VII

C'est là que vivait, à cette époque, l'aimable et respectable famille. Elle

se composait du comte de Maistre, ambassadeur de Sardaigne à Pétersbourg,

rentrant après une longue absence dans sa patrie, et prêt à publier ses

grands et étranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont

devenus la controverse d'aujourd'hui; de sa femme et de ses filles,

retrouvées à cette halte après une longue séparation. Elle se composait du

colonel de Maistre, propriétaire du domaine de Bissy; de sa femme, toujours

souriante, et de quelques nièces aussi enjouées et aussi avenantes que

cette tante. Elle se composait enfin de l'abbé de Maistre, autre frère qui

devait bientôt devenir évêque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre, dont

on regrettait l'absence, et qu'on attendait aussi de Pétersbourg, où un

heureux et riche mariage avait fixé son sort errant.

L'abbé de Maistre était à la fois très-pieux, très-enjoué, très-semblable

par son originalité inattendue à un _Sterne_ savoyard ou à un doyen de

_Saint-Patrick_. Il était au moins l'égal de ses deux frères par l'esprit,

par l'étrangeté, par la séve locale. Il écrivait des sermons, pour la

cathédrale de Chambéry ou de Turin, du style élégant, succulent et onctueux

de nos grands prédicateurs. Il nous en lisait, à son neveu et à moi, des

passages le matin; le soir il écrivait, sur un gros livre blanc qu'on

appelait le _livre du fou rire_, les anecdotes les plus niaises et les plus

bouffonnes recueillies de la vie ou de la bouche de tous les sots d'Italie

ou de Savoie pour dérider innocemment les plus austères soirées. Il va sans

dire que le cynisme et l'indécence étaient soigneusement écartés de ce

recueil. Il y avait un abîme de vices et un abîme de vertus entre Rabelais

et l'abbé de Maistre; la bêtise seule, la bêtise pure, la bêtise qui

s'ignore, qui s'enfle et qui jouit naïvement d'elle-même, était

enregistrée dans ces pages; le rire qui en sortait était franc, mais point

méchant: l'abbé de Maistre mettait de la charité même dans le ridicule. Sa

personne répondait à son caractère: il était d'un âge déjà mûr, de taille

moyenne, d'épaisse corpulence, à figure fine d'expression, quoique un peu

lourde de joues. La prière et la méditation, auxquelles il consacrait ses

matinées, répandaient une ombre de recueillement et de concentration

d'esprit sur ses traits; mais le sérieux et l'enjouement étaient fondus à

doses si égales dans sa nature que l'on voyait toujours le rire éclatant

prêt à trahir la gravité sur ses lèvres. Il retenait longtemps le mot gai

avant de le laisser échapper. Ce sont toujours les visages graves qui

décochent mieux le rire communicatif, parce qu'il est plus inattendu.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 305 / 326 题