La liaison littéraire avait commencé entre ces deux hommes par la
publication en commun d'un recueil littéraire intitulé _les Heures_.
Goethe, provoqué par Schiller, avait consenti à ce rôle de collaborateur,
qui semblait incompatible avec son rang, mais qui pouvait être utile à la
fortune de son ami.
«Mon esprit, écrit Schiller à Goethe, le 23 août 1794, est absorbé dans la
contemplation de l'ensemble de votre génie. Votre regard observateur, qui
repose si calme et si limpide sur toutes choses, ne vous égare jamais dans
le vague des pures spéculations imaginaires; vous suivez droit la marche de
la nature. Si vous étiez né Grec ou seulement Italien, ayant sous les yeux,
dès le berceau, une nature merveilleuse et un art idéal, vous auriez
atteint le but dès le point de départ, et le grand style se serait formé en
vous sur le modèle éternel; mais vous êtes né Allemand avec une âme
grecque, et il vous a fallu vous refaire Grec à force de contemplation et
d'intuition.»
--«Je vous ai attendu longtemps, répond Goethe; j'ai marché jusqu'ici seul
dans ma voie, non compris, non encouragé! Combien je me réjouis qu'après
une rencontre d'intelligence entre vous et moi si tardive, si peu prévue,
nous devions désormais marcher deux! Tout ce qui est moi et en moi je vous
en ferai part avec joie; car, sentant bien que mon entreprise (d'arriver à
la vérité et à l'art suprême) est au-dessus de la force d'un seul et de
notre durée ici-bas, j'aimerais à déposer bien des choses dans votre sein,
non-seulement pour les conserver ainsi au monde, mais pour les vivifier.»
N'est-ce pas ainsi que Socrate pouvait parler au jeune Platon pour se
continuer et se grandir après lui dans son disciple?
--«N'espérez pas, réplique Schiller, de rencontrer en moi une grande
richesse d'idées; c'est là ce que je trouverai en vous. Vous gouvernez un
monde obéissant à vos intuitions, moi je flotte timidement entre le métier
et le génie. Mais, hélas! la maladie énerve mes forces physiques; j'aurais
difficilement le temps d'accomplir en moi une grande oeuvre
intellectuelle.»