La description vivante que Schwab et M. Marmier font des collines où
Schiller reçut sa première éducation, dans la demeure d'un pasteur nommé
Mozer, explique de même sa passion pour la nature. L'âme est le miroir de
la création; la nature commence par s'y refléter, puis elle s'y anime, et
le poëte est créé dans l'enfant.
Entré dans une espèce d'université militaire à Stuttgart, Schiller, d'un
extérieur alors grêle, pâle, maladif, commença sa vie par la tristesse, et
conçut une révolte secrète contre la servitude disciplinaire à laquelle les
élèves de cette école étaient assujettis. «Ô Charles! écrivait-il à cette
époque à son premier ami, le monde réel où je suis jeté est tout autre que
le monde que nous portions dans notre coeur.»
La contrainte qu'il éprouvait dans cette université allait jusqu'à lui
faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On
le força à étudier la médecine, pour l'exercer à la pratiquer ensuite, à
l'exemple de son père, dans quelque régiment du prince de Wurtemberg; mais
sa nature, quoique souple, échappait par l'imagination à cette tyrannie de
l'école. Lié d'inclination littéraire avec quelques-uns de ses compagnons
de captivité, il composait déjà, à l'envi de ses émules, des ébauches de
poésie et de drame. C'est à cette époque qu'il écrivit son premier ouvrage
pour la scène, _les Brigands_.
_Les Brigands_ furent pour Schiller ce que _Werther_ avait été pour Goethe,
une débauche d'imagination prise au sérieux par la naïveté du peuple
allemand. Il y avait dans cette oeuvre informe beaucoup de passion et peu
de sens; c'était une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre
social, un rêve de liberté absolue se faisant à elle-même sa propre
législation par l'énergie du coeur et par la force du bras.
«La passion pour la poésie, écrivait-il plus tard en parlant de cette
ébauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pensée:
elle fit explosion par la création d'un _monstre_ (le chef de ses brigands)
qui n'a jamais existé dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu
peindre les hommes deux ans avant de les connaître!» N'est-ce pas ce que
Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpérimentés de la plume,
pouvaient dire de la société humaine? Ils la façonnaient dans leur
imagination avant d'en connaître les éléments. Malheur à l'imagination, qui
se sépare de la nature! Elle crée l'impossible, et, après avoir enfanté la
chimère, elle s'abîme à grand bruit dans le néant.
Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientôt son
erreur. Mais ce drame, soulevé, comme _Werther_, par les applaudissements
frénétiques de la jeunesse, éclatait déjà sur tous les théâtres. Scandale
pour les uns, augure de génie pour les autres, bruit immense pour tous.