II

C'est ainsi que le comte de Maistre nous apparaît aujourd'hui, à

trente-sept ans de distance du temps où nous nous promenions ensemble sous

les châtaigniers de la vallée de Chambéry, lui me récitant ses vers sur le

_Caucase_ et sur le _Phâse_, deux excellentes rimes pour un vieux poëte

revenant de Russie, moi lui récitant les premières stances des

_Méditations_, sans penser qu'un jour il serait divinisé et moi lapidé pour

de la prose ou pour des vers. Ô plaisante vicissitude des choses humaines

qui s'amuse à faire jouer aux hommes les rôles les plus inattendus de tous

et d'eux-mêmes! Voilà un jeune homme et un vieillard qui se donnent la main

en jouant du bout du pied avec les cailloux polis du torrent desséché de

l'_Aisse_ dans le bassin de Chambéry, et qui causent nonchalamment après

dîner de choses et d'autres, comme deux voyageurs en attendant le départ

sur le banc de l'hôtellerie; et à trente-sept ans de là le vieillard sera

devenu prophète, et le jeune homme, après avoir été arbitre momentané

presque du monde, jugera le vieillard pour gagner sa vie, en intéressant

ses lecteurs dans un entretien littéraire! Étonnez-vous donc des

volte-faces de la destinée, et respectez donc quelque chose après cela!

Eh bien! dès cette époque je respectais beaucoup l'éloquent et le

majestueux vieillard avec lequel je m'entretenais au bord du ruisseau ou à

table, sans soupçonner cependant que je causais avec un demi-dieu. Je vous

ferai son portrait physique comme s'il était là sous ma plume, mais

laissez-moi vous transcrire avant le cadre de ce portrait, aussi original

et aussi pittoresque que la figure. Ce que je vous peins là, je l'ai vu.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 301 / 326 题