La mort de Schiller, de Goethe, du grand Frédéric, de Klopstock, de Herder,
de Wieland, de Kant et de leurs contemporains les plus rapprochés par
l'âge, tels que les Stolberg, les Guillaume de Humboldt, les Schlegel, les
Jacob, etc., etc., laissa l'Allemagne littéraire et philosophique vide,
froide et inanimée comme une terre épuisée qui a perdu sa vigueur et qui a
besoin de renouveler sa séve par le temps avant de produire de nouvelles
moissons de grands hommes. Le génie a ses saisons comme la nature; après la
récolte, la stérilité.
Ce phénomène d'une stérilité relative après des époques de merveilleuse
fécondité n'est pas seulement spécial à l'Allemagne après la clôture du
dix-huitième siècle, il est remarquable dans toute l'Europe. Voyez
l'Angleterre; après que Chatham, le second Pitt, Gibbon, Fox, Canning,
Byron, Walter Scott, eurent disparu, sa littérature, à l'exception du
roman, de l'histoire et de l'éloquence, languit; sa tribune même, cette
littérature de la liberté, s'affaisse. L'Angleterre a oublié sa grande
parole, l'Italie a perdu sa grande poésie, l'Espagne sa grande gaieté
comique; la France elle-même se sent, malgré les jactances de sa jeunesse
littéraire, dans une sorte de décadence orgueilleuse qui l'attriste
elle-même. Son printemps ne vaut pas les hivers que nous avons traversés et
qui ont blanchi nos fronts. Nous avons vu les Staël, les de Maistre, les
Chateaubriand, les Villemain, les Cousin, les Bonald, les Lamennais, les
Hugo, les Balzac, et leurs égaux et leurs émules dans tous les genres. Les
grands écrivains, les grands orateurs, les grands philosophes, les grands
poëtes, les grands critiques, où sont-ils? Dans la tombe ou dans le
silence. _Les dieux s'en vont_, mais les moqueurs restent; la littérature
du sarcasme remplace la littérature du génie. C'est un mauvais signe quand
l'esprit humain se moque de lui-même; la dérision est le sacrilége de
l'enthousiasme. Dieu frappe de stérilité ceux qui rient de ses dons.
C'est un Anglais, lord Byron, qui a commencé cette décadence morale par
_Don Juan_; c'est un Allemand, le poëte satirique Heyne, mort récemment à
Paris, qui a aggravé le sacrilége par une série de facéties en vers et en
prose qui sont les libelles du génie contre le génie; c'est le charmant
fantaisiste de la poésie en France, _A. de Musset_, qui a tantôt raillé,
tantôt adoré l'enthousiasme et l'amour, tantôt mené à la bacchanale ces
deux chastes divinités des vrais adorateurs du vrai beau. Ces trois hommes
ont eu des imitateurs trop tentés par les succès faciles du ricanement
spirituel; ils règnent aujourd'hui sur la jeunesse au coeur léger; ils la
mènent en chantant et en titubant, comme des ménétriers ivres dès le matin,
aux fêtes d'un carnaval éternel de l'esprit. Je ne veux pas les nommer,
leurs oeuvres les nomment; ils s'annonçaient, avec la jactance de
l'orgueil, comme les régénérateurs de la littérature française; le monde
intellectuel semblait n'avoir pas existé avant eux; ils ne se
reconnaissaient ni antécédents, ni modèles, ni ancêtres, ni égaux dans le
monde de l'esprit. Cette impertinence envers le génie des siècles passés
leur a porté malheur, la nature a répondu à leur défi par l'impuissance;
qu'ont-ils produit et que produisent-ils, depuis dix ans, que des sarcasmes
et des bulles de savon? Ils sont à l'art divin de la pensée ce que les
parodistes de nos petits théâtres sont aux chefs-d'oeuvre de la scène, ce
que les grotesques des ballets italiens sont aux statues de Phidias ou aux
grâces chastes de la Vénus antique. Nous tournons au grotesque; c'est le
symptôme le plus certain de la décadence de l'art. Il n'y a plus de
jeunesse, comment y aurait-il une maturité féconde? Il n'y a plus de
printemps, comment y aurait-il un été?