C'est là que vivait, à cette époque, l'aimable et respectable famille. Elle
se composait du comte de Maistre, ambassadeur de Sardaigne à Pétersbourg,
rentrant après une longue absence dans sa patrie, et prêt à publier ses
grands et étranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont
devenus la controverse d'aujourd'hui; de sa femme et de ses filles,
retrouvées à cette halte après une longue séparation. Elle se composait du
colonel de Maistre, propriétaire du domaine de Bissy; de sa femme, toujours
souriante, et de quelques nièces aussi enjouées et aussi avenantes que
cette tante. Elle se composait enfin de l'abbé de Maistre, autre frère qui
devait bientôt devenir évêque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre, dont
on regrettait l'absence, et qu'on attendait aussi de Pétersbourg, où un
heureux et riche mariage avait fixé son sort errant.
L'abbé de Maistre était à la fois très-pieux, très-enjoué, très-semblable
par son originalité inattendue à un _Sterne_ savoyard ou à un doyen de
_Saint-Patrick_. Il était au moins l'égal de ses deux frères par l'esprit,
par l'étrangeté, par la séve locale. Il écrivait des sermons, pour la
cathédrale de Chambéry ou de Turin, du style élégant, succulent et onctueux
de nos grands prédicateurs. Il nous en lisait, à son neveu et à moi, des
passages le matin; le soir il écrivait, sur un gros livre blanc qu'on
appelait le _livre du fou rire_, les anecdotes les plus niaises et les plus
bouffonnes recueillies de la vie ou de la bouche de tous les sots d'Italie
ou de Savoie pour dérider innocemment les plus austères soirées. Il va sans
dire que le cynisme et l'indécence étaient soigneusement écartés de ce
recueil. Il y avait un abîme de vices et un abîme de vertus entre Rabelais
et l'abbé de Maistre; la bêtise seule, la bêtise pure, la bêtise qui
s'ignore, qui s'enfle et qui jouit naïvement d'elle-même, était
enregistrée dans ces pages; le rire qui en sortait était franc, mais point
méchant: l'abbé de Maistre mettait de la charité même dans le ridicule. Sa
personne répondait à son caractère: il était d'un âge déjà mûr, de taille
moyenne, d'épaisse corpulence, à figure fine d'expression, quoique un peu
lourde de joues. La prière et la méditation, auxquelles il consacrait ses
matinées, répandaient une ombre de recueillement et de concentration
d'esprit sur ses traits; mais le sérieux et l'enjouement étaient fondus à
doses si égales dans sa nature que l'on voyait toujours le rire éclatant
prêt à trahir la gravité sur ses lèvres. Il retenait longtemps le mot gai
avant de le laisser échapper. Ce sont toujours les visages graves qui
décochent mieux le rire communicatif, parce qu'il est plus inattendu.