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S'il est permis de comparer la littérature et la politique, Goethe rappela

à ce point de vue un homme supérieur auquel les moralistes peuvent refuser

leur estime, mais auquel les historiens observateurs et philosophes ne

pourraient contester l'admiration: le prince de Talleyrand. Le prince de

Talleyrand fut en France dans ces derniers temps le Goethe de la politique;

Goethe fut le prince de Talleyrand de l'Allemagne en littérature; tous les

deux très-supérieurs au vulgaire, très-dédaigneux des événements, peu

soucieux de ces doctrines soi-disant immuables que les partis appellent des

principes et que l'histoire appelle des circonstances. Ils n'avaient foi

l'un qu'à la nature, l'autre qu'aux faits. Tous les deux aussi, voyant les

idées et les hommes du haut de leurs dédains pour les engouements

passagers, pour les erreurs et pour les passions de la foule, ils

dominaient d'autant plus l'humanité qu'ils la méprisaient davantage. Le

mépris est une mauvaise puissance, mais c'est une puissance réelle sur les

hommes; cela prouve qu'on ne partage pas leurs petitesses, leurs

enthousiasmes et leurs versatilités. Ce mépris est la base de

l'indifférence philosophique ou politique; cette indifférence laisse à la

sensibilité son calme, à l'esprit son sang-froid et sa clarté. Ce mépris

même est une grandeur de l'intelligence. Ces hommes ne sont jamais dévoués,

mais ils sont habiles. Si c'est dans l'ordre philosophique et littéraire,

comme Goethe ils conservent leur indépendance de pensée et leur originalité

de conception à travers toutes les vagues passagères de la médiocrité

subalterne et toutes les aberrations du mauvais goût; si c'est dans l'ordre

politique, comme le prince Talleyrand ils conservent et grandissent leur

haute influence à travers tous les événements secondaires et tous les

écroulements du siècle; ils se servent des vagues pour exhausser, pour

gouverner leur navire au lieu de s'y noyer avec l'équipage. Hommes dont le

temps se moque quelquefois faute de les comprendre, mais qui se moquent du

temps; ils vivent à part des sottises et des vertus vulgaires; solitaires

de l'esprit, l'avenir les remarque d'autant plus qu'ils lui apparaissent

plus isolés dans leur majestueux égoïsme.

Tel fut Goethe, homme aussi peu compris en Allemagne que M. de Talleyrand

est encore peu compris en France: grands par leur souverain mépris pour les

axiomes de la politique populaire ou pour les médiocrités de l'esprit

humain. Cela ne veut pas dire que ces hommes fussent pervers, cela veut

dire qu'ils étaient supérieurs. Hélas! quand on a beaucoup vécu, beaucoup

pratiqué les idées, les passions, les rois, les peuples, le dédain superbe

et tranquille n'est-il pas la dernière forme de la sagesse humaine?

Remarquez que nous ne disons pas de la vertu.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 295 / 326 题