L'empereur Napoléon ne répondit même pas à une demande d'audience si
extraordinaire et qui ne pouvait que l'embarrasser. Il ne pouvait sacrifier
ses départements du Piémont incorporés à l'empire à une conversation
éloquente avec un homme d'excentricité. Il ne pouvait improviser un trône
pour M. de Maistre sans détrôner ou un autre souverain des vieilles races,
ou un nouveau souverain de sa propre maison. Le rêve eut un triste réveil.
Tout fut connu. La cour de Cagliari, de plus en plus surprise, ne ménagea
pas les termes dans sa réprimande à son ministre en Russie. Nous voyons le
contre-coup de ces mécontentements très-graves de la cour de Cagliari à
l'amertume des répliques du comte de Maistre dans une de ses lettres, du 2
juin, au chevalier _Rossi_, qui lui avait transmis avec une rudesse mal
mitigée le mécontentement du roi.
«Il y a une expression de votre lettre, répond M. de Maistre au chevalier
Rossi, qui m'inspire à moi les réflexions les plus profondes et les plus
tristes. _Ce qui peut vous arriver de plus heureux pour vous_,
m'écrivez-vous, _c'est que_, etc., etc. (Sans doute _qu'on oublie à
Cagliari une telle aventure_.)
«Vous m'obligeriez beaucoup de me dire ce qui pourrait m'arriver de plus
malheureux. Entrez dans cette triste analyse, examinez de tous les côtés où
il est possible de blesser et de punir un homme; vous verrez que tout est
fait déjà, et qu'il n'y a plus moyen de tuer un cadavre et de frapper sur
_rien_.... Vous saisissez votre plume massive, et vous m'écrivez comme à un
jeune homme qui débuterait dans le monde et qui chercherait une réputation,
je pourrais même ajouter: comme à une espèce de mauvais sujet. Vous
souhaitez pour mon bien _que je ne sois pas parti pour Paris, et vous
m'apprenez même que le roi veut bien ne pas donner une interprétation
sinistre à ma démarche_!--Était-ce donc pour mon plaisir que je voulais
aller à Paris?...»
À la suite de ces reproches et de ces récriminations, le comte de Maistre
accusait très-injustement sa cour d'ingratitude et même de persécution
envers lui. L'humeur ici manquait, non de fierté, mais de justice. Le peu
de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'être dépouillé
en qualité d'émigré lui avait été rendu; le modeste emploi de sénateur au
tribunal de Chambéry, emploi aussi peu rétribué que peu imposant, n'étaient
pas de grands sacrifices comparés au rang d'ambassadeur à une des premières
cours de l'Europe, aux titres, aux dignités éminentes, aux décorations, au
traitement dont il était honoré par le trésor si pauvre de Sardaigne, et
enfin aux faveurs très-utiles dont il jouissait, lui, son frère et son
fils, par l'amitié de l'empereur de Russie. Les plaintes dépassaient
évidemment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand écrivain politique,
comblé de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon,
remplir également le monde de ses plaintes mal fondées contre leur
prétendue ingratitude. Il est plus aisé d'être exigeant envers les autres
que juste envers soi-même. Seulement ce grand écrivain racontait ses griefs
à l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses
dépêches confidentielles à sa cour.
Il manifeste déjà à demi-mot, dans ses dépêches un peu récriminatoires,
l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprès de l'empereur
Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation
d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est
accordée; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune
homme. Des commérages politiques sur la cour de Russie remplissent en
partie le reste de ces dépêches.
Le général Caulaincourt, ambassadeur de France après Savary, le traitait
dans ses lettres avec une dédaigneuse brutalité de style. Le silence de
Napoléon aux avances du grand écrivain avait aigri l'encre du comte de
Maistre. Quelques-uns de ces commérages sont peu dignes d'une plume
sérieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse
Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mêmes sur le déclin encore
rayonnant de sa beauté, sont racontés avec une légèreté qui étonne.
«Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallière, hormis
qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmélite.»
Son rôle d'ambassadeur courtisan fait fléchir son rigorisme. Il va chez la
beauté en crédit et se vante de sa faveur auprès d'elle.
«Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fête superbe chez la favorite,
à la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivière et souper de
deux cents couverts. Nous ne fûmes pas peu surpris de n'y voir ni
l'ambassadeur de France ni aucun Français. Tous les appartements étaient
ouverts et illuminés. Dans le cabinet de la belle dame, décoré avec la plus
somptueuse élégance, nous vîmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le
portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude:
_Allez, allez voir!_ Depuis plus d'une année je n'allais plus dans cette
maison, et j'ai su qu'on m'en a loué comme d'un trait de politique, parce
qu'on a cru que je m'étais retiré pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de
m'attacher à cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait
beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout à cette tactique; je n'y
allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait déplu
là. Mais cette fois j'ai été invité en personne par le maître de la maison;
je lui dis en riant: _Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bonté de
me présenter de nouveau à madame comme un homme qui arrive_; ce qui fournit
la matière à un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia
recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans
diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas
besoin de tout cela. _Le negligenze sue sono artifici._ Le temps semble
glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cirée. Chaque jour on la
trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait éviter ce filet,
mais je ne comprends guère comment elle pourrait en sortir. Elle a
d'ailleurs, à ce qu'il paraît, complétement deviné le grand secret de sa
position: _Ne faites pas attention aux distractions._ Moyennant cela je la
crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inébranlable. On s'était imaginé
certaines choses, mais tout s'en est allé en fumée.»
Quelques dépêches confidentielles à sa cour vont même au delà; telles sont
les lettres semi-plaisantes, semi-sérieuses, dans lesquelles il demande,
pour épier les secrets diplomatiques des maris, un secrétaire d'ambassade
jeune, beau, séduisant, propre à s'insinuer dans le coeur des femmes. Nous
savons bien que c'était là une affectation d'habileté diplomatique à tout
prix, une jactance de légèreté qui ne portait point atteinte à la sévérité
de ses vrais principes et à la pureté de ses moeurs; mais un rigoriste ne
doit pas même badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des
badinages l'autorité morale avec laquelle il aura à les flétrir comme
écrivain.