Quant à toi, ô poëte de Maillane, inconnu il y a quelques jours aux autres
et peut-être inconnu à toi-même, rentre humble et oublié dans la maison de
ta mère; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes à la
charrue comme tu faisais hier; bêche avec ta houe le pied de tes oliviers;
rapporte pour tes vers à soie, à leur réveil, les brassées de feuilles de
tes mûriers; lave tes moutons au printemps dans la Durance ou dans la
Sorgue; jette là la plume et ne la reprends que l'hiver, à de rares
intervalles de loisir, pendant que la _Mireille_ que le Ciel te destine
sans doute étendra la nappe blanche et coupera les tranches du pain blond
sur la table où tu as choqué ton verre avec Adolphe Dumas, ton voisin et
ton précurseur. On ne fait pas deux chefs-d'oeuvre dans une vie; tu en as
fait un: rends grâce au Ciel et ne reste pas parmi nous: tu manquerais le
chef-d'oeuvre de la vie, le bonheur dans la simplicité. VIVRE DE PEU!
Est-ce donc peu que le nécessaire, la paix, la poésie et l'amour? Oui, ton
poëme épique est un chef-d'oeuvre; je dirai plus, il n'est pas de
l'Occident, il est de l'Orient; on dirait que, pendant la nuit, une île de
l'Archipel, une flottante Délos s'est détachée de son groupe d'îles
grecques ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au
continent de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ces chantres
divins de la famille des Mélésigènes. Sois le bienvenu parmi les chantres
de nos climats! Tu es d'un autre ciel et d'une autre langue, mais tu as
apporté avec toi ton climat, ta langue et ton ciel! Nous ne te demandons
pas d'où tu viens ni qui tu es: _Tu Marcellus eris!_
Un été j'étais à Hyères, cette langue de terre de ta Provence que la mer et
le soleil caressent de leurs flots et de leurs rayons, comme un cap avancé
de Chio ou de Rhodes; là les palmiers et les aloès d'Idumée se trompent de
ciel et de terre: ils se croient, pour fleurir, dans leur oasis natale. Le
soir, mon ami M. Messonnier, poëte, écrivain et philosophe retiré sous sa
treille et sous son figuier dans la petite maison de Massillon, un des
prophètes de Louis XIV, me fit faire le tour de la ville. Il me conduisit
au soleil couchant dans un jardin bien exposé au midi et à la brise de mer;
les aloès et les palmiers y germent et y fructifient en pleine terre. Je me
crus transporté dans une oasis de Libye. On sait que l'aloès ne fleurit que
tous les vingt-cinq ans et qu'il meurt après avoir répandu dans un effort
suprême son âme embaumée dans les airs; il y en avait un dans ce petit
jardin dont on attendait la floraison d'un moment à l'autre.
Or, par une heureuse coïncidence, ce rare phénomène végétal semblait nous
avoir attendus pour s'accomplir sous nos yeux. Au moment où le soleil
touchait la mer, la tige de l'arbre, dont la séve est de l'encens, sortit
tout à coup de ses noeuds gonflés de vie comme un glaive qu'une main
robuste tire du fourreau pour le faire reluire au soleil, et la fleur d'un
quart de siècle éclata au sommet de la tige dans un bruyant épanouissement
semblable à l'explosion végétale d'un obus qui sort du mortier. Les oiseaux
couchés sur les arbustes voisins s'envolèrent d'épouvante, et le parfum,
cette âme de la fleur, embauma longtemps tout le golfe.
Ô poëte de Maillane, tu es l'aloès de la Provence! Tu as grandi de trois
coudées en un jour, tu as fleuri à vingt-cinq ans; ton âme poétique parfume
Avignon, Arles, Marseille, Toulon, Hyères et bientôt la France; mais, plus
heureux que l'arbre d'Hyères, le parfum de ton livre ne s'évaporera pas en
mille ans.
J'espère que mes lecteurs me pardonneront cette digression. Nous allons
revenir à l'Allemagne.