IV

Là vivent, de leurs récoltes en nature, que leurs boeufs et leurs mules

transportent pendant les derniers jours d'automne à la ville, un certain

nombre de familles qu'on appelle, les unes par authenticité, les autres par

courtoisie, la noblesse de Savoie. Leurs titres sont leur uniforme et leur

épée consacrée héréditairement au service militaire de la maison de Savoie.

Ces familles ont, en général, cinq ou six enfants par génération. Les fils

entrent, les uns dans la magistrature de Chambéry et deviennent sénateurs

du sénat de Savoie, comme fit le comte de Maistre; les autres entrent dans

l'Église, et ils deviennent évêques de quelque diocèse plus ou moins

éloigné, de Sardaigne, de Piémont, de Maurienne ou de Tarantaise; les

autres entrent dans l'armée, et ils deviennent de valeureux officiers, et

quelquefois des lieutenants-colonels ou des colonels dans la brigade de

Savoie, composée de trois à quatre mille braves paysans de leurs montagnes;

quelques-uns, les plus opulents ou les plus ambitieux, entrent à la cour de

Turin, deviennent écuyers ou chambellans, et s'élèvent, si la faveur ou le

mérite les secondent, jusqu'au rang de gouverneur de province.

Parmi les filles, un très-petit nombre se marient, parce que la loi ne

leur accorde qu'une parcelle du patrimoine de la famille; les unes entrent

dans des couvents, ces sépulcres de la jeunesse et de la beauté qui

étouffent souvent les gémissements secrets de la nature; les autres restent

dans la maison, y vieillissent avec une inclination cachée dans leur coeur,

contractent une physionomie de résignation et de mélancolie douce qui fait

monter les larmes aux yeux quand on les regarde, puis s'accoutument à leur

sort, se font les providences de la maison, reprennent leur gaieté et

deviennent _tantes_, cette seconde maternité de la famille, plus touchante

encore que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée et plus adoptive.

Ces tantes font le charme de ces intérieurs; ce sont les cariatides

gracieuses et vivantes de la maison: elles ne la supportent pas, mais elles

la décorent.

V

Les moeurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un côté, simples et

rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre,

chevaleresques et militaires comme la cour et l'armée, qu'ils fréquentent

pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, où ils ont leur

gouvernement, leur donne l'élégance et l'urbanité des cours d'au delà des

Alpes; leur séjour à la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des

champs; le voisinage de la France, la communauté de langue laissent

infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos

controverses d'esprit. Cette superficie de littérature française donne aux

plus lettrés d'entre eux le goût et quelquefois l'émulation d'écrire. Mais

l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'Église et l'esprit

d'aristocratie, héréditaires et obligés dans leur caste, leur défendent la

liberté de penser autrement qu'on ne pense à la cour de Turin, dans le

palais de l'évêque ou dans le château du gouverneur de Savoie.

Ceux qui veulent écrire ne peuvent, sous peine de faillir à leur ordre, à

leur Église ou à leur trône, écrire qu'une de ces deux choses: des

badinages d'esprit ou des traditions du moyen âge. C'est ce qui explique

peut-être pourquoi les deux écrivains les plus charmants et les plus

éloquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frère,

ont écrit, l'un de si sublimes platonismes mêlés de contre-vérités,

l'autre de si légers et de si pathétiques opuscules de pur sentiment et

opuscules neutres comme le sentiment.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 303 / 326 题