La vie de Schiller, homme plus sympathique au coeur que Goethe, mais
génie, selon moi, très-inférieur, est devenu, pour ainsi dire, légendaire
en Allemagne. Un écrivain français, explorateur pittoresque des
littératures du Nord, M. Marmier, a résumé cette vie dans une préface de sa
traduction de ce grand homme. Mais, depuis la publication de cette notice,
les correspondances intimes de Goethe et de Schiller, publiées par notre
_Revue germanique_, excellent écho d'un bord du Rhin à l'autre bord, a jeté
une lumière bien plus domestique jusque dans le coeur de Schiller. On ne
sait rien d'un homme tant qu'on n'a pas lu sa correspondance. L'homme
extérieur se peint dans ses oeuvres, l'homme intérieur se peint dans ses
lettres. Et pourquoi le portrait est-il plus fidèle ainsi? C'est que dans
ses oeuvres l'écrivain se peint tel qu'il désire paraître et que dans sa
correspondance il se peint tel qu'il est: les oeuvres, c'est la volonté;
les lettres, c'est la nature. On n'est jamais plus ressemblant que quand on
se peint à son insu au lieu de façonner sa physionomie devant un miroir.
Nous avons ces lettres sous nos yeux.
Schiller était né, comme notre cher poëte de Nîmes, _Reboul_, dans la
boutique d'un boulanger, son oncle, dans une jolie bourgade des bords
arcadiens du Necker, en Wurtemberg. Son père servait dans l'armée du duc de
Wurtemberg en qualité de chirurgien subalterne, barbier du régiment.
C'était un homme tendre, pieux et un peu mystique, qui s'occupait de l'âme
de ses malades autant que de leur corps. Le premier de ses remèdes était la
prière; il tournait leur pensée vers le Médecin suprême, et priait
volontiers avec eux au pied de leur lit. Ses vertus le firent distinguer
par le duc de Wurtemberg, un de ces petits princes qui connaissaient tous
leurs sujets par leurs noms. Le duc créait alors ces charmants jardins
pittoresques dont son palais de campagne, près de Stuttgart, était
enveloppé. Il confia à ce brave homme, las de la guerre, la surveillance de
ces délicieux jardins. À la naissance de son fils, le père de Schiller
éleva l'enfant dans ses bras et l'offrit à Dieu comme le patriarche. À la
mort de son père, le jeune poëte s'écria devant sa mère éplorée: «Que ne
puis-je finir ma vie dans l'innocence et dans la piété où il a passé la
sienne!»
La mère du poëte, naïve et rêveuse comme les filles de l'Allemagne, était
poëte elle-même sans avoir cultivé jamais la poésie comme un art. Elle
adorait son mari, et elle célébrait chaque anniversaire de leur mariage par
des vers où l'on sentait la vibration prolongée de l'amour de la jeune
fille dans le coeur de la femme. Le poëte de Stuttgart, _Schwab_, que nous
avons visité nous-mêmes dans sa demeure philosophique, auprès du toit
paternel de Schiller, attribuait comme nous à l'influence tendre et rêveuse
de cette mère le germe de la sensibilité poétique dans le génie de
Schiller. Les mères sont la prédestination des fils; elle nourrissait son
enfant des lectures de la Bible et des chants de Klopstock, dans son épopée
du Christ; l'enfant suçait de ses lèvres la piété et la foi. Plus tard la
philosophie de Goethe devint son symbole; mais il conserva jusqu'à la mort
sa piété, parce que sa foi venait des hommes, mais que sa piété venait de
sa mère.