XIV

Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est né!

s'écrièrent l'ancien régime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie,

l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style

la vieillesse des choses.

Ce livre, répandu comme un secret parmi l'émigration, fit du gentilhomme

savoyard le favori sérieux de la contre-révolution, des camps et des cours.

On dit au roi de Sardaigne: «Comment négligez-vous ce prodige que Dieu vous

envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances

seraient jalouses de ce don du Ciel. Hâtez-vous d'en décorer vos

conseils.» On l'appela, en 1797, à Turin. La faible monarchie sarde fut

écrasée dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de

Sardaigne se réfugia dans son île, sur un débris de trône. Le comte de

Maistre, qui n'avait rien à espérer de l'Autriche que l'abandon et de la

France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous

le titre de régent de la chancellerie, la direction très-insignifiante des

tribunaux de cette petite île.

Bientôt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet écrivain qui embrassait

le monde d'un regard ne pouvait se résigner à l'étroitesse d'horizon d'une

petite cour insulaire sur un écueil de la Méditerranée, peuplé d'habitants

presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de

son imagination. Son génie oratoire et inquiet froissait la routine et la

médiocrité de la cour de _Cagliari_. On le voit clairement dans sa

correspondance, il importunait les Sardes et les Piémontais favoris de la

cour. Ne pouvant nier son mérite, on l'envoya pérorer ailleurs. Lui-même

étouffait dans cette bourgade décorée du nom de capitale. La Sardaigne

anéantie et ruinée ne pouvait avoir une diplomatie sérieuse en Europe; un

peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours étaient sa seule

politique. Le roi, évidemment importuné lui-même des imaginations trop

grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plénipotentiaire à

Pétersbourg.

C'était un honneur dans la forme, au fond c'était un exil. Son fils

présente comme un sacrifice douloureux à la monarchie l'acceptation du

comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition

très-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission à une telle

cour. Il lui fallait les grandes scènes, les grands auditoires; il avait

besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements

(vingt mille francs), conformes à la pénurie de cette pauvre cour de

Cagliari, étaient insuffisants sans doute, mais ils étaient cependant bien

au-dessus du traitement d'un sénateur de Chambéry.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 311 / 326 题