On comprend, sans qu'il soit besoin de le dire, que l'envoyé du roi de
Sardaigne en Russie se garda bien de consulter sa cour sur une si étrange
hallucination de sa propre politique; la cour proscrite, mais scrupuleuse,
de Cagliari aurait, au premier mot, désavoué et rappelé son ministre.
Comment, en effet, la maison proscrite de Savoie aurait-elle avec dignité
mendié un trône à son proscripteur? et comment cette maison royale,
représentant dans son île la fidélité malheureuse à la légitimité des
trônes, aurait-elle pu se démentir en expulsant elle-même une autre maison
royale de ses possessions, par la main de Napoléon, pour se déshonorer en
acceptant ses dépouilles?
Or, nous l'avons dit, on ne pouvait prendre cette indemnité de la maison
dépouillée de Savoie que sur d'autres dépouilles. Et, de plus, comment le
roi de Sardaigne, allié et protégé de la Russie, de l'Angleterre, de
l'Espagne, de l'Autriche, de la Prusse, parent enfin de la maison de
Bourbon, aurait-il justifié aux yeux de ces alliés naturels ses relations
secrètes avec Napoléon, le jour où cette négociation ou cette intrigue
viendrait à transpirer du cabinet de M. de Maistre dans le monde?
C'était là une de ces manoeuvres équivoques qui perdent plus que la fortune
d'une cour, qui perdent son caractère. Le comte de Maistre en eut le
pressentiment sans doute, car il garda un profond silence, silence
très-répréhensible, envers sa cour sur ces aventures de diplomatie
très-compromettantes pour ceux dont il était censé être le diplomate. Quand
un homme représente son souverain, l'homme disparaît sous le ministre. Il
ne lui est pas permis de dire: J'agis, comme homme privé, dans un sens
inverse de mon rôle et de mon devoir comme ministre de ma cour. Si l'on
veut agir comme homme privé et d'après ses propres inspirations au lieu
d'agir selon ses instructions, il faut commencer par donner sa démission de
son titre d'envoyé de sa cour. Alors on est libre, on n'engage que soi;
mais en restant ministre, et en agissant comme homme, on engage sa cour et
on forfait à sa mission. Voilà les principes.
Le comte de Maistre les faussait en prétendant agir comme homme et rester
revêtu de son caractère d'envoyé de son roi.
On conçoit l'étonnement et la juste colère qui saisirent les ministres et
le roi à Cagliari quand les ministres et le roi apprirent avec stupeur
cette incartade de zèle et cette folie de fidélité dans leur ministre à
Pétersbourg. De ce jour data, pour M. de Maistre, réprimandé et mal
pardonné, une défiance et un éloignement de sa cour à son égard qui ne lui
permirent jamais de monter jusqu'où son génie pouvait prétendre en Piémont.
Lisons de sa propre main le récit de cette incroyable échauffourée de zèle.