Quant au colonel de Maistre, il n'écrivait pas, mais il jouissait de ses
trois frères, ses aînés, comme un père aurait joui de la supériorité de
ses fils. Il avait passé sa jeunesse dans les camps; il passait son âge mûr
dans sa douce retraite, qui servait de halte et d'asile à tous les parents,
et là il savourait l'amour d'une cousine adorée et adorable qu'il avait
épousée tard et qu'il possédait avec délices, comme les bonheurs longtemps
suspendus. Ce bonheur se lisait sur son visage épanoui sous ses cheveux
blancs comme un soleil d'automne sur la neige; il était gai, content,
reposé sans prétention et nullement sans charme, toujours prêt à fournir
l'occasion de la réplique à ses frères pour les faire briller en
s'éclipsant, parlant du comte comme d'un ancien, de l'abbé comme d'un
saint, de Xavier comme du Benjamin absent et regretté de la tribu. Le
colonel n'en était pas lui-même la moindre grâce ni le moindre mérite, car
il en était par excellence la bonté.
Ce Benjamin de la tribu, ce Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux de la
cité d'Aoste_, je ne le connaissais pas alors; je l'ai connu depuis. Le
connaître, c'était l'aimer.
L'homme délicat et sensible qui a écrit ce livre du _Lépreux_ passe pour le
second dans sa famille! Erreur et préjugé que le temps rectifiera. Cet
homme n'est le second de personne; il est le premier des naïfs, et la
naïveté dans le sublime est le plus naturel des génies, car c'est le génie
qui s'ignore, l'innocence baptismale du talent.
Sans doute son frère est un merveilleux jouteur de plume; nous avons
nous-même subi l'éblouissement de son style dans la première jeunesse, à
cet âge où l'on reçoit sur parole les admirations et les cultes de famille,
et où l'audace du paradoxe passe pour l'intrépidité de la raison.
L'écrivain en lui est sans modèle et sera peut-être sans imitateur; mais le
philosophe savoyard ressemble trop à un sophiste grec de la décadence. Ce
qu'il y a de plus majestueux en lui c'est l'attitude et de plus miraculeux
c'est l'écrivain.
Mais tant qu'une larme chaude demandera à couler délicieusement du coeur de
l'homme sensible, ému des souffrances de ses semblables, on relira _le
Lépreux_ de Xavier de Maistre, et l'on appellera l'auteur son ami. C'est
lui alors qui sera grand, car il n'y a de grand dans le talent que
l'émotion. Gloire aux larmes!