On a vu en 1848 combien le comte de Maistre avait eu le sentiment de ces
antipathies intestines qui empêchent tout amalgame durable entre les
diverses nationalités italiennes, sous un sceptre italien, et plus
peut-être sous un sceptre italien que sous un protectorat étranger. Le jour
où le roi de Piémont Charles-Albert laissa transpirer seulement l'ambition
de changer la couronne de Sardaigne contre la couronne d'Italie, Milan
bondit sous ses pieds contre Turin, et les peuples de la Lombardie
désavouèrent leur prétendu libérateur piémontais. La confédération seule
est le mode futur de l'indépendance italienne, parce qu'elle laisse, à
chacune des nationalités si diverses et si justement fières de la
Péninsule, son nom, sa capitale, ses moeurs, sa langue, sa dignité, son
poids personnel dans l'ensemble. La conquête et l'unification par le
Piémont n'est qu'un rêve. Ce n'est pas le Piémont qu'il faut grandir; c'est
l'Italie qu'il faudra constituer libre et diverse comme l'a fait la nature.
L'ambition turbulente de la maison de Savoie est un mauvais auxiliaire. La
convoitise d'une cour pressée de s'annexer la Lombardie n'est pas un
_casus belli_ légitime pour la France. Quand une prétention nouvelle et
envahissante de l'Autriche viendra fournir à la France ce _casus belli_
légitime, seule excuse qui puisse justifier une guerre européenne, ce n'est
pas avec la maison de Savoie qu'il faudra s'allier offensivement et
défensivement, c'est avec la Péninsule tout entière. Alors vous aurez
délivré la première race d'hommes de la terre pour attester à l'avenir la
reconnaissance du monde envers l'Italie, _alma parens_, et votre oeuvre
subsistera, parce que l'Italie entière aura sa place dans cette nouvelle
ligue des Achéens. Autrement vous n'aurez fait qu'agrandir sur votre
frontière un ami suspect et un ennemi dangereux, et rien ne subsistera de
votre oeuvre sanglante et éphémère; car l'Italie veut bien obéir à
elle-même, mais elle ne consentira jamais à obéir à ce qu'il y a de moins
italien en elle: une monarchie composée de braves montagnards, de rudes
insulaires et d'héroïques Cisalpins, propres à la défendre, inhabiles à la
dominer. La baïonnette n'est pas un sceptre; une confédération libre doit
seule tenir dans ses mains collectives le sceptre de l'Italie. Nous
pensons à cet égard comme le comte de Maistre.