XXIV

L'empereur Napoléon ne répondit même pas à une demande d'audience si

extraordinaire et qui ne pouvait que l'embarrasser. Il ne pouvait sacrifier

ses départements du Piémont incorporés à l'empire à une conversation

éloquente avec un homme d'excentricité. Il ne pouvait improviser un trône

pour M. de Maistre sans détrôner ou un autre souverain des vieilles races,

ou un nouveau souverain de sa propre maison. Le rêve eut un triste réveil.

Tout fut connu. La cour de Cagliari, de plus en plus surprise, ne ménagea

pas les termes dans sa réprimande à son ministre en Russie. Nous voyons le

contre-coup de ces mécontentements très-graves de la cour de Cagliari à

l'amertume des répliques du comte de Maistre dans une de ses lettres, du 2

juin, au chevalier _Rossi_, qui lui avait transmis avec une rudesse mal

mitigée le mécontentement du roi.

«Il y a une expression de votre lettre, répond M. de Maistre au chevalier

Rossi, qui m'inspire à moi les réflexions les plus profondes et les plus

tristes. _Ce qui peut vous arriver de plus heureux pour vous_,

m'écrivez-vous, _c'est que_, etc., etc. (Sans doute _qu'on oublie à

Cagliari une telle aventure_.)

«Vous m'obligeriez beaucoup de me dire ce qui pourrait m'arriver de plus

malheureux. Entrez dans cette triste analyse, examinez de tous les côtés où

il est possible de blesser et de punir un homme; vous verrez que tout est

fait déjà, et qu'il n'y a plus moyen de tuer un cadavre et de frapper sur

_rien_.... Vous saisissez votre plume massive, et vous m'écrivez comme à un

jeune homme qui débuterait dans le monde et qui chercherait une réputation,

je pourrais même ajouter: comme à une espèce de mauvais sujet. Vous

souhaitez pour mon bien _que je ne sois pas parti pour Paris, et vous

m'apprenez même que le roi veut bien ne pas donner une interprétation

sinistre à ma démarche_!--Était-ce donc pour mon plaisir que je voulais

aller à Paris?...»

À la suite de ces reproches et de ces récriminations, le comte de Maistre

accusait très-injustement sa cour d'ingratitude et même de persécution

envers lui. L'humeur ici manquait, non de fierté, mais de justice. Le peu

de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'être dépouillé

en qualité d'émigré lui avait été rendu; le modeste emploi de sénateur au

tribunal de Chambéry, emploi aussi peu rétribué que peu imposant, n'étaient

pas de grands sacrifices comparés au rang d'ambassadeur à une des premières

cours de l'Europe, aux titres, aux dignités éminentes, aux décorations, au

traitement dont il était honoré par le trésor si pauvre de Sardaigne, et

enfin aux faveurs très-utiles dont il jouissait, lui, son frère et son

fils, par l'amitié de l'empereur de Russie. Les plaintes dépassaient

évidemment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand écrivain politique,

comblé de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon,

remplir également le monde de ses plaintes mal fondées contre leur

prétendue ingratitude. Il est plus aisé d'être exigeant envers les autres

que juste envers soi-même. Seulement ce grand écrivain racontait ses griefs

à l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses

dépêches confidentielles à sa cour.

Il manifeste déjà à demi-mot, dans ses dépêches un peu récriminatoires,

l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprès de l'empereur

Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation

d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est

accordée; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune

homme. Des commérages politiques sur la cour de Russie remplissent en

partie le reste de ces dépêches.

Le général Caulaincourt, ambassadeur de France après Savary, le traitait

dans ses lettres avec une dédaigneuse brutalité de style. Le silence de

Napoléon aux avances du grand écrivain avait aigri l'encre du comte de

Maistre. Quelques-uns de ces commérages sont peu dignes d'une plume

sérieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse

Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mêmes sur le déclin encore

rayonnant de sa beauté, sont racontés avec une légèreté qui étonne.

«Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallière, hormis

qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmélite.»

Son rôle d'ambassadeur courtisan fait fléchir son rigorisme. Il va chez la

beauté en crédit et se vante de sa faveur auprès d'elle.

«Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fête superbe chez la favorite,

à la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivière et souper de

deux cents couverts. Nous ne fûmes pas peu surpris de n'y voir ni

l'ambassadeur de France ni aucun Français. Tous les appartements étaient

ouverts et illuminés. Dans le cabinet de la belle dame, décoré avec la plus

somptueuse élégance, nous vîmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le

portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude:

_Allez, allez voir!_ Depuis plus d'une année je n'allais plus dans cette

maison, et j'ai su qu'on m'en a loué comme d'un trait de politique, parce

qu'on a cru que je m'étais retiré pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de

m'attacher à cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait

beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout à cette tactique; je n'y

allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait déplu

là. Mais cette fois j'ai été invité en personne par le maître de la maison;

je lui dis en riant: _Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bonté de

me présenter de nouveau à madame comme un homme qui arrive_; ce qui fournit

la matière à un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia

recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans

diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas

besoin de tout cela. _Le negligenze sue sono artifici._ Le temps semble

glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cirée. Chaque jour on la

trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait éviter ce filet,

mais je ne comprends guère comment elle pourrait en sortir. Elle a

d'ailleurs, à ce qu'il paraît, complétement deviné le grand secret de sa

position: _Ne faites pas attention aux distractions._ Moyennant cela je la

crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inébranlable. On s'était imaginé

certaines choses, mais tout s'en est allé en fumée.»

Quelques dépêches confidentielles à sa cour vont même au delà; telles sont

les lettres semi-plaisantes, semi-sérieuses, dans lesquelles il demande,

pour épier les secrets diplomatiques des maris, un secrétaire d'ambassade

jeune, beau, séduisant, propre à s'insinuer dans le coeur des femmes. Nous

savons bien que c'était là une affectation d'habileté diplomatique à tout

prix, une jactance de légèreté qui ne portait point atteinte à la sévérité

de ses vrais principes et à la pureté de ses moeurs; mais un rigoriste ne

doit pas même badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des

badinages l'autorité morale avec laquelle il aura à les flétrir comme

écrivain.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 321 / 326 题