VI

Je rejetai donc le volume sur la cheminée, et je me dis: Je n'ai pas le

coeur aux vers: à un autre temps!

Cependant, quand l'heure du sommeil ou de l'insomnie fut venue, je pris,

par distraction, le volume sur la tablette de la cheminée, et je l'emportai

sous le bras dans ma chambre. Je le jetai sur mon lit, j'allumai ma lampe,

et, comme je n'arrive plus jamais à quelques heures de sommeil que par la

fatigue des yeux sur un livre, je rouvris le livre et je lus.

Cette nuit-là je ne dormis pas une minute.

Je lus les douze chants d'une haleine, comme un homme essoufflé que ses

jambes fatiguées emportent malgré lui d'une pierre milliaire à l'autre, qui

voudrait se reposer, mais qui ne peut s'asseoir. Je pourrais retourner le

vers célèbre de Dante dans l'épisode de _Françoise de Rimini_, et dire,

comme Francesca: «À ce passage nous fermâmes le livre et nous ne lûmes pas

plus avant!» Moi j'en lus jusqu'à l'aurore, je relus encore le lendemain et

les jours suivants! Et maintenant relisons, si vous voulez, une troisième

fois ensemble; je vais feuilleter page à page ce divin poëme épique du

coeur de la Chloé moderne avec vous; vous jugerez si le charme qui m'a

saisi à cette lecture vient de mon imagination ou du génie de ce jeune

Provençal. Écoutez!

Mais d'abord sachez que tout le récit est écrit, à peu près comme les

chants du Tasse, en stances rimées de sept vers inégaux dans leur

régularité. Ces stances sonnent mélodieusement à l'oreille, comme les

grelots d'argent aux pieds des danseuses de l'Orient. Les vers varient

leurs hémistiches et leur repos pour laisser respirer le lecteur; ils se

relèvent aux derniers vers de la stance pour remettre l'oreille en route et

pour dire, comme le coursier de Job: Allons!

Ces vers sont mâles comme le latin, femelles comme l'italien, transparents

pour le français, comme des mots de famille qui se reconnaissent à travers

quelque différence d'accent. Je pourrais vous les donner ici dans leur

belle langue originale, mais j'aime mieux vous les traduire en m'aidant de

la naïve traduction en pur français classique faite par le poëte lui-même.

Nul ne sait mieux ce qu'il a voulu dire; notre français à nous serait un

miroir terne de son oeuvre: le sien à lui est un miroir vivant. À nous

deux, nous répondrons mieux aux nécessités des deux langues. Lisons donc:

c'est moi qui parle, mais c'est lui qui chante. Ne vous étonnez pas de la

simplicité antique et presque triviale du début: il chante pour le village,

avec accompagnement de la flûte au lieu de la lyre. Arrière la trompette de

l'épopée héroïque! C'est l'épopée des villageois, c'est la muse de la

veillée qu'il invoque.

«Je chante une fille de Provence et les amours de jeune âge à travers la

_Crau_, vers le bord de la mer, dans les grands champs de blé... Bien que

son front ne resplendît que de sa fraîcheur, bien qu'elle n'eût ni diadème

d'or, ni mantelet de soie tissé à Damas, je veux qu'elle soit élevée en

honneur comme une reine et célébrée avec amour par notre pauvre langue

dédaignée; car ce n'est que pour vous que je chante, ô pâtres des collines

de Provence, et pour vous autres, habitants rustiques de nos _mas_.» (Les

_mas_ sont les fermes isolées des plaines d'Arles et de la Crau.)

L'invocation au Christ né parmi les pasteurs continue pendant trois

strophes; le poëte, dans une comparaison ingénieuse et simple, demande à

Dieu d'atteindre au sommet de l'olivier la branche haute où gazouillent le

mieux les chantres de l'air, la _branche des oiseaux_. Puis il décrit ainsi

le lieu de la scène, description fidèle comme si elle était reflétée dans

les eaux du Rhône qui coule sous la berge du pauvre vannier parmi les

osiers.

«Au bord du Rhône, entre les grands peupliers et les saules touffus de la

rive, dans une pauvre cabane rongée par l'eau, un vannier demeurait avec

son fils unique; ils s'en allaient après l'hiver, de ferme en ferme,

raccommoder les corbeilles rompues et les paniers troués.»

Le père et le fils, s'en allant ainsi de compagnie au printemps offrir leur

service de _mas_ en _mas_, voient venir un orage et s'entretiennent des

granges les plus hospitalières où ils pourraient trouver sous les meules de

paille un abri contre la pluie et la nuit. «Père, dit Vincent, c'est le nom

du fils, apprenti de son père, combien fait-on de charrues au mas des

_Micocoules_, que je vois là-bas blanchir entre les mûriers?--Six, répond

le père.--Ah! c'est donc là, reprend l'adolescent, un des plus forts

domaines de la _Crau_?

--«Je le crois bien, continue le vannier; ne vois-tu pas leur verger

d'oliviers, entre lesquels serpentent des rubans de vignes traînantes et de

pâles amandiers? Il y a, dit-on, autant d'avenues d'oliviers dans le

domaine qu'il y a de jours dans l'année, et chacune de ces avenues compte

autant de pieds d'arbres qu'il y a d'avenues.

--«Par ma foi! dit le fils, que d'_oliveuses_ il faut avoir dans la saison

pour cueillir tant d'olives!--Ne t'inquiète pas, répond le vieux vannier;

quand viendra la Toussaint, les filles des beaux villages de Provence qui

se louent pour la vendange des oliviers, tout en chantant sur les branches,

te rempliront jusqu'à la gorge les sacs et les _linceux_ d'olives roses et

amygdalines!

«Et le vannier, qu'on appelait maître Ambroise, continuait de discourir

avec son enfant; et le soleil, qui sombrait derrière les collines, teignait

des plus belles couleurs les légères nuées; et les laboureurs, assis sur

leurs boeufs accouplés par le joug et tenant leurs aiguillons la pointe en

l'air, revenaient lentement pour souper; et la nuit _sombrissait_ là-bas

sur les marécages.

--«Allons! allons! dit encore Vincent, déjà j'entrevois dans l'aire le

faîte arrondi de la meule de paille. Nous voici à l'abri; c'est là que

foisonnent les brebis.--Ah! dit le père, pour l'été elles ont le petit bois

de pins, pour l'hiver, la plaine caillouteuse. Oh! oh! tout y est, dans ce

domaine!

--«Et toutes ces grandes touffes d'arbres qui font ombre sur les tuiles, et

cette belle fontaine qui coule en un vivier, et ces nombreuses ruches

d'abeilles que chaque automne dépouille de leur miel et de leur cire, et

qui, au renouveau du mois de mai, suspendent cent essaims aux grands

micocouliers!

--«Et puis, en toute la terre, père, ce qui me paraît encore le plus beau,

interrompit Vincent, c'est la fille du _mas_, celle qui, s'il vous en

souvient, mon père, nous fit, l'été dernier, faire pour la maison deux

corbeilles de cueilleur d'olives et remettre deux anses à son petit

panier.»

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 249 / 326 题