IV

Ce succès ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune

et la gloire ne le suivirent pas. Il entra à vingt ans comme chirurgien

militaire dans un régiment. Il s'éprit d'une veuve charmante et légère, à

laquelle il donna dans ses poésies lyriques le nom de Laure: Pétrarque

allemand dont l'amour s'évaporait en métaphysique. Bientôt disgracié du

prince pour avoir fait diversion à ses fonctions subalternes de chirurgien

par un drame et par des odes, il s'évade de Stuttgart et va chercher plus

d'indulgence à Manheim. On refuse d'y représenter sa tragédie, un peu

froide, en effet, de _Fiesque_; on le pourchasse au nom de son prince

mécontent. Il se réfugie sous un nom supposé dans un château désert

appartenant à la mère d'un de ses amis. Il y devient platoniquement

amoureux de la soeur de cet ami, fiancée à un autre. La jeune fille ne se

doute pas des sentiments du poëte, se marie, et meurt dans la fleur de son

printemps.

Des lettres du directeur des théâtres de Manheim le rappellent dans cette

ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses

travaux pour la scène.

Ses drames de _Fiesque_ et de _l'Amour et l'Intrigue_ n'y eurent aucun

succès. Il se noya de tristesse et se consola par des amours indignes de

lui. On lui retira jusqu'à son traitement de poëte du théâtre, et on lui

conseilla amicalement de reprendre son métier de chirurgien militaire. Il

chercha fortune dans le journalisme littéraire; ses critiques offensèrent

des acteurs favoris du public; il fut menacé; il quitta Manheim et se

réfugia à Leipsick. On voit par une de ses lettres à un de ses amis, qui

habitait Leipsick, combien il lui fallait peu pour vivre et pour se croire

heureux. «Une chambre à coucher qui fait en même temps mon cabinet de

travail, une armoire, un lit, une table et quelques chaises, pourvu que

cela ne soit ni sous le toit ni au rez-de-chaussée. Je ne voudrais pas non

plus avoir sous les yeux l'aspect du cimetière; j'aime les hommes, le

mouvement et le bruit d'une foule.»

V

Mécontent bientôt de cette résidence à la ville, il alla habiter un petit

village à la lisière de la forêt du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y

écrivit sa tragédie de _Don Carlos_, oeuvre estimable, réfléchie, mais

tiède, où la politique tient la place de l'émotion. Schiller s'abîmait en

même temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce

mathématicien de la philosophie. Arraché bientôt après à cet asile studieux

par la versatilité de son âme et de sa fortune, il alla à Dresde; il s'y

laissa prendre à un amour plus vénal que sincère pour une jeune Saxonne

d'une grande beauté. Ses amis l'enlevèrent au piége et le conduisirent à

Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frère plus jeune, mais du même

sang. Il y épousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de

_Lengefeld_, jeune fille d'un rang distingué et d'une vertu accomplie. Il

connut Goethe chez sa belle-mère. Ces deux hommes différaient trop l'un de

l'autre pour se convenir au premier coup d'oeil: Schiller avait toutes les

illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces.

«J'ai vu hier Goethe, écrivait Schiller à cette date; la grande idée que

j'avais de cet homme n'a pas été amoindrie par son aspect, mais je doute

qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi.

Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon coeur sont déjà

épuisées pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le

mien.»

Cette différence des deux natures se révélait au premier coup d'oeil entre

ces deux hommes. Schiller, le visage allongé et mince, le cou long, les

membres grêles, la physionomie maladive, le regard timide et indécis, le

costume étriqué et presque ridicule de l'étudiant en médecine, dépaysé dans

une cour, n'avait rien de l'homme de génie que la souffrance. Goethe,

véritable Apollon dans sa maturité forte et sereine, régnait par droit de

nature encore plus que par droit d'aînesse et de rang sur son jeune émule;

mais Goethe était sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu

d'éloigner ou d'éclipser son rival de célébrité, il songea généreusement à

l'élever jusqu'à lui et à l'attacher par des liens de reconnaissance à la

cour de Weimar. Il décida le duc à donner à Schiller l'emploi honorable et

lucratif de professeur d'histoire à l'Université d'Iéna, capitale de

l'instruction publique dans ses États.

Schiller, quoique étranger au professorat et à l'histoire, ouvrit son cours

en 1789 avec un succès qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi

fier de ce succès que Schiller lui-même, ne manqua pas une occasion de

faire valoir son nouvel ami à la cour de Weimar. Frappé des beautés

frustes, mais dramatiques, de la pièce des _Brigands_, et des beautés

littéraires de _Fiesque_ et de la tragédie de _Don Carlos_, il songeait

déjà à appeler Schiller d'Iéna à Weimar, pour y faire écrire et représenter

ses chefs-d'oeuvres sur la scène du palais. Le grand acteur _Ifland_, le

_Garrick_ et le _Talma_ de l'Allemagne, avait été fixé par Goethe à Weimar.

Les rôles qu'_Ifland_ représentait devenaient classiques en sortant de ses

lèvres.

C'est à cette époque, et pendant les années qui suivirent 1789, que Goethe

et Schiller, désormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui

les dévoile tous les deux. La _Revue germanique_, rédigée récemment à

Paris, en a traduit et publié des fragments pleins d'intérêt pour ceux qui,

comme nous, cherchent l'homme sous le poëte. Il y a dans ces fragments une

bonhomie de grands hommes qui caractérise l'Allemagne, cette terre de la

naïveté dans la grandeur. Écoutez quelques mots de ce dialogue à portes

closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et même sur leurs ébauches les

plus secrètes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de

l'un et la gloire de l'autre ne semblent être qu'une même gloire. On ne

sait, en vérité, quel est le maître, quel est le disciple.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 280 / 326 题