XV

Goethe, ferme comme un bloc de marbre jusqu'à ses derniers moments, jouait

encore comme un jeune homme avec les illusions et avec l'amour. Ses

liaisons littéraires avec _Bettina d'Arnim_ ressemblent à une de ces

aurores boréales de l'amour que les vieillards, dont l'imagination survit

à l'âge, aiment à voir briller sur leur horizon quand le soleil de l'amour

juvénile est déjà couché depuis longtemps dans leur ciel. Les amours de

l'homme d'État célèbre allemand, M. de Gentz, pour la jeune et célèbre

Fanny Elssler, sont comme une répétition, à peu de distance, des amours de

Goethe et de Bettina: seulement M. de Gentz aimait du coeur, et Goethe

n'aima jamais que de l'imagination. Il se plaisait à jouer le rôle d'un

Anacréon allemand couronné de roses, et voulant mourir la coupe des

illusions encore pleine à la main.

Un mot sur cet épisode très-curieux de la vieillesse du grand homme.

Nous n'avons pas connu nous-mêmes Bettina d'Arnim, mais nous avons connu sa

fille, et, si l'on doit juger des charmes de physionomie, d'âme et d'esprit

de la mère, par la figure de la fille, Bettina fut bien digne d'être l'Hébé

de ce Jupiter mourant.

Son nom de fille était Bettina Brentano; sa famille était italienne. Sa

beauté portait l'empreinte du climat, son esprit avait la flamme de son

ciel. Goethe, dans sa première adolescence, avait été épris de sa

grand'mère, Sophie Laroche, femme illustre par ses talents littéraires en

Allemagne.

Cette jeune fille avait dans son imagination précoce un foyer

d'enthousiasme qui demandait un aliment réel ou imaginaire; elle entendait

souvent accuser la froideur et l'égoïsme de Goethe dans sa famille; elle se

figura que Goethe n'était resté insensible que faute d'avoir rencontré dans

sa longue vie une âme à la proportion de la sienne. Elle voulut le venger

de l'injustice des hommes pour un homme plus grand que l'humanité. Elle ne

connaissait de Goethe que ses oeuvres; elle s'en fit une image selon son

coeur, et de cette image elle se fit une idole: l'adoration naquit dans son

coeur de l'enthousiasme. Ces phénomènes de jeunes filles, répandant, comme

Madeleine, leur urne de parfum sur les cheveux blancs d'un homme illustre,

sont plus fréquents qu'on ne pense. Qui de nous ignore combien de jeunes

coeurs se prodiguaient en pensée et jusqu'en amour à l'auteur de _René_ et

d'_Atala_, descendant déjà l'autre côté de la vie? La beauté est la

tentation de l'homme, la gloire est la séduction de la femme. À force de

rêver de Goethe, la jeune Bettina finit par l'aimer. Il y a un âge où les

songes ne s'évanouissent pas avec la nuit.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 290 / 326 题