DU COMTE DE MAISTRE.

I

_Virgilium vidi tantum_; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement

ce grand écrivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et

je l'ai vu passer prophète. C'est un grand avantage pour parler d'un

écrivain que d'avoir vécu dans sa familiarité, car il y a toujours beaucoup

de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des

portraits d'imagination; le mien est un portrait d'après nature.

Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec

le temps passer prophète. C'est un étrange phénomène que cette

transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme

d'esprit ou d'un homme de génie, en prophète, par les enfants de ceux qui

l'ont connu simple mortel comme vous et moi.

Voici comment ce phénomène s'opère.

Un écrivain remarquable, original, téméraire de vérité et de paradoxe,

surgit dans un coin du monde. Il faut que ce soit loin de Paris, à cause du

prestige de la distance, du _major e longinquo reverentia_: le lointain

donne à tout de la majesté. Et puis, si cet écrivain surgissait à Paris,

l'envie le dénigrerait à sa naissance et l'étoufferait longtemps dans son

berceau; il aurait à subir, comme nous tous, la comparaison avec d'autres

hommes égaux ou supérieurs à lui; il serait mesuré à la toise de la jalouse

médiocrité; on ne lui rendrait sa véritable taille qu'à sa mort, quand il

faudrait mesurer son cercueil à sa stature. Il faut donc que cet écrivain

prédestiné à devenir prophète naisse et vive dans l'éloignement; il faut de

plus qu'il naisse et qu'il vive dans un temps de grande dissension de

l'esprit humain, époque où chaque parti a besoin de champions éclatants

pour embrasser, fortifier, diviniser sa cause.

Ces deux conditions admises, c'est-à-dire la distance et l'esprit de parti,

qu'arrive-t-il?

Le grand homme inconnu écrit ou pérore dans son coin du monde; pendant

qu'il vit on fait peu d'attention à lui; on ne le regarde que comme une

curiosité littéraire; ses volumes s'entassent sans beaucoup de bruit les

uns sur les autres; quelques esprits éminents et cosmopolites s'aperçoivent

seuls qu'il y a quelque part on ne sait quelle voix qui rend des oracles

dans la solitude. Ces oracles sont d'autant plus recueillis dans l'élite

qu'ils se répandent moins dans la foule. L'auteur de ces oracles meurt sans

avoir atteint la grande célébrité européenne; un silence de quelques années

se fait sur sa tombe; mais tout à coup un des deux partis d'idées en lutte

dans le monde intellectuel, religieux, politique, éprouve le besoin de

confondre, d'éblouir, de foudroyer le parti contraire par l'éclat d'un

génie solidaire qui lui prête un style, des armes, des idées et de l'audace

contre ses adversaires. On exhume les livres du mort récent de la poussière

où ils dormaient, on les réimprime, on les exalte, on fait un bruit immense

autour de son nom.

Le parti opposé crie au scandale, lit ces livres, y cherche et y trouve

des excès d'esprit et des paradoxes qui vont jusqu'aux défis du bon sens et

jusqu'à la justification du supplice comme argument de controverse. Le

parti du grand inconnu s'irrite de cette contradiction; il s'acharne à

l'admiration, il adopte jusqu'aux excentricités de son auteur favori, il

prend à la lettre jusqu'à ses plaisanteries et à ses sarcasmes pour en

faire des articles de foi, il divinise sa nouvelle école, il en fait un

saint. Le parti adverse en fait un fou ou un scélérat. Le nom longtemps

inconnu est lancé et relancé à la tête des combattants; criblé tour à tour

d'auréoles ou d'invectives, ce nom se répand dans le combat; les livres se

popularisent dans la dispute; l'un y cherche des ridicules, l'autre des

oracles; tout le monde y découvre un prodigieux style et une forte vertu.

La génération suivante croit que cet homme dont on parle avec tant de haine

ou tant d'amour était quelque géant d'un autre âge dépassant la taille

humaine. Un grand respect la saisit, un grand prestige la subjugue; les

phrases de l'écrivain font texte, ses opinions font loi, ses rêveries mêmes

font miracle pour ses fidèles; et voilà l'homme prophète.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 300 / 326 题