Voilà le charmant cadre de famille dans lequel éclatait alors la figure du
comte Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais légèrement, son âge de
soixante à soixante-dix ans. Sa stature, sans être élevée, paraissait
grandiose par la dignité un peu exagérée avec laquelle il portait la tête
en arrière. Un certain air de représentation caractérisait son attitude:
après avoir représenté devant les cours il représentait encore dans sa
famille. Sa taille était forte sans embonpoint. Ses pieds posaient à terre
avec le poids et la fermeté d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques
rappelaient l'homme semi-italien qui avait beaucoup causé avec les
Piémontais et les Sardes. Son costume, très-soigné dès le matin, tenait de
l'homme de cour: cravate blanche, décoration au cou, grande croix pendante
sur la poitrine, plaque sur le coeur, habit de cérémonie, chapeau toujours
à la main; il ne voulait pas être surpris en déshabillé par le plus humble
paysan en sabots de la montagne qui apportait sur sa mule les fagots de
bois du Mont-du-Chat à la maison de ses frères.
Ses cheveux, d'un blanc de neige et d'une finesse de soie, étaient
accommodés sur sa tête comme ceux de nos pères, en deux ailes rebroussées
sur les tempes, enduits de pommade et saupoudrés de poudre; puis, divisés
sur le derrière de la tête en une troisième natte, ils allaient se
resserrer dans une queue flottante sur l'habit. La tête, quoique
naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son
front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre.
De grands beaux yeux bleus pleins de lumière, encadrés dans des sourcils
encore noirs, un nez carré, des joues fermes, une bouche large et façonnée
à plaisir par la nature pour l'éloquence, un menton solide, relevé, presque
provoquant, une expression hardie, un demi-sourire moitié de bienveillance,
moitié de sarcasme, complétaient cette figure.
L'ensemble était d'un homme qui sent sa valeur et qui, sans l'imposer par
trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans
l'attitude. Sa politesse, quoique parfaite, retenait à distance plus
qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait à se laisser contempler plus
qu'à se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas à son caractère; sa
conversation était un inépuisable monologue. Il causait avec abondance sans
jamais s'épuiser d'idées; il jouissait d'être bien écouté; pendant la
réplique il s'endormait, puis se réveillait trente fois par heure,
reprenant le fil de l'entretien comme si ses courts sommeils avaient
seulement reposé ses yeux sans endormir sa pensée.
Sa vie était régulière comme un cadran dont les chiffres romains divisent
en minutes égales les heures. Il se levait avant le jour. Il commençait par
la prière et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent
il allait à la messe à l'heure où les servantes pieuses y vont avant que
les maîtres soient levés; il écrivait ensuite jusqu'au dîner. On dînait
alors au milieu du jour. Après le dîner, seul ou en compagnie de l'un ou
l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne à pommeau d'or cueillie
parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues
promenades sur les collines ou dans la vallée de ses pères. Il s'arrêtait à
chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de
Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnément les beaux vers; il en avait
composé beaucoup dans ses loisirs, il nous en récitait des strophes dont
les lambeaux sont restés dans ma mémoire. Après ces longues promenades, où
l'esprit et les pas s'égaraient délicieusement à sa suite, il rentrait à la
maison; quelquefois il s'arrêtait encore un moment à l'église du faubourg
ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi
diverse, aussi enjouée et quelquefois aussi étincelante qu'en plein
soleil.
X
Cette conversation, ravivée par ses frères et par ses neveux, hommes d'un
esprit au niveau de ce génie de famille, roulait en général sur ses
ouvrages. Ces ouvrages étaient presque tous encore en portefeuille. Il
consultait tout le monde, et même moi, malgré le disparate de mon extrême
jeunesse avec ses années. Il me donnait rendez-vous le matin dans sa
chambre pour me lire ses volumes et pour écouter les observations
très-inexpérimentées que j'aurais à lui faire sur son style. Il craignait
beaucoup Paris, cette Athènes de l'Europe, dangereuse, disait-il, pour un
Scythe comme lui. «Que diraient-ils de cela à Paris?» me répétait-il à
chaque instant avec un sourire moitié triomphant, moitié défiant, qui
attestait à la fois sa confiance dans le succès et son appréhension du
ridicule.
Je lui répondais avec une affectueuse liberté: il l'autorisait par son
indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risquées
jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes
ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilité du génie!
Quelquefois il résistait avec une obstination impénitente à raturer un mot
ou une image. «Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera à Paris;
il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue!»
Je cédais, quoique à regret, à ce petit désir d'effet par l'audace de la
phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore
aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricités de style ne sont pas des
bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style étaient des appâts tendus à
la curiosité. Il n'avait pas besoin de ces artifices.
Quelque temps après je fus chargé d'apporter moi-même à Paris un de ses
principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit était
adressé à M. Martainville, rédacteur en chef du _Drapeau blanc_, journal en
sympathie de doctrine et d'exagération avec le comte de Maistre. C'est
ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et
intrépide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel où il
avait été héroïque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas
mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle.
Il craignait en ce moment d'être assassiné par les nombreux ennemis que lui
suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons.
Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, être
reconnu comme par des sentinelles à travers des guichets pratiqués dans des
couloirs, pour parvenir avec mon dépôt jusqu'à lui.
Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et
jovial combattant de l'épée et de la plume, qui adorait dans le comte de
Maistre un étranger de la même religion politique que lui. Chateaubriand,
Bonald, Lamennais (intolérant au nom du Ciel et absolutiste au nom des
hommes alors), étaient à Paris, à cette époque, avec Martainville, les
correspondants et les patrons de ce grand écrivain, dont on veut faire
aujourd'hui, à Turin et à Paris, un agitateur de l'Italie, précurseur de M.
de Cavour, et, qui sait? peut-être un destructeur du pouvoir temporel des
papes. Ô pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la
bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'éternité, l'âme
beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien
rire en voyant son nom servir d'autorité à une révolution.
Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien
du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mêlons-y ses oeuvres; car
l'homme, la vie et l'oeuvre se tiennent indissolublement dans le
philosophe, dans le politique et dans l'écrivain.
Nous avons une excellente abréviation de la vie du comte de Maistre écrite
par son fils. C'est le fils qui connaît le mieux le père; la piété filiale
est le génie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les oeuvres du père sur
les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il
n'y a pas de plus sûrs et de plus honnêtes témoins que les enfants.
Nous faisons toutefois nos réserves sur deux ou trois actes de la vie
publique du comte de Maistre, actes que nous caractériserons tout autrement
que ne les caractérise son fils. Si la piété filiale a son culte, elle a
aussi son fanatisme; nous nous en défendrons: c'est le droit de la
postérité.