VIII

Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du héros de la

Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un véritable

poëme héroïque, écrit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau

démâté par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple

marin des côtes provençales: le poëte n'embouche pas moins bien le clairon

que la flûte. L'auditoire enthousiasmé oublie d'abreuver les six paires de

boeufs dans la rigole d'eau courante. À la fin tout le monde se retire en

répétant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de

Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attardés

et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une églogue de

Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le poëme, parce que

tout est né de la nature dans le poëte.

«Ah! çà, Vincent, disait _Mireille_, quand tu as pris ta bourrée d'osier

sur tes épaules pour aller çà et là raccommoder les corbeilles, en dois-tu

voir, dans tes voyages, des vieux châteaux, des déserts sauvages, des

villages, des fêtes, des pèlerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre

pigeonnier.

--«C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif

s'étanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par

l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer

les injures du temps, tout de même le voyage a ses moments de plaisir, et

l'ombre sur la route fait oublier le chaud.»

Le récit que Vincent fait de ses voyages à la jeune fille est incomparable

en grâce, en vérité, en nouveauté et cependant en poésie. Quelques notes

mal étouffées d'amour qui s'ignore commencent à tinter à son insu dans la

voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et délicieux

gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier:

le poëte a douze chants, nous n'avons qu'une heure.

«Devant le _mas_ des Micocoules, ainsi Vincent déployait tous les replis de

sa mémoire; la rougeur montait à ses joues, et son oeil noir jetait de

douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lèvres, il le gesticulait

avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une ondée soudaine sur

un regain du mois de mai.

«Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent

comme pour écouter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans

le bois de pins, firent silence. Attentive et émue jusqu'au fond de son

âme, _Mireille_, assise sur un fagot de feuilles coupées, n'aurait pas

fermé les yeux jusqu'à la première aube du jour.

«--Il me semble, dit-elle en se retirant à pas lents vers sa mère, que,

pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien! Ô mère! c'est

un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais à présent, pour dormir, la nuit est

trop claire. Écoutons-le, écoutons encore; je passerais à l'entendre ainsi

mes veillées et ma vie.»

Et là finit le premier chant de _Mireille_. On sent que l'amour couve dans

ces deux coeurs: on va le voir éclore au deuxième chant.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 251 / 326 题