Cependant les années de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et
vertes, commençaient à lui faire sentir la nécessité de remettre le soin de
sa maison et le dépôt de son coeur à une femme qui fût à la fois l'ordre et
le charme de sa maison. Comme le patriarche, il était assis au bord du
puits pour examiner les _Sara_ qui venaient puiser l'eau à la fontaine. Un
hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se
souvenir, pour bien comprendre ce mariage précédé d'un long noviciat
domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'était pas
seulement un poëte, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de
dieu antique au-dessus des moeurs et des lois, un être d'exception qui
avait ses moeurs et ses lois à part du reste de l'humanité.
Or le copiste et l'imprimeur du théâtre de Weimar, nommé Vulpius, avait des
rapports de service fréquents et habituels avec Goethe, à la fois ministre,
auteur et directeur de la scène. Un jour que ce Vulpius avait à porter à
Goethe les épreuves à corriger d'une de ses pièces, un surcroît d'affaires
l'empêcha inopinément de remplir ce devoir lui-même; il chargea une de ses
filles de porter à sa place le manuscrit et l'épreuve d'imprimerie à
l'auteur de _Faust_ et de lui rapporter les corrections.
La jeune fille, à peine entrée dans son printemps, avait la candeur et la
fleur de beauté de Marguerite dans le jardin de la voisine. Elle aborde en
tremblant et en rougissant le majestueux vieillard; Goethe, frappé de son
innocence et de ses charmes, éprouva pour elle ce que Faust avait éprouvé
à l'aspect de Marguerite sur les marches de l'église; il voulut non
séduire, mais plaire. Sa mâle beauté, sa tendre déférence, le prestige de
son nom, plus grand que nature dans l'esprit de la jeune fille, enlevèrent
le coeur et le consentement de la jeune messagère. Elle accepta avec
ivresse le gouvernement de la maison du grand homme et le rôle d'épouse
équivoque auquel il conviendrait au poëte d'élever sa belle gouvernante. De
ce jour elle régna, servante et reine, dans l'intérieur de la maison de
Goethe. Nul à Weimar n'aurait osé se scandaliser d'une hardiesse de la vie
privée ou publique du roi de l'intelligence en Allemagne; il était, comme
Louis XIV, au-dessus de l'humanité: il avait le droit divin du scandale.
L'union de Goethe et de la belle jeune fille qu'il avait installée reine
subalterne de sa maison fut heureuse. Ce fils en naquit; la mort l'enleva
dans son berceau. On voit que Goethe le pleura comme un homme vulgaire. «Il
faut, dit-il à son ami Schiller, laisser ses droits à la nature et pleurer
quand elle vous envoie des larmes; autrement elles s'accumulent et vous
noient le coeur, d'autant plus abondantes que vous les avez plus
ajournées; ensuite il faut reprendre le travail, ce consolateur infaillible
qui guérit tout en déplaçant tout.»
Un autre fils survint et vécut âge d'homme. Mais, pendant que nous touchons
à la vie privée du grand homme, disons ce qui l'honore après avoir dit ce
qui l'inculpe. Il épousa légalement plus tard la jeune et charmante
compagne qu'il s'était donnée, et il l'épousa dans des circonstances qui
donnent un grand prix d'honnêteté et de désintéressement à son amour.
C'était le lendemain de la bataille d'Iéna; les Français, vainqueurs,
s'avançaient sur Weimar. Le duc, vaincu avec les Prussiens, ses alliés,
avait abandonné son palais et fuyait vers Berlin. On s'attendait au
massacre des habitants et à l'incendie de la ville; Goethe envisagea d'un
regard calme le péril. «Je ne dois pas, dit-il, laisser après moi une femme
tendre et fidèle, mère de mon fils, sans nom et sans asile. Elle aura du
moins un titre au bénéfice et à l'honneur de ma mémoire.» Et il épousa
mademoiselle Vulpius la veille du jour qu'il croyait être le jour suprême
de sa patrie et de sa vie. Philosophe dans la région de la pensée, homme
de bien dans la région des réalités, il consacra son amour au moment
peut-être où il ne l'éprouvait plus. Madame Goethe mourut avant lui, et il
ne parut la regretter que comme un maître regrette une fidèle servante,
colonne de sa maison. Il ne laissa jamais de prise sur lui aux douleurs
violentes ou éternelles; il voulait conserver à tout prix le calme olympien
de son intelligence. Vivre, pour lui, c'était oublier.
Madame Goethe, depuis longtemps souffrante, expira en voiture, pendant une
des promenades que le poëte-ministre faisait autour de Weimar. «Ils vont
être bien surpris à la maison!» dit-il à son cocher qui étendait le corps
inanimé de sa maîtresse sur le gazon du bord de la route. Ce mot du
stoïcisme ou de l'indifférence resta le proverbe du superbe égoïsme du
grand homme en Allemagne. Mais reprenons la correspondance des deux amis.
X
On avait pris souvent en Allemagne des poésies de Schiller pour des poésies
de Goethe et des odes de Goethe pour des odes de Schiller. Goethe ne
s'offensait pas, comme on va le voir, de cette promiscuité de gloire entre
son ami et lui. «Que l'on nous confonde dans nos talents, écrivait-il à
Schiller, ce m'est chose agréable; cela montre que nous nous élevons
toujours davantage ensemble au-dessus de l'_affectation_ de notre siècle,
c'est-à-dire au _beau_ simple, pour arriver à ce qui est universellement
_bon_. Il faut convenir aussi qu'à nous deux nous tenons un large espace
dans le monde de l'intelligence en nous donnant la main et en faisant la
chaîne.»
Cependant à cette époque, 1795, ils dérogèrent tous deux à la noblesse et à
la dignité de leur génie en publiant des livres d'épigrammes anonymes, mais
mordantes, contre les écrivains et les poëtes leurs contemporains et leurs
compatriotes. Badinages grecs peu dignes d'eux; Aristophane et Sophocle
dans le même homme. Cela n'agrandit pas, cela jure et cela rapetisse: jeux
d'écoliers qu'on s'afflige d'avoir à leur reprocher. Les aigles plongent du
haut du firmament sur la tête de leurs ennemis et ne les mordent pas au
talon. Glissons sur ces misères.