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Cette lacune actuelle de génie en Allemagne est-elle définitive? Cette

grande époque des Goethe, des Klopstock, des Schiller, est-elle l'apogée de

la grande littérature allemande? Nous sommes loin de le penser, sans doute;

nous ne pensons pas non plus que la nature produise souvent, et même

produise deux fois un homme supérieur en puissance de tête à Goethe. On ne

monte pas plus haut que certaines pages extatiques de _Faust_: plus haut,

l'air raréfié ne porte plus l'homme; mais il y a de grandes raisons de

penser que, si la nature n'enfante pas souvent une individualité poétique

de la force de Goethe, la littérature allemande dans son ensemble

retrouvera une période de splendeur égale à la période qui porte le nom de

Goethe. Nos motifs pour penser ainsi son ceux-ci:

L'Allemagne est encore en grande partie une terre vierge, et, par

conséquent, susceptible d'une culture littéraire qui produira des fruits

inconnus. Le caractère éminemment pensif de cette race germanique lui donne

le temps de mûrir ses idées; elle est lente comme les siècles et patiente

comme le temps; jamais cette race pensive et même rêveuse n'a été assimilée

aux idées et aux langues de ces races grecques et latines comme l'Italie,

l'Espagne, le Portugal et nous, qui dérivons d'Athènes ou de Rome;

l'Allemagne dérive de l'Inde et du Gange; elle parle une langue consommée,

savante, circonlocutoire, mais d'une construction et d'une richesse qui la

rendent propre à exprimer toutes les images et toutes les idéalités de la

poésie ou de la métaphysique. La philosophie du monde futur couve là dans

son berceau; il en sortira quelque Platon.

Quant à l'histoire, à l'éloquence, au drame, qui demandent un langage clair

comme le fait, évident comme le regard, rapide et foudroyant comme le coup

du verbe humain sur l'âme, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, le

Portugal paraissent plus aptes à ces trois fonctions de la parole que

l'Allemagne. Mais la poésie méditative, la poésie épique, la poésie

lyrique, la théologie mystique ont un instrument mieux façonné à leurs

usages dans l'allemand. Novalis, Goethe, Klopstock, l'ont déjà

merveilleusement démontré, d'autres viendront qui le démontreront mieux

encore.

La primauté littéraire fait lentement le tour du monde comme la primauté

politique. Le génie des lettres a ses vicissitudes comme l'épée. Cette

primauté passe des Indes en Égypte, de l'Égypte en Grèce, de la Grèce en

Arabie, de Bagdad en Perse, de la Perse et de l'Orient des califes dans la

grande Grèce d'Italie; de la grande Grèce d'Italie, illuminée par

Pythagore, à Rome; de Rome à Florence et à Ferrare, de Florence et de

Ferrare en Espagne, en France, en Angleterre, où elle fleurit aujourd'hui.

Il ne manque à cet avénement de la langue allemande qu'une chose, l'unité

nationale de ces quarante millions d'hommes qui parlent et qui écrivent la

langue de Goethe et de Kant. L'absence de cette unité politique, qui rend

l'Italie impropre jusqu'à présent à conquérir et à garder la possession

d'elle-même, rend l'Allemagne impropre à conquérir une primauté littéraire.

Le génie allemand est individuel et non national. Il n'y a pas une

Allemagne, il y en a dix. La gloire littéraire, ce stimulant du génie, y

est démembrée comme le territoire; chaque capitale y a son foyer, ses

talents, mais il n'y existe pas un foyer _commun_.

On déclame beaucoup en France depuis quelques années contre la

centralisation. Je ne voudrais que deux exemples sous nos yeux pour

combattre par les faits ce paradoxe en vogue de nos jours. Ces deux

exemples sont l'Italie en politique, l'Allemagne en littérature. Que

manque-t-il à l'Italie pour devenir indépendante et pour rester libre? Une

seule capitale souveraine au lieu des sept ou huit capitales secondaires

qui se disputent le rang de centre italien. Que manque-t-il à l'Allemagne

pour régner à son tour par les lettres sur l'esprit européen? Une seule

capitale où viennent briller et rayonner les grands talents épars dont ses

diverses capitales sont pleines. Malheur aux peuples à plusieurs têtes! Il

y a du feu, il n'y a point de foyer.

Cependant cette décentralisation, fatale jusqu'ici à l'Italie, nuisible à

l'Allemagne, n'empêche pas le génie germanique d'influer puissamment depuis

quelques années sur la littérature nouvelle de l'Europe dans ce que l'on

appelle romantisme, c'est-à-dire dans cette tendance heureusement novatrice

du génie français, italien, britannique, à sortir de la servile imitation

des anciens; à émanciper nos langues en tutelle, et à les rendre enfin

originales et libres comme la pensée spontanée du monde moderne; dans le

romantisme il y a une propension évidente à germaniser la littérature

moderne. Plus nous nous éloignons des Grecs et des Latins, plus nous nous

rapprochons de l'Allemagne, fille de l'Inde; on dirait que le génie

littéraire veut aussi faire le tour du monde comme le fil électrique, et

revenir à cet Orient d'où tout est parti. La science des langues

orientales, dans lesquelles les Allemands ont été nos précurseurs et nos

maîtres, développe de plus en plus chez nous cet attrait vers l'Orient; que

sera-ce quand nos communications qui s'ouvrent seulement avec la Chine,

cette école lettrée de quatre cents millions d'hommes, nous auront initiés

dans la philosophie et dans la littérature de ce mystérieux sanctuaire du

dernier Orient? L'histoire est le grand révélateur du monde pensant; les

révélations d'idées vont sortir en foule des langues primitives que nous

allons lire et écouter dans ces régions de la première civilisation

humaine. Ce sera la gloire de l'Allemagne de nous y avoir introduits par sa

langue toute pleine des témoignages étymologiques de sa filiation

orientale. De cette reconnaissance de l'Occident avec l'Orient par

l'Allemagne, un grand prodige s'opérera dans l'univers intellectuel:

l'identité des idées retrouvée par l'identité des langues. Les fils

dépaysés reconnaîtront leurs ancêtres; les philosophies, dépouillées des

vêtements divers qui les déguisent, s'embrasseront au grand jour de la

science dans l'unité des langues, témoignage de l'unité des idées.

Les fils de nos fils verront ces merveilles; il n'y aura plus ni Orient ni

Occident intellectuels; il n'y aura qu'une littérature, comme il n'y a

qu'une humanité. L'homme est sorti par l'ignorance d'un état plus parfait

qu'on a appelé un Éden, il y rentrera par la science. L'Allemagne aura été

un de ses guides vers cette glorieuse rapatriation des esprits.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 297 / 326 题