Ces sensibilités de coeur contrastent toujours en lui avec les duretés de
l'esprit. L'écrivain était acerbe, l'homme était bon; c'est le contraire de
tant d'autres, tels que Jean-Jacques Rousseau, hommes très-humanitaires
dans leurs écrits, très-personnels dans leur conduite. M. de Maistre
n'aurait pas jeté un chien de sa chienne à cette voirie vivante où
Jean-Jacques Rousseau jetait ses enfants.
Ses lettres suivent pas à pas les événements et les commentent à sa
manière.
«Après la bataille d'Iéna, dit-il, j'avais écrit à notre ami, M. de Blacas:
_Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse._ J'ai eu, depuis que je
raisonne, une aversion particulière pour le grand Frédéric, qu'un siècle
frénétique s'est hâté de proclamer _grand homme_, mais qui n'était au fond
qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme un des plus grands
ennemis du genre humain qui aient jamais existé. Sa monarchie était un
argument contre la Providence. Aujourd'hui cet argument s'est tourné en
preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fameux, construit
avec du sang et de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de
brochures, a croulé en un clin d'oeil, et _c'en est fait pour toujours_!»
Voyez le danger des oracles! un demi-siècle après cet anathème la Prusse
balançait l'empire en Allemagne et prospérait insolemment malgré les vices
très-réels de son origine, et malgré, qui sait? peut-être à cause du
machiavélisme de son fondateur et de ses cabinets.
Ceci s'adressait au comte d'Avaray, favori de Louis XVIII, alors réfugié à
Milan sous la protection de la Russie.
Tournez la page; vous lirez sur Bonaparte les lignes suivantes pour
justifier la paix conclue par la Russie avec l'usurpateur du royaume de
Louis XVIII.
«Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte: il est _usurpateur_, il
est _meurtrier_; mais, faites-y bien attention, il est _usurpateur_ moins
que Guillaume d'Orange, _meurtrier_ moins qu'Élisabeth d'Angleterre. Il
faut savoir ce que décidera le temps, que j'appelle le premier ministre de
la Divinité au département des souverainetés; mais, en attendant, Monsieur
le Chevalier, nous ne sommes pas plus forts que Dieu. Il faut traiter avec
celui à qui il lui a plu de donner la puissance.»
Allez plus loin, vous lirez des lettres à Louis XVIII lui-même, roi bien
digne par son esprit d'un tel correspondant.
Allez encore, vous arrivez bien inopinément à une des plus étranges
péripéties de caractère et d'imagination qui puissent confondre le don de
prophétie dans un homme assez hardi pour se l'arroger. Nous voulons parler
de la tentative d'un rapprochement personnel du comte de Maistre avec
Bonaparte.--Pour quel but? Il est facile de le conjecturer quand on a lu
ses lettres familières et les lettres officielles plus récentes destinées à
excuser sa démarche auprès de la cour de Sardaigne; et enfin par quel
intermédiaire? par l'amitié du duc de Rovigo (Savary), accusé alors, à tort
ou à droit, de l'exécution sanglante du duc d'Enghien. Le comte de Maistre,
qui venait, deux lettres plus haut, d'anathématiser le meurtre du duc
d'Enghien, se rapprochant avec déférence de Savary qui venait d'assister à
l'exécution de la victime! Et le ministre du roi de Sardaigne se
concertant, à l'insu de son maître, avec le ministre de Bonaparte pour
opérer un rapprochement intime et secret entre l'homme de Vincennes et le
roi de Cagliari!
La plume tombe des doigts. Laissons le comte de Maistre faire lui-même
cette étonnante confession. «Ne vous fiez pas aux princes,» dit
l'Écriture. Ne vous fiez pas aux prophètes politiques, dit cette
correspondance. Lisez, car, si vous ne lisiez pas, vous ne croiriez pas.