IX

Voilà le charmant cadre de famille dans lequel éclatait alors la figure du

comte Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais légèrement, son âge de

soixante à soixante-dix ans. Sa stature, sans être élevée, paraissait

grandiose par la dignité un peu exagérée avec laquelle il portait la tête

en arrière. Un certain air de représentation caractérisait son attitude:

après avoir représenté devant les cours il représentait encore dans sa

famille. Sa taille était forte sans embonpoint. Ses pieds posaient à terre

avec le poids et la fermeté d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques

rappelaient l'homme semi-italien qui avait beaucoup causé avec les

Piémontais et les Sardes. Son costume, très-soigné dès le matin, tenait de

l'homme de cour: cravate blanche, décoration au cou, grande croix pendante

sur la poitrine, plaque sur le coeur, habit de cérémonie, chapeau toujours

à la main; il ne voulait pas être surpris en déshabillé par le plus humble

paysan en sabots de la montagne qui apportait sur sa mule les fagots de

bois du Mont-du-Chat à la maison de ses frères.

Ses cheveux, d'un blanc de neige et d'une finesse de soie, étaient

accommodés sur sa tête comme ceux de nos pères, en deux ailes rebroussées

sur les tempes, enduits de pommade et saupoudrés de poudre; puis, divisés

sur le derrière de la tête en une troisième natte, ils allaient se

resserrer dans une queue flottante sur l'habit. La tête, quoique

naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son

front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre.

De grands beaux yeux bleus pleins de lumière, encadrés dans des sourcils

encore noirs, un nez carré, des joues fermes, une bouche large et façonnée

à plaisir par la nature pour l'éloquence, un menton solide, relevé, presque

provoquant, une expression hardie, un demi-sourire moitié de bienveillance,

moitié de sarcasme, complétaient cette figure.

L'ensemble était d'un homme qui sent sa valeur et qui, sans l'imposer par

trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans

l'attitude. Sa politesse, quoique parfaite, retenait à distance plus

qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait à se laisser contempler plus

qu'à se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas à son caractère; sa

conversation était un inépuisable monologue. Il causait avec abondance sans

jamais s'épuiser d'idées; il jouissait d'être bien écouté; pendant la

réplique il s'endormait, puis se réveillait trente fois par heure,

reprenant le fil de l'entretien comme si ses courts sommeils avaient

seulement reposé ses yeux sans endormir sa pensée.

Sa vie était régulière comme un cadran dont les chiffres romains divisent

en minutes égales les heures. Il se levait avant le jour. Il commençait par

la prière et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent

il allait à la messe à l'heure où les servantes pieuses y vont avant que

les maîtres soient levés; il écrivait ensuite jusqu'au dîner. On dînait

alors au milieu du jour. Après le dîner, seul ou en compagnie de l'un ou

l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne à pommeau d'or cueillie

parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues

promenades sur les collines ou dans la vallée de ses pères. Il s'arrêtait à

chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de

Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnément les beaux vers; il en avait

composé beaucoup dans ses loisirs, il nous en récitait des strophes dont

les lambeaux sont restés dans ma mémoire. Après ces longues promenades, où

l'esprit et les pas s'égaraient délicieusement à sa suite, il rentrait à la

maison; quelquefois il s'arrêtait encore un moment à l'église du faubourg

ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi

diverse, aussi enjouée et quelquefois aussi étincelante qu'en plein

soleil.

X

Cette conversation, ravivée par ses frères et par ses neveux, hommes d'un

esprit au niveau de ce génie de famille, roulait en général sur ses

ouvrages. Ces ouvrages étaient presque tous encore en portefeuille. Il

consultait tout le monde, et même moi, malgré le disparate de mon extrême

jeunesse avec ses années. Il me donnait rendez-vous le matin dans sa

chambre pour me lire ses volumes et pour écouter les observations

très-inexpérimentées que j'aurais à lui faire sur son style. Il craignait

beaucoup Paris, cette Athènes de l'Europe, dangereuse, disait-il, pour un

Scythe comme lui. «Que diraient-ils de cela à Paris?» me répétait-il à

chaque instant avec un sourire moitié triomphant, moitié défiant, qui

attestait à la fois sa confiance dans le succès et son appréhension du

ridicule.

Je lui répondais avec une affectueuse liberté: il l'autorisait par son

indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risquées

jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes

ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilité du génie!

Quelquefois il résistait avec une obstination impénitente à raturer un mot

ou une image. «Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera à Paris;

il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue!»

Je cédais, quoique à regret, à ce petit désir d'effet par l'audace de la

phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore

aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricités de style ne sont pas des

bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style étaient des appâts tendus à

la curiosité. Il n'avait pas besoin de ces artifices.

Quelque temps après je fus chargé d'apporter moi-même à Paris un de ses

principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit était

adressé à M. Martainville, rédacteur en chef du _Drapeau blanc_, journal en

sympathie de doctrine et d'exagération avec le comte de Maistre. C'est

ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et

intrépide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel où il

avait été héroïque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas

mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle.

Il craignait en ce moment d'être assassiné par les nombreux ennemis que lui

suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons.

Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, être

reconnu comme par des sentinelles à travers des guichets pratiqués dans des

couloirs, pour parvenir avec mon dépôt jusqu'à lui.

Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et

jovial combattant de l'épée et de la plume, qui adorait dans le comte de

Maistre un étranger de la même religion politique que lui. Chateaubriand,

Bonald, Lamennais (intolérant au nom du Ciel et absolutiste au nom des

hommes alors), étaient à Paris, à cette époque, avec Martainville, les

correspondants et les patrons de ce grand écrivain, dont on veut faire

aujourd'hui, à Turin et à Paris, un agitateur de l'Italie, précurseur de M.

de Cavour, et, qui sait? peut-être un destructeur du pouvoir temporel des

papes. Ô pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la

bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'éternité, l'âme

beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien

rire en voyant son nom servir d'autorité à une révolution.

Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien

du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mêlons-y ses oeuvres; car

l'homme, la vie et l'oeuvre se tiennent indissolublement dans le

philosophe, dans le politique et dans l'écrivain.

Nous avons une excellente abréviation de la vie du comte de Maistre écrite

par son fils. C'est le fils qui connaît le mieux le père; la piété filiale

est le génie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les oeuvres du père sur

les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il

n'y a pas de plus sûrs et de plus honnêtes témoins que les enfants.

Nous faisons toutefois nos réserves sur deux ou trois actes de la vie

publique du comte de Maistre, actes que nous caractériserons tout autrement

que ne les caractérise son fils. Si la piété filiale a son culte, elle a

aussi son fanatisme; nous nous en défendrons: c'est le droit de la

postérité.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 307 / 326 题