Le comte arriva à Pétersbourg plein de pensées vagues pour son roi, pour la
Russie, pour lui-même. Sa tête fermentait de restauration; il voulait
relever la maison de Savoie par les Russes, peut-être même par les
Français. On va voir bientôt dans sa correspondance qu'il savait au besoin
s'accommoder avec la Révolution pourvu qu'elle rétablît et qu'elle agrandît
le trône de son monarque.
L'empereur Alexandre et l'aristocratie russe l'accueillirent, non pour son
titre, mais pour son nom. Les _Considérations sur la France_ avaient
popularisé ce nom jusqu'à la cour de Russie. Il devint en peu de temps le
favori des salons de Pétersbourg. Il y était gracieux, enjoué, souple,
éloquent, étrange et sérieux à la fois. Son éloquence à chaînons rompus et
à brillantes fusées de génie était surtout, comme celle de madame de Staël,
une éloquence confidentielle de coin du feu; il n'avait pas assez de
gravité et de solidité pour une tribune, il avait assez d'inspiration, de
grâce et de décousu pour un tête-à-tête. De plus, son rôle à Pétersbourg
était de plaire et de flatter. Les Savoyards naissent courtisans par la
situation subalterne de leur province à Turin. Le grand Savoyard plaisait
généralement et flattait à merveille. Les ministres étrangers, même les
ministres de France en Russie, ne voyaient en lui qu'un représentant du
malheur et du détrônement. On ne craignait pas l'ascendant de Cagliari sur
le monde; on admirait l'esprit de son représentant. Son existence, un peu
amère sous le rapport de la fortune, était très-douce sous le rapport de
la société. De plus, quoi qu'il en dise çà et là dans ses lettres à sa cour
et dans ses lettres familières, il était loin d'être insensible aux rangs,
aux titres, aux décorations, aux faveurs de cour. Le titre d'ambassadeur
d'un roi à la cour de Russie, bien que ce roi ne fût plus qu'un naufragé du
trône sur un îlot d'Italie, caressait agréablement son orgueil. Je l'ai
assez vu pour ne pas croire à ce désintéressement d'amour-propre. Cet
amour-propre n'enlevait rien à sa vertu, mais il transpirait souvent dans
sa correspondance.
J'en eus un jour une preuve bizarre qui ne s'effacera jamais de mon
souvenir. Les petites circonstances sont quelquefois les meilleures
révélations du caractère.
À l'époque de mon mariage, qui fut célébré à Chambéry, le comte Joseph de
Maistre fut choisi par mon père absent pour le représenter au contrat et
pour me servir ce jour-là de père. Le contrat se signait dans une maison de
plaisance nommée Caramagne, à quelque distance de la ville, chez la
marquise de la Pierre, centre de la société aristocratique de Savoie. Le
comte d'Andezenne, général piémontais, gouverneur de Savoie, servait de
père à ma fiancée. Une nombreuse réunion de parents et d'amis remplissait
le salon. On lut le contrat, et on appela les témoins à la signature. Le
gouverneur de la Savoie fut appelé le premier par sa qualité de père de la
fiancée et par son rang de représentant du souverain dans la province. Il
signa et chercha à passer la plume à la main du comte de Maistre.
Le comte, que nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit
de cour et de ses décorations diplomatiques, avait disparu. On le chercha
en vain dans le château et dans les jardins; nul ne savait par où il
s'était éclipsé. On fut obligé de laisser en blanc la place de sa
signature; mais, une fois le contrat signé, il reparut, sortant d'un massif
de charmille où il s'était dérobé pendant la cérémonie. Nous lui demandâmes
confidentiellement la raison de cette disparition, qui avait contristé un
moment la scène.
«C'est, dit-il, qu'en qualité d'ambassadeur du roi et de ministre d'État je
ne voulais pas inscrire mon nom au-dessous du nom d'un gouverneur de
Savoie. Demain j'irai signer seul et à la place qui convient à ma dignité.»
Et il alla, en effet, le lendemain signer le registre. Les uns admirèrent
cette grandeur de respect pour soi-même, les autres cette politesse. Quant
à moi, j'admirai cette force du naturel qui place l'étiquette plus haut
que le coeur.