XII

C'est pendant cette longue intimité des deux écrivains, intimité favorable

à leur fécondité littéraire, que Schiller écrivit _Wallenstein_, _Marie

Stuart_, _Jeanne d'Arc_, _Guillaume Tell_, drames dont fut constitué son

théâtre allemand. C'est alors aussi qu'il écrivit ces odes et ces ballades

germaniques, enthousiastes par la forme, populaires par le fond, qui

rivalisèrent avec les oeuvres lyriques de Goethe. Dans tous ces genres il

approcha Goethe, il ne l'atteignit et ne le dépassa jamais. Pour un

observateur expérimenté du génie humain, il fut toujours le disciple,

jamais le maître. Il calqua son oeuvre sur l'oeuvre de Goethe, sans pouvoir

calquer l'incommensurable génie de son modèle. On sent dans sa vie

l'imitation puissante et habile, mais enfin l'imitation partout. Goethe

écrit _Goltz de Berlichengen_, Schiller écrit _Wallenstein_; Goethe chante

les ballades nationales de la Germanie, Schiller soupire les ballades du

moyen âge et les légendes de la tradition des chaumières; Goethe exhale

avec dédain sa mauvaise humeur de géant dans des épigrammes contre la

médiocrité de ses rivaux, Schiller rime des sarcasmes contre les

engouements ignares de son pays. Enfin Goethe abjure, dans son omnipotence,

toutes les crédulités du vulgaire, et cherche sa divinité universelle dans

la divinité individuelle de tout ce qui vit dans la nature; son dieu, c'est

la vie; la vie, c'est son dieu. Schiller, d'abord chrétien et pieux, suit

son maître, et chante comme lui ses hymnes au Dieu inconnu. Mais Goethe

accomplit toutes ces phases de sa poésie et de sa philosophie indienne avec

la majesté d'un dieu de l'Inde, Schiller avec la faiblesse et l'embarras

d'un homme qui marche sur les pas d'un dieu. Aussi les traces de Goethe

dans l'histoire littéraire de l'Allemagne et du monde ne seront jamais

effacées; les traces de Schiller, quoique chères aux âmes tendres,

s'effaceront à l'apparition du premier grand poëte qui naîtra en Allemagne.

L'un fut le génie, l'autre ne fut que le talent; je n'ai jamais pu les

comparer.

Cependant Schiller égala et dépassa un jour son maître dans un poëme

lyrique presque sans égal dans la poésie de toutes les langues modernes,

intitulé _la Cloche_. Ce dithyrambe, réfléchi et vociféré tout à la fois

sur l'instrument aérien qui sonne à la fois les prières, les douleurs, les

glas funèbres, les naissances, les effrois de l'homme, est digne de rester

dans la mémoire de la postérité. Schiller ne le composa pas comme l'ode se

compose, c'est-à-dire par une rapide et involontaire explosion de l'âme,

qui n'éclate qu'un instant et qui se répercute à jamais de l'âme du poëte

dans l'oreille des siècles. On voit, par sa correspondance avec Goethe,

qu'il le conçut un jour d'inspiration, mais qu'il l'exécuta en trois ans

d'étude et de retouches. Le lecteur va juger, sur une traduction toujours

atténuante de l'oeuvre originale, combien Schiller dépassa Pindare et

Horace dans ce dithyrambe didactique du poëte qui se souvenait d'avoir été

chrétien. Nous empruntons cette traduction à M. _Marmier_, l'importateur

des poésies du Nord dans notre langue, poëte lui-même par l'imagination et

le sentiment.

Écoutez!

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 286 / 326 题