Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est né!
s'écrièrent l'ancien régime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie,
l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style
la vieillesse des choses.
Ce livre, répandu comme un secret parmi l'émigration, fit du gentilhomme
savoyard le favori sérieux de la contre-révolution, des camps et des cours.
On dit au roi de Sardaigne: «Comment négligez-vous ce prodige que Dieu vous
envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances
seraient jalouses de ce don du Ciel. Hâtez-vous d'en décorer vos
conseils.» On l'appela, en 1797, à Turin. La faible monarchie sarde fut
écrasée dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de
Sardaigne se réfugia dans son île, sur un débris de trône. Le comte de
Maistre, qui n'avait rien à espérer de l'Autriche que l'abandon et de la
France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous
le titre de régent de la chancellerie, la direction très-insignifiante des
tribunaux de cette petite île.
Bientôt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet écrivain qui embrassait
le monde d'un regard ne pouvait se résigner à l'étroitesse d'horizon d'une
petite cour insulaire sur un écueil de la Méditerranée, peuplé d'habitants
presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de
son imagination. Son génie oratoire et inquiet froissait la routine et la
médiocrité de la cour de _Cagliari_. On le voit clairement dans sa
correspondance, il importunait les Sardes et les Piémontais favoris de la
cour. Ne pouvant nier son mérite, on l'envoya pérorer ailleurs. Lui-même
étouffait dans cette bourgade décorée du nom de capitale. La Sardaigne
anéantie et ruinée ne pouvait avoir une diplomatie sérieuse en Europe; un
peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours étaient sa seule
politique. Le roi, évidemment importuné lui-même des imaginations trop
grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plénipotentiaire à
Pétersbourg.
C'était un honneur dans la forme, au fond c'était un exil. Son fils
présente comme un sacrifice douloureux à la monarchie l'acceptation du
comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition
très-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission à une telle
cour. Il lui fallait les grandes scènes, les grands auditoires; il avait
besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements
(vingt mille francs), conformes à la pénurie de cette pauvre cour de
Cagliari, étaient insuffisants sans doute, mais ils étaient cependant bien
au-dessus du traitement d'un sénateur de Chambéry.