C'est dans cette naïve et amusante correspondance avec Bettina et avec
d'autres jeunes enthousiastes de son génie que Goethe laissait décliner son
heureuse vie. La vie se retirait peu à peu de lui comme le rayon du soir,
dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste,
puis de la tête de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes
clartés du soleil couchant.
Impassible jusqu'au dernier moment comme un dieu de marbre, il expira en
contemplant avec ravissement le soleil, et en demandant _de la lumière,
plus de lumière encore_! Weimar ne le pleura pas comme un mortel, mais lui
fit une apothéose comme à un immortel.
On lui a beaucoup reproché, faute de le comprendre, de n'avoir pas été
assez homme par la sensibilité qui fait aimer davantage Schiller. Il est
beau d'être un homme, il est plus beau peut-être d'être plus qu'un homme.
La prétendue impassibilité de Goethe n'est que sa supériorité; certes, on
ne peut soupçonner l'auteur de _Werther_, de _Charlotte_, de _Mignon_, de
_Marguerite_, de n'avoir pas eu dans l'âme toutes les puissances, et même
les plus délicates, de sentir, d'aimer, de souffrir; celui qui fait pleurer
ne fait que prêter ses propres larmes à ceux qui le lisent; il en a donc
lui-même une source chaude, amère et abondante dans son propre coeur.
Mais la faculté de sentir, d'aimer, de souffrir, qui est la plus belle des
facultés du coeur, n'est pas la plus forte des qualités de l'esprit: la
preuve en est que la plus simple des femmes sent, aime et pleure; mais le
génie seul pense et plane au-dessus de ses propres impressions pour les
contempler et pour les juger avec la sublime impassibilité d'un dieu. Cette
divine impassibilité du grand artiste, qui se sépare pour ainsi dire en
deux êtres, l'être sentant et l'être impassible, est supérieure à la
sensibilité vulgaire, car elle l'élève au-dessus de la région des
sensations jusqu'à la région de la pure intellectualité.
C'est à cette hauteur que l'homme cesse pour ainsi dire d'être homme pour
devenir artiste. L'homme souffre encore en lui, mais l'artiste ne souffre
plus, semblable au martyr qui jouit dans sa foi pendant qu'il gémit dans
son corps.
Le grand artiste se dissèque intrépidement lui-même pour peindre, pour
sculpter ou chanter les palpitations les plus douloureuses de ses fibres
sans les sentir pendant qu'il les dénude à tous les yeux. C'est ce qui
constitue précisément le beau dans l'art, c'est ce qui fait que le
pathétique le plus tragique ne dégénère jamais en torture ou en grimace
dans l'oeuvre des véritables artistes souverains. C'est ce qui fait que,
dans les ouvrages en marbre ou en vers qui nous restent de l'antiquité, la
statue ou le personnage dramatique reste toujours beau, même sous les
tortures de la douleur physique ou de la douleur morale. C'est ce qui fait
que le Laocoon expire avec beauté sous les noeuds et sous les morsures du
serpent; que Niobé meurt belle sur les cadavres de ses enfants percés par
les traits du dieu de l'arc; que le Christ de Michel-Ange rayonne sur la
croix d'une divinité morale pendant que les clous transpercent ses mains
et ses pieds; son sang ruisselle de ses blessures, mais son âme ne sent que
la sainte beauté de son sacrifice.
Conserver la beauté dans la douleur, ne dégrader jamais l'homme
intellectuel par le déchirement de ses sensations, montrer toujours
l'intelligence impassible survivant au coeur torturé, voilà le comble de
l'art antique, voilà la loi du beau; c'est cette loi du beau dans l'art que
quelques grands artistes de notre époque ont voulu nier et renverser en
cherchant l'expression dans la seule vérité imitative, en peignant le laid
avec autant de recherche que le beau, et en inventant ce paradoxe
artistique et littéraire qu'ils ont appelé _l'art pour l'art_! Notre
théorie, à nous, comme la théorie des anciens, _c'est l'art pour le beau_;
c'était la théorie d'Homère, la théorie de Platon, la théorie de Virgile,
de Cicéron, celle de Milton, de Corneille, de Racine, de Voltaire, du
Tasse, de Pétrarque, de Byron, de Chateaubriand, d'Hugo, dans les premières
splendeurs matinales de leurs beaux génies. La théorie du laid est la
parodie de la nature; la théorie de l'art pour l'art ravale l'art en ne lui
donnant pour objet que lui-même. Qu'est-ce que l'art si vous le séparez du
bon et du beau? C'est un jeu d'esprit au lieu de la plus sainte aspiration
de l'âme, un matérialisme de mots au lieu du divin spiritualisme des
pensées.
Telle était aussi la pensée de Goethe: c'était l'idolâtrie du beau. Élever
l'homme au beau, c'était, selon lui, élever l'homme à la vertu.
Voilà pourquoi il se tenait soigneusement lui-même très-haut, loin de
terre, au-dessus de sa propre sensibilité, comme sur un isoloir de toute
chose humaine, dans la région supérieure de la sublime indifférence. Voilà
pourquoi il fut accusé d'insensibilité et de personnalité dans sa vie. Mais
voilà pourquoi aussi il se soutint toujours, pendant sa longue et heureuse
vie, dans cette philosophie de calme et de lucidité qui caractérise son
génie.