Schiller travaillait alors à son vaste drame historique de _Wallenstein_,
sans cesse interrompu par la souffrance, sans cesse repris par
l'obstination de la volonté. C'est, selon nous, son véritable
chef-d'oeuvre; mais ce chef-d'oeuvre est en histoire ce que le _Faust_ de
Goethe est en philosophie poétique, trop vaste et trop débordant pour la
scène; c'est une épopée du moyen âge dialoguée avec génie par un poëte
moderne. La patience allemande, qui ne dispute pas le temps à son plaisir,
pouvait seule s'accommoder de ces développements démesurés du drame
réfléchi. Schiller avait divisé sa pièce en trois pièces, ce qu'on appelle
une _trilogie_ en littérature. L'esprit français ne s'accommode pas de
cette suspension d'une action qui s'arrête à un soleil et reprend à
l'autre. Le plaisir, en France, court plus vite que le temps; il n'attend
personne, pas même le génie. Schiller envoyait acte par acte son drame de
_Wallenstein_ à Goethe; Goethe l'appréciait et le corrigeait avec le même
amour qui si cette oeuvre eût été la sienne.
--«Qu'il me paraît étrange, écrivait Schiller à son ami, ministre et favori
d'un souverain, de vous voir lancé au plus haut et au plus épais de ce
monde, tandis que je suis assis entre mes pauvres fenêtres de papier huilé,
n'ayant aussi que papiers devant moi, et que cependant, malgré cette
différence dans nos destinées, nous puissions nous comprendre si
parfaitement l'un l'autre!»
Schiller venait d'être père; Goethe, le 28 octobre 1795, le félicitait sur
ce bonheur de famille: «Dieu bénisse le nouvel hôte. Je serai bientôt près
de vous; j'ai besoin de ces entretiens que vous seul vous pouvez me
donner.»
Goethe lui-même venait d'avoir un fils. «Un de mes soucis, écrivait-il,
repose maintenant dans le berceau!»
L'union de la jeune mère de ce fils avec le grand homme n'était pas encore
consacrée par le mariage légal; elle le fut depuis.
Les idées de Goethe sur les femmes étaient des idées tout à fait
orientales. Il considérait, en patriarche de Canaan ou en brahmine de
l'Inde, la femme comme une créature inférieure en force et en dignité à
l'homme; elle n'était à ses yeux que la plus charmante décoration de la
nature, un appât à la perpétuation de l'espèce humaine, une source de
plaisir sacré, et surtout une esclave chargée de régner sur son maître par
ses charmes supérieurs à ses droits, une servante antique de la tente arabe
ou du gynécée grec, dont les fonctions consistaient à gouverner dans un
bel ordre intérieur les autres agents inférieurs de la domesticité.
Ces idées étaient conformes en lui à ce culte pour le fait grossier de la
nature qui a donné la force à l'homme, la faiblesse et l'attrait à la
femme. Le fatalisme s'accommode très-bien de la servitude; l'homme, aux
yeux de Goethe, était roi par droit de nature; ce roi pouvait aimer ses
sujettes, mais il n'était pas tenu de les respecter.
La conduite de Goethe à l'égard des femmes, surtout depuis son âge avancé,
avait été le commentaire de ces doctrines: s'il aimait, il ne s'enchaînait
pas par l'amour.