«Au moment ou je m'occupais de ces idées, écrit-il plus tard au ministre
des affaires étrangères à Cagliari pour s'excuser, il arrive ici un
_favori_ de Napoléon (Savary). Cet homme se prend de quelque intérêt pour
moi. Il est présenté dans une maison où je suis fort lié, M. de Laval,
Français résidant à Pétersbourg et chambellan de l'empereur Alexandre. Je
me demande s'il n'y aurait pas moyen de tirer parti des circonstances en
faveur du roi. Les hommes extraordinaires (Napoléon) ont tous des moments
extraordinaires; il ne s'agit que de savoir les saisir.
«Les raisons les plus fortes m'engagent à croire que, si je pouvais aborder
Napoléon, j'aurais des moyens d'adoucir le lion et de le rendre plus
traitable à l'égard de la maison de Savoie. Je laisse mûrir cette idée, et
plus je l'examine, plus elle me paraît plausible. Je commence par les
moyens de l'exécuter, et à cet égard il n'y a ni doute ni difficulté. Le
chambellan, M. de Laval, dont il est inutile que je parle longuement,
était, comme je vous le disais tout à l'heure, _fait exprès_. Il s'agissait
donc uniquement d'écarter de cette entreprise tous les inconvénients
possibles, et de prendre garde avant tout de ne pas choquer Napoléon. Pour
cela je commence par dresser un Mémoire écrit avec cette espèce de
coquetterie qui est nécessaire toutes les fois qu'on aborde l'autorité,
surtout l'autorité nouvelle et ombrageuse, sans bassesse cependant, et
même, si je ne me trompe, avec quelque dignité. Vous en jugerez vous-même,
puisque je vous ai envoyé la pièce. Au surplus, Monsieur le Chevalier,
j'avais peu de craintes sur Bonaparte. La première qualité de l'homme né
pour mener et asservir les hommes, c'est de connaître les hommes. Sans
cette qualité il ne serait pas ce qu'il est. Je serais bien heureux si
l'empereur me déchiffrait comme lui. L'empereur Alexandre a vu, dans la
tentative que j'ai faite, un élan de zèle, et, comme la fidélité lui plaît
depuis qu'il règne, en refusant de m'écouter il ne m'a fait cependant aucun
mal. Le souverain légitime intéressé dans l'affaire (le roi de Sardaigne)
peut se tromper sur ce point; mais l'usurpateur est infaillible.
«Tout paraissant sûr de ce côté, et m'étant assuré d'ailleurs de
l'approbation de la cour de Russie, et même de la protection que les
circonstances permettaient, il fallait penser à l'Angleterre.» Il confie
son idée à l'ambassadeur d'Angleterre en Russie; celui-ci, évidemment
embarrassé de la confidence, la lui déconseille aussi poliment qu'il peut.
«Je comptais commencer la conversation avec Bonaparte, continue-t-il, à peu
près de cette manière: _Ce que j'ai à vous demander, avant tout, c'est que
vous ne cherchiez point à m'effrayer, car vous pourriez me faire perdre le
fil de mes idées, et fort inutilement, puisque je suis entre vos mains.
Vous m'avez appelé, je suis venu; j'ai votre parole. Faites-moi fusiller
demain, si vous voulez, mais écoutez-moi aujourd'hui._
«Quant à l'épilogue que j'avais également projeté, je puis aussi vous le
faire connaître. Je comptais dire à peu près: _Il me reste, Sire, une chose
à vous déclarer: c'est que jamais homme vivant ne saura un mot de ce que
j'ai eu l'honneur de vous dire, pas même le roi mon maître; et je ne dis
point ceci pour vous; car que vous importe? Vous avez un bon moyen de me
faire taire, puisque vous me tenez. Je le dis à cause de moi, afin que vous
ne me croyiez pas capable de publier cette conversation. Pas du tout, Sire!
Regardez tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire comme des pensées qui
se sont élevées d'elles-mêmes dans votre coeur. Maintenant, je suis en
règle; si vous ne voulez pas me croire, vous êtes bien le maître de faire
tout ce qu'il vous plaira de ma personne; elle est ici._
«Comment donc cette idée a-t-elle été si mal accueillie à Cagliari? Je
crois que vous m'en dites la raison, sans le savoir, dans la première ligne
chiffrée de votre lettre du 15 février, où vous me dites que la mienne _est
un monument de la plus grande surprise_. Voilà le mot, Monsieur le
Chevalier; le cabinet est surpris. Tout est perdu. En vain le monde croule,
Dieu nous garde d'une idée imprévue! et c'est ce qui me persuade encore
davantage que je ne suis pas votre homme; car je puis bien vous promettre
de faire les affaires de S. M. aussi bien qu'un autre, mais je ne puis vous
promettre de ne jamais vous surprendre. C'est un inconvénient de caractère
auquel je ne vois pas trop de remède. Depuis six mortelles années, mon
infatigable plume n'a cessé d'écrire chaque semaine que S. M., _comptant
absolument sur la puissance ainsi que sur la loyauté de son grand ami
l'empereur d'Autriche, et ne voulant pas faire un pas sans son
approbation_, etc. C'est cela qui ne surprend pas! Dieu veuille bénir les
armes de M. de Front plus que les miennes! Quand j'ai vu qu'elles se
brisaient dans mes mains, j'ai fait un effort pour voir si je pourrais
_rompre la carte_. Bonaparte n'a pas voulu m'entendre; si vous y songez
bien, vous verrez que c'est une preuve certaine que j'avais bien pensé. Il
a jugé à propos, au reste, de garder un silence absolu sur cette démarche;
car je n'ai nulle preuve qu'il en ait écrit à son ambassadeur ici, et je
suis sûr qu'il n'en a pas parlé au comte Tolstoï à Paris.
«Je n'ai demandé, ajoute-t-il, qu'une simple conversation avec Napoléon
_comme simple particulier_. (Nous avons montré que le simple particulier
n'existait pas dans le ministre, à moins qu'il n'eût donné sa démission.)
Il n'y avait que moi de compromis, dit-il encore, car on était maître de
m'emprisonner ou de m'étrangler à Paris.»