XXIX

Voilà la littérature villageoise trouvée, grâce et gloire à la Provence!

Voilà des livres tels qu'il en faudrait au peuple de nos campagnes pour

lire à la veillée après les sueurs du jour, au bruit du rouet qui dévide la

soie du Midi ou du peigne à dents de fer qui démêle le chanvre ou la laine

du Nord! voilà de ces livres qui bénissent et qui édifient l'humble foyer

où ils entrent! voilà de ces épopées sur lesquelles les grossières

imaginations du peuple inculte se façonnent, se modèlent, se polissent, et

font passer avec des récits enchanteurs, de l'aïeul à l'enfant, de la mère

à la fille, du fiancé à l'amante, toutes les bontés de l'âme, toutes les

beautés de la pensée, toutes les saintetés de tous les amours qui font un

sanctuaire du foyer du pauvre! Ah! qu'il y a loin d'un peuple nourri par de

telles épopées villageoises à ce pauvre peuple suburbain de nos villes,

assis les coudes sur la table avinée des guinguettes, et répétant à voix

fausse ou un refrain grivois de Béranger (digne d'un meilleur sort), ou un

couplet équivoque de Musset (digne de meilleure oeuvre), ou un gros rire

cynique d'Heyne, ce Diogène de la lyre, ricaneur et corrupteur de ce qui

mérite le plus de respect ici-bas, le travail et la misère!

Quant à nous, si nous étions riche, si nous étions ministre de

l'instruction publique, ou si nous étions seulement membre influent d'une

de ces associations qui se donnent charitablement la mission de répandre ce

qu'on appelle les bons livres dans les mansardes et dans les chaumières,

nous ferions imprimer à six millions d'exemplaires le petit poëme épique

dont nous venons de donner dans cet Entretien une si brève et si imparfaite

analyse, et nous l'enverrions gratuitement, par une nuée de facteurs

ruraux, à toutes les portes où il y a une mère de famille, un fils, un

vieillard, un enfant capable d'épeler ce catéchisme de sentiment, de poésie

et de vertu, que le paysan de Maillane vient de donner à la Provence, à la

France et bientôt à l'Europe. Les Hébreux recevaient la manne d'en haut,

cette manne nous vient d'en bas; c'est le peuple qui doit sauver le peuple.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 272 / 326 题