I
Revenons à l'Allemagne.
Au commencement, Goethe avait respiré, comme toute l'Allemagne, avec
quelque ivresse les idées démocratiques de la France; il se flattait que la
raison, triomphant du même coup de la monarchie absolue, de l'Église
dominante et de la féodalité arriérée, allait créer un exemplaire
d'institutions et de gouvernement qui servirait de modèle au monde moderne.
Le fanatisme d'espérance qui avait saisi _Klopstock_, le chantre épique de
_la Messiade_, et que ce grand et saint poëte exhalait dans des odes
enflammées et tonnantes comme des bombes d'enthousiasme allemand, ce
fanatisme ne s'était pas entièrement communiqué à Goethe, mais il en
ressentait quelques reflets.
Les premières scènes populaires et tragiques de la révolution de Paris et
de Versailles, les hiérarchies sociales qui s'écroulaient, les anarchies
qui s'entre-déchiraient, et enfin la guerre de 1792, dans laquelle sa chère
Allemagne commençait sa carrière de gloire par de mornes déroutes en
Champagne et dans les Ardennes; enfin, l'affection passionnée que Goethe
portait à son prince et à son ami, le duc de Weimar, tout cela avait
promptement refroidi le goût, plus littéraire que politique, du grand poëte
pour la Révolution.
Le roi de Prusse avait entraîné avec lui le duc de Weimar et son armée dans
la campagne d'invasion en France, de 1792. Goethe, quoique étranger à l'art
militaire, avait suivi courageusement son cher duc jusque sur les champs de
bataille. Aussi calme au feu que dans le silence de ses études à Weimar, il
avait assisté de plus près que les bataillons prussiens à la canonnade de
Valmy. Bien supérieur à _Horace_, qui jetait son bouclier pour mieux fuir
la mort des héros, et qui se vantait de sa lâcheté pour mieux flatter
Auguste, le poëte allemand bravait pendant deux mois la mort pour son
prince, et ne s'en vantait pas; il était héros comme il était poëte, sans
mérite et sans effort. Son âme, comme les choses hautes, était au niveau de
tout.
Le récit de cette campagne contre Dumouriez, et des désastres de cette
retraite de 1792, est écrit dans les Mémoires de Goethe avec cette placide
impartialité qui prouve une âme supérieure à ses propres impressions. Il
rentra à Weimar avec son souverain, et reprit, comme après une distraction
légère, le cours de ses travaux d'esprit et de ses fonctions politiques, au
bruit à peine entendu de la monarchie qui croulait en France et des têtes
qui tombaient par milliers sur les échafauds de la Terreur. Son retour à
Weimar fut une fête pour ses amis.
«J'arrivai chez moi, dit-il, à minuit; la scène de famille qui m'attendait
était très-propre à répandre une illumination joyeuse au milieu de quelque
roman fantastique. La maison que mon souverain m'avait destinée dans la
ville était presque habitable: cependant il m'avait réservé le plaisir de
la faire achever et distribuer à ma guise. Bientôt j'eus le plaisir d'y
recevoir, en qualité de commensal, Henri Mayer, ce digne artiste dont
j'avais fait la connaissance à Rome. Son secours me fut d'une grande
utilité dans les établissements que mes amis et moi (le duc et la duchesse
Amélie) nous nous proposions de créer à Weimar, pour le progrès de la
peinture et de la sculpture. Mes premiers regards cependant se tournèrent
vers le théâtre... Ce théâtre, en effet, grâce au grand acteur et auteur
Ifland, à Kotsbue, à Cimarosa, à Mozart, était devenu, pour la tragédie, la
comédie et la musique, l'école du coeur, des yeux et des oreilles de toute
l'Allemagne.» Goethe s'effaçait généreusement lui-même pour y faire jouer,
chanter et briller les chefs-d'oeuvre de tous ses rivaux. «Peut-être, me
dira-t-on, écrit-il quelque part, que, pour seconder plus efficacement les
progrès du théâtre de Weimar, j'aurais dû y travailler moi-même, non en
qualité de ministre, mais en qualité d'auteur. Il me serait difficile
d'expliquer les motifs qui m'en ont empêché... Mes premiers essais
dramatiques, ajoute-t-il, l'expliquent peut-être. Ces essais, embrassant
l'histoire morale du monde, se trouvaient être trop larges pour la scène
toujours étroite d'un théâtre, et, de plus, mes dernières compositions en
ce genre sondaient si profondément et si hardiment les plaies secrètes du
coeur et de l'esprit humain que presque tout le monde se sentait blessé par
mon audace.»
Cette époque de sa vie fut celle de sa liaison avec le seul rival qu'on sut
lui susciter en Allemagne, le poëte dramatique _Schiller_. Ces deux
existences désormais n'en font qu'une, tellement qu'il est impossible
d'écrire l'histoire du génie de l'un sans toucher au génie de l'autre.
Cette fraternité complète, entre deux gloires dont l'une pouvait offusquer
ou éclipser l'autre, est, après l'amitié de Virgile et d'Horace, un des
plus beaux exemples de cette supériorité de caractères préférable mille
fois à la supériorité de l'esprit. Disons donc un mot de Schiller. Ces deux
noms inséparables sont à eux seuls toute une littérature pour leur pays.