairement à
une autre._ Présentez la maison de Savoie à tous les peuples d'Italie qui
ont perdu leurs souverains; tous lui prêteront serment avec joie _si elle
s'établit parmi eux_; mais, si elle devait toujours siéger à Turin, tous
diraient non. Soumettez les Génois et les Lombards à nos souverains; ils
vous diront tous _qu'ils sont tous gouvernés par les Piémontais_. Allez
ensuite en France; demandez à un habitant de Dunkerque ou de Bayonne par
qui il est gouverné; il vous répondra: _Par le roi de France_ (j'aime à
supposer qu'il est toujours à sa place); jamais il ne lui viendra en tête
de vous dire _qu'il est gouverné par les habitants de l'Île-de-France, que
tous les emplois sont pour ces messieurs, qu'ils viennent faire les maîtres
chez les autres, qu'ils veulent tout mener à leur manière_, et autres
chansons des nations sujettes. Un Français ne comprend pas seulement cela;
l'habitant de Dunkerque est Français, celui de Paris est Français; le roi
gouverne les Français par les Français: ils n'en savent pas davantage. La
Providence, en accordant l'unité nationale à vingt-cinq millions d'hommes,
avait fait de la France _le plus beau des royaumes après celui du ciel_,
comme l'a dit Grotius; mais si cette unité échoit à un petit rassemblement
d'hommes, plus elle est prononcée, plus elle s'oppose à l'agrandissement du
souverain de ce pays. Je pourrais donner beaucoup plus de développement à
ces idées; mais, pour abréger, j'arrêterai seulement votre pensée sur un
phénomène remarquable: c'est que _nulle nation n'a le talent d'en gouverner
une autre_. Je ne connais aucun peuple que je mette au-dessus des
Piémontais pour ce qui s'appelle bon sens et jugement; mais, lorsqu'ils
venaient en Savoie pour y commander, ce bon sens n'était plus le même.»