Ils arrivent. La jeune fille venait de donner les feuilles de mûrier à ses
vers à soie, et, sur le seuil de la grange, elle allait, à la rosée du
soir, tordre un écheveau de fil. La fille _Mireille_ et les étrangers se
saluent dans les termes de cette simple et modeste familiarité, politesse
du coeur de ceux qui n'ont pas de temps à perdre en vains discours. Ils
demandent l'hospitalité, non du toit, mais des bords de la meule de paille,
pour passer la nuit.
«Et avec son fils, chante le poëte, le vannier alla s'asseoir sur un
rouleau de pierre qui sert à aplanir le sillon après le labour; et ils se
mirent, sans plus de paroles, à tresser à eux deux une manne commencée, et
à tordre et à entre-croiser vigoureusement les fils flexibles arrachés de
leur faisceau dénoué de forts osiers.»
Vincent touchait à ses seize ans. Le poëte trace rapidement en traits
proverbiaux du pays le portrait du beau villageois ambulant et son
caractère. Pendant que le poëte décrit, le soir tombe; les ouvriers
rentrent des champs; la belle _Mireille_ (la fille du _mas_) apporte, pour
faire souper au frais ses travailleurs, «sur la table de pierre, la salade
de légumes, et, du large plat chavirant sous le poids, chaque valet de la
ferme tirait déjà à pleine cuillère de buis les fèves; et le vieillard et
son fils continuaient à tresser l'osier à l'écart.»
--«Eh bien! voyons, leur dit un peu brusquement Ramon, le riche maître du
domaine et l'heureux père de _Mireille_, allons! laissez là la corbeille.
Ne voyez-vous pas naître les étoiles? Mireille, apporte les écuelles.
Allons! à table! car vous devez être las.
--«Eh bien! allons! dit le vannier; et ils s'avancèrent vers un bout de la
table de pierre et se coupèrent du pain. Mireille, leste et accorte,
assaisonna pour eux un plat de féverolles avec l'huile des oliviers, et
vint ensuite en courant l'avancer vers eux de sa belle main.»
Le portrait de Mireille, tracé en courant par le poëte, en cinq ou six
traits empruntés à la nature rurale, rappelle la Sulamite, dans le cantique
amoureux de Salomon.
«Son visage à fleur de joues avait deux fossettes; sa poitrine, qui
commençait à se soulever, était une pêche double et pas mûre encore. Gaie,
folâtre et un peu sauvage, ah! si dans un verre d'eau vous aviez vu cette
gentillesse et cette grâce reflétées, d'un trait vous l'auriez bue!»
Quelle expression neuve, naïve et passionnée, qu'aucune langue n'avait
encore ou trouvée ou osée!
Après le repas, les ouvriers et Mireille prient le vieux vannier de leur
chanter un des chants célèbres dans la contrée, dont il charmait autrefois
les veillées.--«Ah! répond-il, de mon temps j'étais un chanteur, c'est
vrai, mais les miroirs aujourd'hui sont brisés!» Mireille insiste.--«Belle
enfant, lui dit-il, ma voix n'est plus qu'un épi égrené, mais pour vous
complaire je chanterai.» Après avoir vidé son verre plein de vin, le
vannier chante.