Une ombre tragique jetée tout à coup sur la jeunesse de Bettina accrut son
amour en nourrissant sa mélancolie. Elle avait pour amie une femme poëte,
Caroline de Gunderode, chanoinesse d'un des chapitres d'Allemagne.
Caroline de Gunderode, ce Werther féminin, s'exalta jusqu'à la folie, et
finit par se tuer par dégoût d'une vie prosaïque en contraste avec une âme
de feu.
Bettina resta seule, et se réfugia d'autant plus dans le sein de ce fantôme
adoré qui portait pour elle le nom de Goethe. Elle alla à Weimar pour
l'adorer de plus près; elle enivra le poëte, elle ne le fléchit pas. Goethe
se souvint de son âge, et se contenta du feu et de l'encens, sans toucher
au vase fragile d'où cet enivrement montait à lui.
Cette réserve augmenta et fit durer l'amour dans l'âme de la jeune
Italienne. Goethe plus sensible lui aurait paru un homme; il ne se montra
qu'en divinité. Cet amour dura sept ans. Une correspondance assidue entre
la jeune fille et le majestueux poëte nourrit ces deux imaginations de
rêves brûlants d'un côté, tièdes de l'autre. Pendant ces délicieuses
années, Bettina, après sept ans de culte, finit par se marier au comte
d'Arnim, gentilhomme d'une illustre maison de la Prusse et poëte d'un nom
déjà distingué dans son pays. Les rapports épistolaires entre Bettina
d'Arnim et Goethe se détendirent et s'interrompirent même complétement de
1814 à 1833; mais, peu de mois avant la mort de Goethe, Bettina vint se
réconcilier avec son idole négligée et recevoir ses derniers regards et son
dernier soupir.
Quelque temps avant sa propre mort, Bettina publia elle-même cette
correspondance amoureuse entre la jeune fille et le vieillard. Nous la
possédons tout entière en deux volumes; cette correspondance étincelle plus
qu'elle ne touche; c'est un feu éblouissant, mais c'est un feu d'artifice;
une lettre d'Héloïse à Abélard contient plus de chaleur de passion que ces
deux volumes de lettres entre Bettina et l'auteur de _Werther_. Une
palpitation du coeur a plus de passion que mille élans d'imagination.
Malheur aux amours chimériques! on les regarde, on ne les ressent pas. Une
des lettres de M. de Gentz à Fanny Elssler attendrit plus que toute la
correspondance de Goethe avec Bettina. On sent que l'homme d'État, quoique
sénile, souffre et adore; sa sénilité même fait compatir à sa passion.
Quant à Goethe, il joue; il charme, il n'émeut pas.
Voici deux ou trois de ces lettres devenues un monument de l'Allemagne
littéraire, un bas-relief du tombeau de Goethe.
«Vous vous imaginez facilement, écrit Bettina à la mère de Goethe, dont
elle avait fait sa confidente et son amie à Francfort pendant que son fils
vivait et trônait à Weimar; vous vous imaginez facilement ce que je pense à
l'heure solitaire où le crépuscule cède à la nuit, maintenant je l'ai
vu!... (C'était après son voyage pour voir son idole à Weimar.) Maintenant
je l'ai vu, je connais son sourire et le son de sa voix calme et pourtant
vibrant d'amour, et ses exclamations qui résonnent comme un chant! Je sais
comme il approuve ou comme il blâme ce qu'on dit dans le tumulte de la
passion. L'année passée, quand je me trouvai inopinément avec lui, j'étais
hors de moi; je voulus parler, mais la voix me manqua; il posa la main sur
ma bouche et il me dit: «PARLE DES YEUX, JE COMPRENDS TOUT!» Et quand il
s'aperçut que mes yeux étaient remplis de larmes, il les ferma et il
ajouta: «DU CALME! DU CALME! C'EST CE QUI VOUS CONVIENT A TOUS DEUX.» Oui,
chère mère, ce fut comme si la paix descendait sur moi! N'avais-je pas tout
ce que j'avais uniquement désiré depuis plusieurs années? Ô vous, sa mère,
je vous remercierai éternellement d'avoir mis au monde celui que j'aime!...
«Il m'est impossible ici, sur les bords du Rhin, continue-t-elle, de ne pas
vous écrire sur mon amie, la jeune Caroline Gunderode. Hier j'ai été
visiter l'endroit où elle s'est tuée; les saules ont tellement grandi
qu'ils couvrent la place. C'est ici, pensai-je, qu'elle erra désespérée et
qu'elle enfonça le terrible fer dans sa poitrine. Ce projet l'avait occupée
pendant bien des jours, et moi, qui lui étais si près du coeur, moi qui
suis maintenant seule ici dans ce lieu fatal, je parcours ce même rivage,
ne pensant qu'à mon bonheur!... Je lui fais des reproches d'avoir quitté
cette belle terre. Elle s'est mal conduite à mon égard; elle s'est enfouie
loin de moi, au moment où j'allais la faire participer à mon bonheur.
«Elle était pleine de timidité, cette belle chanoinesse; elle s'effrayait
d'avoir à réciter tout haut le _bénédicité_; elle me disait souvent qu'elle
avait peur parce que son tour approchait de le prononcer devant les
chanoinesses assemblées. Notre vie commune était belle; c'était l'époque à
laquelle je commençais à avoir la conscience de moi-même. Ce fut elle qui
vint me chercher à Offenbach; elle me prit par la main et me pria de venir
la trouver à la ville. Plus tard nous nous voyions tous les jours; elle
m'apprit à lire avec réflexion; elle voulait aussi m'enseigner l'histoire,
mais elle s'aperçut bientôt que j'étais beaucoup trop occupée du présent
pour que le passé eût le pouvoir de m'enchaîner pendant longtemps. Que
j'aimais à aller la trouver! Je finis par ne plus pouvoir me passer d'elle
pendant un seul jour. Je courais la voir tous les après-midi. Quand
j'arrivais à la porte du chapitre, je regardais à travers le trou de la
serrure jusqu'à ce qu'on m'eût ouvert. Son petit appartement était au
rez-de-chaussée, donnant sur le jardin; un peuplier blanc était devant sa
fenêtre; je grimpais dessus en lui faisant la lecture; à chaque chapitre je
montais sur une branche plus élevée. Elle m'écoutait, appuyée à la fenêtre,
et me disait de temps en temps: «Bettina, ne tombe pas!» Maintenant je vois
combien j'étais heureuse alors, car tout, la moindre des choses même, s'est
empreint en moi comme une jouissance. Ses traits étaient doux et mous comme
ceux d'une blonde; pourtant elle avait des cheveux bruns, mais des yeux
bleus abrités par de longs cils. Elle ne riait pas haut; c'était plutôt un
doux roucoulement sourd, dans lequel la joie et la sérénité s'exprimaient
parfaitement. Elle ne marchait pas, elle _glissait_; vous comprendrez ce
que j'entends par ce mot. Sa robe semblait l'entourer de plis caressants;
cela venait de la douceur de ses mouvements. Sa taille était élevée et pour
ainsi dire trop coulante pour l'appeler élancée. Elle était timidement
gracieuse et trop dépourvue de volonté pour avoir jamais cherché à se faire
remarquer en société. Un jour qu'elle était chez le prince primat avec
toutes les chanoinesses, portant le costume de son ordre, une robe à queue,
un col blanc avec la croix d'ordonnance, quelqu'un fit la remarque qu'elle
ressemblait à une apparition au milieu des autres dames, à un esprit qui
allait s'évanouir dans l'air.
«Elle me lisait ses poésies, et se réjouissait de mon approbation comme si
j'avais été un grand public; c'est qu'aussi je témoignais un vif désir de
les entendre: non pas que je comprisse ce que j'entendais; c'était plutôt
pour moi un élément inconnu, et ses doux vers agissaient sur moi comme
l'harmonie d'une langue étrangère qui vous flatte sans qu'on puisse la
traduire. Nous lisions _Werther_, et nous discutions beaucoup sur le
suicide. Elle disait toujours: «Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par
l'esprit, et mourir jeune! Je ne veux pas voir la jeunesse m'abandonner.»
Puis enfin s'adressant, après ce récit funèbre, à Goethe qui se refusait à
nourrir sa passion d'un retour complet, Bettina s'écrie:
«Ô toi qui lis ceci, tu n'as pas de manteau assez doux pour envelopper mon
âme blessée! Tu ne me récompenseras jamais, tu ne m'attireras jamais sur
ton coeur! Je le sais, je serai seule avec moi-même comme je me suis
trouvée seule aujourd'hui sur le rivage où mourut Gunderode; seule sous
les tristes saules où la mort frissonne encore, sur cette place où l'herbe
ne croît plus; c'est là qu'elle a meurtri son beau corps! ô Jésus! Marie!!!
«Toi, mon seigneur vivant! toi, génie flamboyant qui es au-dessus de moi,
j'ai pleuré, non pas sur celle que j'ai perdue, non, j'ai pleuré sur moi
avec moi-même. Il faut que je devienne froide et dure comme l'acier; je
dois être impitoyable pour ce coeur passionné qui n'a pas, hélas! le droit
de rien demander. Mais tu es doux, ô Goethe! tu me souris, et ta main
fraîche me caresse et tempère l'ardeur de mes joues; cela doit me suffire!»