Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du héros de la
Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un véritable
poëme héroïque, écrit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau
démâté par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple
marin des côtes provençales: le poëte n'embouche pas moins bien le clairon
que la flûte. L'auditoire enthousiasmé oublie d'abreuver les six paires de
boeufs dans la rigole d'eau courante. À la fin tout le monde se retire en
répétant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de
Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attardés
et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une églogue de
Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le poëme, parce que
tout est né de la nature dans le poëte.
«Ah! çà, Vincent, disait _Mireille_, quand tu as pris ta bourrée d'osier
sur tes épaules pour aller çà et là raccommoder les corbeilles, en dois-tu
voir, dans tes voyages, des vieux châteaux, des déserts sauvages, des
villages, des fêtes, des pèlerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre
pigeonnier.
--«C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif
s'étanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par
l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer
les injures du temps, tout de même le voyage a ses moments de plaisir, et
l'ombre sur la route fait oublier le chaud.»
Le récit que Vincent fait de ses voyages à la jeune fille est incomparable
en grâce, en vérité, en nouveauté et cependant en poésie. Quelques notes
mal étouffées d'amour qui s'ignore commencent à tinter à son insu dans la
voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et délicieux
gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier:
le poëte a douze chants, nous n'avons qu'une heure.
«Devant le _mas_ des Micocoules, ainsi Vincent déployait tous les replis de
sa mémoire; la rougeur montait à ses joues, et son oeil noir jetait de
douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lèvres, il le gesticulait
avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une ondée soudaine sur
un regain du mois de mai.
«Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent
comme pour écouter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans
le bois de pins, firent silence. Attentive et émue jusqu'au fond de son
âme, _Mireille_, assise sur un fagot de feuilles coupées, n'aurait pas
fermé les yeux jusqu'à la première aube du jour.
«--Il me semble, dit-elle en se retirant à pas lents vers sa mère, que,
pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien! Ô mère! c'est
un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais à présent, pour dormir, la nuit est
trop claire. Écoutons-le, écoutons encore; je passerais à l'entendre ainsi
mes veillées et ma vie.»
Et là finit le premier chant de _Mireille_. On sent que l'amour couve dans
ces deux coeurs: on va le voir éclore au deuxième chant.