On a vu, par les lettres précédentes, que l'envoyé oisif du roi de
Sardaigne à Pétersbourg flottait entre la résistance et l'acquiescement à
la fortune de Napoléon, et qu'il commençait à prendre au sérieux cette
fortune qu'il avait d'abord prise en moquerie ou en haine.
On a vu de plus que l'envoyé du roi de Sardaigne s'ennuyait de son
oisiveté. Qu'avait-il à faire en effet à Pétersbourg qu'à recevoir de loin
les rumeurs des champs de bataille, des négociations, des congrès, des
entrevues d'Erfurt ou de Tilsitt entre les princes, et à transmettre à sa
cour les mille et mille commérages politiques des salons de Pétersbourg,
commérages vagues, souvent faux, sur lesquels il échafaudait des dépêches,
des plans, des combinaisons plus propres à amuser sa cour de Cagliari qu'à
la servir?
L'envoyé de Sardaigne n'avait en réalité là qu'un seul rôle: écouter aux
portes et faire de l'esprit sur ce qu'il avait entendu par le trou de la
serrure. Le métier n'allait pas à une tête si forte et si active. Il rêvait
un rôle plus conforme à sa stature; il n'aspirait à rien moins qu'à rendre
à son ombre de gouvernement un trône réel sur le continent, _per fas et
nefas_. On va le voir. Il voulait imposer son nom à la reconnaissance de la
maison de Savoie par un de ces services officieux, éclatants, qui font d'un
sujet le restaurateur de son prince; ou plutôt il ne savait pas bien
précisément encore ce qu'il voulait à cet égard, car la résurrection du
Piémont lui paraissait radicalement impossible tant que Napoléon serait sur
le trône, et cependant c'était désormais à Napoléon qu'il allait s'adresser
pour relever la monarchie de Sardaigne sur le continent. Il s'agissait donc
dans sa pensée d'un de ces desseins confus, chimériques, équivoques, qui
ont besoin du succès pour être avoués. Or, puisqu'à ses propres yeux il
était impossible, Napoléon vivant, de rendre Turin, le Piémont et la Savoie
au roi de Sardaigne, c'était donc un autre royaume qu'il fallait obtenir de
Napoléon en indemnité pour cette cour. Mais, pour que cette indemnité d'un
royaume détaché par Napoléon lui-même de ses conquêtes pût être donné au
roi de Sardaigne, il fallait deux choses: d'abord consentir à être
l'obligé et pour ainsi dire le complice du conquérant distributeur
d'empires. Que devenait l'honneur de la maison de Savoie?
Il fallait de plus accepter, après l'avoir sollicité, un de ces royaumes
arrachés par le conquérant à une autre maison régnante pour en gratifier la
maison de Savoie devenue usurpatrice à son tour. Que devenait la
légitimité?
On voit que tout cela n'était ni très-digne, ni très-logique, ni
très-moral. Les politiques n'ont pas de scrupules, mais les prophètes, qui
parlent sans cesse au nom de la morale divine, sont tenus d'en avoir. M. de
Maistre en manquait ici.
Quoi qu'il en soit, le comte de Maistre inventa dans sa féconde
imagination, une belle nuit, un plan de restauration, ici ou là, de la cour
de Sardaigne. Ce plan, il se garda bien de l'avouer à personne, de peur
qu'on ne soufflât sur sa chimère: les aventureux craignent les conseils.
Ce plan consistait à séduire Savary, l'envoyé de Napoléon en Russie, par
les empressements de sa politesse et par les agréments de son esprit; puis,
après avoir séduit l'envoyé, de séduire le maître, de convertir Napoléon à
la contre-révolution par la puissance d'un entretien tête à tête avec le
vainqueur du monde, de l'éblouir, de le fasciner, de le magnétiser, de le
dompter à force d'audace et d'éloquence, de le convaincre de la nécessité
de rétablir la maison de Savoie dans quelque grand établissement
monarchique sur le continent; puis, après ce triomphe du génie sur
Napoléon, de revenir à la cour de Cagliari en apportant à son souverain un
royaume ou un autre.