XI

Goethe et Schiller continuent à s'entretenir de la tragédie de

_Wallenstein_, à laquelle Schiller travaille pendant trois ans. «Je vous

salue de mon jardin d'Iéna (c'est le 1er mai 1797), écrit Schiller à son

ami et à son maître; je m'y suis installé ce matin. Un doux paysage

m'entoure; le soleil se couche en souriant, et les rossignols chantent.

Tout m'enveloppe d'accueil et de joie autour de moi, et ma première soirée

sur mon propre domaine est du plus heureux présage.»

--«Avant-hier, répond Goethe, j'ai fait visite à _Wieland_ (le Voltaire

érudit et gracieux de l'Allemagne); il habite une jolie et vaste maison

dans la plus laide contrée du monde. Triste chose que le monde,

continue-t-il ailleurs; on y apprend bien des choses, mais qui au fond ne

nous apprennent rien; mais quant à ce qui nous importe davantage, à la

seule chose même qui nous importe véritablement, l'inspiration intérieure,

le monde, au lieu de nous la donner, nous la prend.»

--«Je lis madame de Staël, répond Schiller; elle oublie son sexe sans

s'élever au-dessus de lui; c'est une nature raisonneuse, mais très-peu

poétique (c'est-à-dire créatrice).»

Dans les lettres suivantes, la tragédie de Schiller, _Wallenstein_, est

enfin terminée. Ils concertent ensemble les moyens de la faire dignement

représenter sur la scène de Weimar. Goethe préside en l'absence de son ami

aux répétitions. Il appelle Schiller à Weimar, le présente au duc, le loge

au château, le traite en frère. Ses anxiétés sur le sort du drame à la

représentation sont fiévreuses d'amitié.

La pièce réussit et devient la gloire immortelle de Schiller. Goethe la

goûte comme sa propre gloire. Ou ne sait lequel admirer le plus, ou du

maître sans ombrage ou du disciple sans rivalité. Une plus tendre étreinte

resserre le coeur des deux rivaux après ce succès monumental de

_Wallenstein_; les lettres deviennent plus pressées et plus

confidentielles; ils pensent, ils sentent, ils vivent à deux. Schiller

s'établit à Weimar pour jouir plus habituellement de l'intimité de Goethe.

Les lettres s'abrégent sans se refroidir; on n'a plus que des billets.

Madame de Staël, fuyant la tyrannie de Napoléon, qui l'avait reléguée hors

de France, s'arrête quelques semaines à Weimar, et cherche à répandre

autour d'elle, sur Goethe et Schiller, l'éblouissement de son esprit. Les

deux amis, en Allemands un peu ombrageux, parce qu'ils sont timides,

évitent, autant que possible, les rencontres prolongées avec la fille de M.

Necker, et se confient l'un à l'autre leurs impressions sur cette Sapho de

tribune. Ils la jugent sévèrement.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 285 / 326 题