«Je vais avoir quinze jours de liberté, écrit Goethe à son nouvel ami,
pendant un voyage de ma cour; venez me voir pendant ce loisir, nous
causerons de nos _Heures_; nous ne verrons que quelques rares amis qui
pensent comme nous. Vous vivrez entièrement à votre guise; de nouveaux
points de contact s'établiront ainsi entre nous.»
--«J'irai,» écrit à l'instant Schiller.
Les amis se rencontrent, s'entretiennent et se séparent.
--«Me voilà revenu, écrit Schiller, mais mon esprit est toujours avec vous
à Weimar.»
Goethe lui envoie à Iéna les premiers volumes de son roman philosophique,
_William Meister_, oeuvre énigmatique que les initiés seuls peuvent bien
comprendre, et que nous-même nous avouons ne pas comprendre suffisamment
pour en parler. Schiller en est ravi; M. Guillaume de Humboldt, le frère
aîné du savant célèbre, partage le plaisir de Schiller. Nous avons connu à
Rome, en 1811, Guillaume de Humboldt, diplomate, homme d'État, philosophe
curieux du beau et du bon sous toutes les formes. Nous avons visité à sa
suite les antiquités romaines et le cratère du Vésuve. La sérénité de son
esprit, la noble gravité de sa parole, la profondeur de ses connaissances
historiques et la chaleur tempérée de son enthousiasme nous ont donné une
idée du caractère de Goethe, son ami. Jamais son image ne s'est effacée de
notre souvenir:
Principibus placuisse viris!
La correspondance de Schiller et de Goethe est pleine du nom de Guillaume
de Humboldt. On voit qu'il était pour eux un de ces hommes qui, semblables
aux dieux cachés, font peu d'oeuvres, mais rendent beaucoup d'oracles.
«Guillaume de Humboldt, dit Schiller à Goethe, trouve, comme moi, que l'âge
vous mûrit sans vous affaiblir, et que votre esprit est dans toute sa mâle
jeunesse et dans toute sa plénitude créatrice.»--«Puisque j'ai, outre votre
suffrage, celui de Guillaume de Humboldt, je continue avec confiance.
Combien n'est-il pas plus utile et plus délicieux de se mirer dans les
autres qu'en soi-même! J'irai bientôt vous voir à Iéna.»