IV

Quand il fut dans la rue, je demandai à Adolphe Dumas quelques détails sur

ce jeune homme; Dumas pouvait d'autant mieux les donner qu'il est lui-même

un enfant d'_Eyragues_ (Eyragues est un village à deux pas de Maillane,

patrie de Frédéric Mistral). Mais Dumas est un déserteur de la langue de

ses pères, qui a préféré l'idiome châtré et léché de la Seine à l'idiome

sauvage et libre du Rhône. Il en a des remords cuisants dans le coeur, et

il pleure quand il entend un écho provençal à travers les oliviers de son

hameau.

Cet enfant, me dit-il, est né à Maillane, village situé à trois lieues

d'Avignon, entre le lit de la Durance, ce torrent de Provence, et la chaîne

de montagnes qu'on appelle les Alpines; la grande route romaine qui menait

à Arles courait au pied des Alpines et traversait Maillane. Cette vallée

est d'un aspect à la fois grec et romain; c'est un cirque comme celui

d'Arles, dont les monticules dégradés des Alpines sont les gradins. Le ciel

azuré du Midi est coupé crûment par ces rochers; ce firmament a ces

tristesses splendides qui sont le caractère de la Sabine ou des Abruzzes.

Cet horizon trempe les hommes dans la lumière et dans la rêverie.

L'inspiration plane comme les aigles au-dessus des rochers dans le ciel.

La maison paternelle de ce jeune homme, maison de paysan riche, entourée

d'étables pleines, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de champs de courges

et de maïs, est adossée au village, et regarde par ses fenêtres basses les

grises montagnes des Alpines, où paissent ses chèvres et ses moutons. Son

père, comme tous les riches cultivateurs de campagne qui rêvent follement

pour leur fils une condition supérieure, selon leur vanité, à la vie

rurale, fit étudier son fils à Aix et à Avignon pour en faire un avocat de

village. C'était une idée fausse, quoique paternelle; heureusement la

Providence la trompa: le jeune homme étudiait le grec, le latin, le

grimoire de jurisprudence par obéissance; mais la veste de velours du

paysan provençal et ses guêtres de cuir tanné lui paraissaient aussi nobles

que la toge râpée du trafiquant de paroles, et, de plus, le souvenir

mordant de sa jeune mère, qui l'adorait et qui pleurait son absence, le

rappelait sans cesse à ses oliviers de Maillane.

Son père mourut avant l'âge; le jeune homme se hâta de revenir à la maison

pour aider sa mère et son frère à gouverner les étables, à faire les

huiles et à cultiver les champs. Il se hâta aussi d'oublier les langues

savantes et importunes dont on avait obsédé sa mémoire et la chicane dont

on avait sophistiqué son esprit. Comme un jeune olivier sauvage dont les

enfants ont barbouillé en passant le tronc d'ocre et de chaux, Mistral

rejeta cette mauvaise écorce; il reprit sa teinte naturelle, et il éclata

dans son tronc et dans ses branches de toute sa séve et de toute sa

liberté, en pleine terre, en plein soleil, en pleine nature. Il se sentait

poëte sans savoir ce que c'était que la poésie; il avait une langue

harmonieuse sur les lèvres sans savoir si c'était un patois; cette langue

de sa mère était, à son gré, la plus délicieuse, car c'était celle où il

avait été béni, bercé, aimé, caressé par cette mère. Il avait le loisir du

poëte dans les longues soirées de l'étable, après les boeufs rattachés à la

crèche ou sous l'ombre des maigres buissons de chênes verts, en gardant de

l'oeil les taureaux et les chèvres; il était de plus encouragé à chanter je

ne sais quoi, dans cette langue adorée de Provence, par quelques amis plus

lettrés que lui, qui l'avaient connu et pressenti à Aix ou à Avignon

pendant ses études, et qui venaient quelquefois le visiter chez sa mère

pendant la vendange des raisins ou des olives. De ce nombre était

Romanille, d'Avignon, poëte provençal d'un haut atticisme dans sa langue;

de ce nombre aussi était Adolphe Dumas, qui était né dans les ruines d'un

couvent de chartreux, sous un rocher de la Durance, et qui en avait respiré

l'ascétisme d'anachorète chrétien du temps de saint Jérôme.

«La mère de Mistral, me racontait hier Adolphe Dumas, nous servait à table,

son fils et moi, debout, comme c'est la coutume des riches matrones de

Provence en présence de leurs maris et de leurs fils. Je vois encore d'ici

ses belles longues mains blanches, sortant d'une manche de toile fine

retroussée jusqu'aux coudes, pour nous tendre les mets qu'elle avait

elle-même préparés ou pour remplacer les cruches de vin quand elles étaient

vides.

--Asseyez-vous donc avec nous, Madame Mistral, lui disais-je, tout honteux

d'être servi par cette belle veuve arlésienne, semblable à une reine de la

Bible ou de l'Odyssée. «Oh! non, Monsieur, répondait-elle en rougissant, ce

n'est pas la coutume à Maillane; nous savons que nous sommes les femmes de

nos maris et les mères de nos fils, mais aussi les servantes de la maison.

Ne prenez pas garde!»

Et elle s'en allait modestement manger debout un morceau de pain et

d'agneau sur le coin du dressoir, où brillaient, comme de l'acier fin, ses

grands plats d'étain, polis chaque samedi par ses servantes.

Cette mère vit encore; elle n'a que quelques rares cheveux blancs comme une

frange de fil de la Vierge rapportée du verger sous sa coiffe; elle

n'aspire qu'à trouver bientôt une Rébecca au puits pour son cher enfant.

Voilà toute l'histoire du jeune villageois de Maillane; cette histoire

était nécessaire pour comprendre son poëme. Son poëme, c'est lui, c'est son

pays, c'est la Provence aride et rocheuse, c'est le Rhône jaune, c'est la

Durance bleue, c'est cette plaine basse, moitié cailloux, moitié fange, qui

surmonte à peine de quelques pouces de glaise et de quelques arbres

aquatiques les sept embouchures marécageuses par lesquelles le Rhône, frère

du Danube, serpente, troublé et silencieux, vers la mer, comme un reptile

dont les écailles se sont recouvertes de boue en traversant un marais;

c'est son soleil d'une splendeur d'étain calcinant les herbes de la

Camargue; ce sont ses grands troupeaux de chevaux sauvages et de boeufs

maigres, dont les têtes curieuses apparaissent au-dessus des roseaux du

fleuve, et dont les mugissements et les hennissements de chaleur

interrompent seuls les mornes silences de l'été. C'est ce pays qui a fait

le poëme: on peint mal ce qu'on imagine, on ne chante bien que ce que l'on

respire. La Provence a passé tout entière dans l'âme de son poëte;

_Mireille_, c'est la transfiguration de la nature et du coeur humain en

poésie dans toute cette partie de la basse Provence comprise entre les

Alpines, Avignon, Arles, Salon et la mer de Marseille. Cette lagune est

désormais impérissable: un Homère champêtre a passé par là. Un pays est

devenu un livre; ouvrons le livre, et suivez-moi.

V

Donc, il y a six jours que la poste du soir m'apporta un gros et fort

volume intitulé _Mireïo_: c'est le nom provençal de _Mireille_. Ce livre

était le tribut de souvenir que le poëte découvert par Adolphe Dumas

m'avait promis l'été dernier. J'ouvris nonchalamment le volume, je vis des

vers. J'ai l'âme peu poétique en ce moment; je lutte dans une fièvre

continuelle avec une catastrophe domestique qui, si elle s'achève,

entraînera malheureusement bien d'autres que moi. Mon devoir consciencieux

est de lutter à mort contre les iniquités, les humiliations, les calomnies,

les avanies de toute nature dont la France me déshonore et me travestit en

retour de quelques erreurs peut-être, mais d'un dévouement, corps, âme et

fortune, qui ne lui a pas manqué dans ses jours de crise, à elle. Chaque

soir je me couche en désirant que ce jour honteux soit le dernier; chaque

matin je me réveille en me disant à moi-même: Reprends coeur, bois ton

amertume; lutte encore, car, si tu faiblis un moment ou si tu quittes ta

patrie en abandonnant à tes créanciers des terres que nul n'ose acheter, ta

lâcheté perdra ceux que tu dois sauver; tu es leur otage, ne t'enfuis pas;

sois le _Régulus_ de leur salut. La France, qui te raille et qui t'outrage

aujourd'hui, t'entendra peut-être demain. Encore un jour!

Voilà mes jours.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 248 / 326 题