On a fait un grand seigneur féodal du comte de Maistre. Ce n'est pas cela;
c'était un simple gentilhomme savoyard de peu de fortune et sans
illustration jusqu'à lui.
C'est une existence bien naïve et bien pastorale que celle du gentilhomme
campagnard des vallées de Savoie, et surtout de la vallée véritablement
arcadienne de Chambéry. Qui peut, après Jean-Jacques Rousseau et
Chateaubriand, essayer de décrire cette oasis de lumière, d'ombre, de
prairies en pente, de châtaigniers en groupes, de chaumières éparses, de
lacs encaissés et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des
montagnes dentelées de sapins et de neige? Mais on peut décrire la vie du
gentilhomme savoyard de ces vallées quand on a eu, comme moi, le hasard et
le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse.
Sur le penchant le plus incliné vers le torrent ou vers le lac qui forme le
lit de ces vallées; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au
sommet d'un petit promontoire avancé vers les eaux et qui y laisse pendre
et tremper les branches de ses châtaigniers; au bord d'une grève exposée au
soleil du levant ou du midi et où brille de loin une marge de sable fin
lavé d'écume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule boisé,
semblable à une île sur un océan de roseaux, on voit luire au soleil un
petit nombre de maisons à toits aigus et bleuâtres, couverts d'ardoises,
sur lesquels des nuées de pigeons blancs en repos sèchent leurs plumes et
becquettent le grain volé dans la cour.
Ces maisons, en général carrées et basses, n'ont rien qui les distingue
trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui
flanquent les angles, et qui ressemblent plus à des colombiers qu'à des
bastions. Elles sont bordées d'un côté de quelques petites terrasses en
étages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y étendent
leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres
endormies. De l'autre côté, une basse-cour entourée de métairies et
d'étables couvertes en chaume sert de portique à la maison. Au-dessus et
au-dessous, un bois de châtaigniers, des groupes de noyers, une vigne
presque inculte rampant sur le grès, un champ de maïs aux régimes d'or, un
autre de froment, de blé noir ou de raves, enfin une prairie marécageuse
tachetée de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec
le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison
noire de vétusté et d'abandon, meublée de meubles antiques, dans quelque
rue sombre et serpentante de Chambéry, à l'ombre des rampes aristocratiques
qui montent au château du gouverneur de Savoie.