VI

Le hasard me les a fait connaître familièrement l'un et l'autre; mais,

avant de parler de l'un et de l'autre, on ne peut s'empêcher de remarquer

que, par un phénomène littéraire qui doit avoir sa raison cachée dans les

choses, c'est la même petite vallée de Savoie qui a donné au dix-huitième

et au dix-neuvième siècle les deux plus magnifiques écrivains de paradoxes

du monde moderne: Jean-Jacques Rousseau et le comte de Maistre; l'un, le

paradoxe de la nature et de la liberté poussé jusqu'à l'abrutissement de

l'esprit et à la malédiction de la société et de la civilisation; l'autre,

le paradoxe de l'autorité et de la foi sur parole, poussé jusqu'à

l'anéantissement de la liberté personnelle, jusqu'à la glorification du

bourreau, et jusqu'à l'invocation du glaive du souverain et des foudres de

Dieu contre la faculté de penser.

Un hasard m'a fait connaître familièrement, à la fleur de mes jours, les

trois frères de Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux_ et du _Voyage

autour de ma chambre_, et, plus tard, Joseph de Maistre lui-même. En

voyageant en Savoie, et en visitant un ami d'enfance qui était le neveu des

de Maistre, alors justement estimés, mais encore ignorés de la gloire, je

tombai par accident dans le nid champêtre qui avait vu naître cette couvée

d'hommes extraordinaires.

C'était une maisonnette toute semblable à celles que j'ai décrites plus

haut comme la demeure ordinaire des gentilshommes peu opulents de la

Savoie. On l'appelait Bissy. Je l'ai célébrée dans mes premiers vers par

une épître familière insérée sous le titre de _Méditation poétique_, et

adressée au colonel de Maistre, propriétaire de cet ermitage. La maison est

située sur le flanc septentrional de la vallée qui court, à travers des

prairies et des bocages, de Chambéry au lac du Bourget. La haute muraille

noire du _Mont-du-Chat_ étend et gonfle ses fondements jusque dans cette

vallée; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le

torrent large et rocailleux de l'Aisse. Tout y est retentissant de leurs

murmures et de leur fraîcheur. C'est sur un de ces renflements des racines

du Mont-du-Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un petit bois de

châtaigniers sauvages toujours jeunes, parce qu'on les coupe toujours pour

le chauffage de la métairie, la domine et la protége du vent du nord; une

petite cour pavée de cailloux de deux couleurs roulés par l'Aisse et

arrosée d'une fontaine, comme dans les cours de village en Suisse ou dans

le Jura, y coule, à petits filets, d'un tronc d'arbre creusé et verdi de

mousse. Un corridor, une cuisine, une salle à manger, quelques chambres

basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le

rez-de-chaussée. On monte par un escalier de pierres grises au premier

étage, où l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de maîtres ou

d'hôtes.

Le sapin, lavé et poli par le sable fin des servantes, y répand, comme en

Suisse, sa saine odeur de résine. Des fenêtres du salon le regard descend

d'abord sur un petit parterre entouré d'un mur à hauteur d'appui, planté de

légumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus animé, selon moi, que des

pelouses monotones et des fleurs stériles; de là le regard s'étend sur une

prairie en pente bordée d'immenses noyers, ces oliviers gigantesques du

Nord, qui distillent une huile moins limpide, mais plus parfumée que celle

de l'Attique. Le torrent de l'Aisse, avec ses cailloux roulés, coupe la

plaine par une ligne blanchâtre que ses eaux, souvent débordées, laissent à

sec pendant l'été. Au delà se relève un plateau verdoyant et boisé, sur

lequel blanchissent les tourelles du petit manoir de Servolex, qui

appartient aujourd'hui à mes neveux, et qui appartenait alors aux neveux

des de Maistre. Puis la vallée se ferme et s'accidente par les murailles à

pic et semblables à des falaises de la montagne de _Nivolet_.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 304 / 326 题